L. 853.  >
À André Falconet, le 8 janvier 1666

Monsieur, [a][1]

Vous avez vu par ma dernière le peu de nouvelles que nous avons. Après ces fêtes, on pressera fort le paiement des taxes, autrement il y aura bien des emprisonnements. Le mois prochain, le roi [2] ira à Compiègne, [3] à Soissons, [4] à Amiens, [5] à Arras ; [6] delà, il visitera sa frontière ; chacun devine la suite à sa fantaisie. Notre paix s’en va se faire avec les Anglais. [1] L’Histoire de l’Université de Paris se vend rue Saint-Jacques [7] chez M. Le Petit. [8] J’entends les deux premiers tomes du grand ouvrage, le troisième est sous la presse, les autres suivront immédiatement sans aucune discontinuation à ce que m’en a dit l’auteur même, M. Du Boulay. [2][9] On dit ici que nos affaires ne vont pas bien du côté du commerce des Indes Occidentales [10] à cause du trop grand ménage qu’on y a voulu apporter. [3]

La reine mère [11] est beaucoup plus mal et extrêmement exténuée : de grasse qu’elle était, elle n’est plus qu’une squelette. [4] On est fort malcontent de ce M. Alliot [12] et même, on dit qu’il n’y fait plus rien. On n’a pas trouvé contre ses douleurs de meilleur remède que les petits grains de ces Messieurs les archiatres, qui ne sont faits, à ce que disent nos secrétistes, [5] que d’opium [13] préparé avec la rosée de mai. [6][14][15] Enfin notre M. Boujonnier, [16] fils aîné du bonhomme qui vit encore, [17] âgé de 77 ans, est mort chez sa belle-mère, à Gien-sur-Loire, [18] à son retour de Bourbon-Lancy. [7][19] Il n’avait que 33 ans, il laisse cinq petits garçons. C’est grand’pitié de mourir si jeune et laisser tant d’enfants qui sont encore si petits. Si la mère leur vient à manquer, Dieu et les lois y pourvoiront. J’ai vu ce matin passer le roi dans son petit carrosse, accompagné de cavaliers fort lestes ; j’étais dans la rue de la Verrerie et j’ai crié de bon cœur Vive le roi ! On disait qu’il allait à Grosbois, [8][20] mais il est revenu dès après midi, et de bonne heure. c’est que l’on est allé le chercher à cause d’un vomissement qui a pris à la reine mère. Faxit Deus ut ad maiorem sui gloriam, totiusque Galliæ multiplici modo oppressæ et gravatæ levamentum optima mater integræ valetudini restitatur : et in hoc voto desino[9]

Le Journal des Sçavans [21] recommence ici de paraître. Un honnête homme m’est aujourd’hui venu dire que j’étais prié de prendre ma part de la satisfaction qui m’était due dans la préface de la semaine présente et que dorénavant, personne n’aurait occasion de s’en plaindre ; je l’ai prié d’aller faire son compliment à mon fils Charles [22] qui avait été l’offensé et qui pourtant, par mon conseil, s’en était moqué et l’avait méprisé, voyant le peu de raison que cet impertinent Gazetier avait de reprendre ce qu’il n’entendait point, et même avec calomnie et double fausseté. Le même m’a dit que l’on travaillait pour y mettre le grand recueil du P. Théophile Raynaud, [23] dont j’avais présenté moi-même le mémoire l’an passé, dès la fin du mois de janvier, il y a bien près d’un an. Je serai bien aise de voir le jugement que feront ces Messieurs les critiques réformés de ce grand ouvrage. [10] Le P. Briet, [24] jésuite, qui l’a vu dans leur bibliothèque, [25] en est tout glorieux et le loue fort. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 8e de janvier 1666.


1.

Guy Patin prenait malheureusement ses désirs pour des réalités : le roi préparait alors très activement sa déclaration de guerre contre l’Angleterre, le 26 janvier suivant. Son voyage en Flandre n’eut pas lieu.

2.

V. note [30], lettre 642, pour cet ouvrage de César Egasse Du Boulay.

3.

Du trop peu d’argent qu’on a voulu y dépenser.

4.

Squelet : « se dit aussi hyperboliquement d’une personne qui n’a que la peau et les os, qui n’a point de graisse. Cette femme est maigre et menue, c’est un vrai squelet. Quelques-uns abusivement le disent en cette dernière phrase au féminin » (Furetière).

5.

Secrétiste : « celui qui possède un secret en quelque art » (Littré DLF).

Mme de Motteville (Mémoires, pages 559‑560) :

« Il fallut alors {a} que le roi et Monsieur missent pour deux jours quelque intervalle à leurs divertissements car la reine, leur mère, empira beaucoup. Le lendemain, jour des Rois, elle retomba dans de nouveaux accidents : la fièvre lui redoubla, elle eut un grand frisson et il parut un autre érysipèle que l’on dit être l’effet ordinaire des cancers. La reine mère étant dans un état pire que la mort, on crut qu’elle devait être lasse du remède d’Alliot qui lui causait incessamment {b} une douleur insupportable ; mais elle n’en parlait point et il fallait à peu près le deviner. Plusieurs personnes lui proposèrent de le quitter et de se mettre entre les mains d’un homme qui se disait de Milan, qui depuis quelque temps était venu s’introduire en France, disant qu’il avait un remède infaillible pour le mal de la reine mère. L’ambassadeur d’Espagne avait écrit en Italie pour savoir de ses nouvelles et les relations n’en avaient pas été avantageuses ; mais il traitait une femme qui paraissait se porter mieux depuis qu’elle se servait de lui. L’indifférence de la reine mère était si grande sur ce qui regardait sa vie qu’elle ne paraissait point avoir de volonté déterminée ni de prendre, ni de laisser Alliot. Quand on lui proposait de le changer, elle disait qu’un autre peut-être ferait encore pis et on ne pouvait apercevoir en elle qu’une ferme résolution de souffrir. Elle s’abandonnait entièrement à la volonté de Dieu jusqu’à s’abandonner aussi en toutes choses à la volonté des hommes. Chacun se mêlait de lui donner des conseils, mais elle n’en recevait aucun et ne paraissait pas même fort appliquée à les écouter. Elle renvoyait toujours au roi ceux qui lui en parlaient et le priait d’en ordonner. Il paraissait y penser avec assez d’application pour laisser voir en lui que l’amitié qu’il avait toujours eue pour la reine, sa mère, n’était pas éteinte dans son cœur. Mais la reine mère empirait et les médecins, qui, peu avant, dans un bon intervalle qu’elle avait eu, avaient dit qu’elle ne mourrait pas de son cancer, en désespéraient, et ne sachant plus que faire, lui persuadèrent de se servir du Milanais. Elle y consentit aussitôt sans montrer ni espoir, ni crainte, ni répugnance ; et le 9 de janvier, cet homme lui appliqua ses remèdes, mais ils n’eurent point d’autre effet que de hâter sa mort. »


  1. Le 6 janvier 1666.

  2. Sans cesse.

6.

Ramassée avec des linges qui n’avaient jamais servi au corps humain, la rosée de mai se distillait, infusait et cuisait longuement pour aboutir à un esprit qui avait, disait-on, des vertus merveilleuses.

Trévoux :

« Fr. Bacon de Verulam {a} (Hist. Nat. Cent. viii) croit qu’il faut ramasser cette rosée sur les montagnes. La meilleure est celle du mois de mai ou du commencement de juin. C’est apparemment de la préparation et si l’on peut ainsi parler, de la cuisson de cette rosée de mai que les frères de la Rose-Croix s’appelaient aussi frères de la Rosée cuite. » {b}


  1. V. note [21], lettre 352.

  2. « Les frères de la Rose-Croix : c’est le nom que prirent une compagnie de gens qui se sauva au commencement du dernier [xviie] siècle en Allemagne. Ils se juraient mutuellement un secret inviolable et promettaient de garder inviolablement les règles de leur corps. Ils se vantaient de savoir toutes les sciences, et principalement la médecine, dont ils prétendaient être les restaurateurs. Ils publiaient qu’ils avaient beaucoup de secrets importants, et entre autres celui de la pierre philosophale ; qu’ils l’avaient reçu par tradition des anciens philosophes, égyptiens, chaldéens, mages et gymnosophistes [d’Inde]. Leur chef était, disaient-ils, un gentilhomme allemand qui fut élevé dans un monastère où il apprit le latin et le grec. En 1378, il alla à la Terre Sainte ; étant tombé malade à Damas, il consulta les philosophes et les savants arabes, de qui il apprit cet art merveilleux. Étant de retour en Allemagne, il assembla des compagnons auxquels il communiqua les secrets qu’il apportait d’Orient, et mourut en 1484. C’est une secte d’empiriques. On leur a donné différents noms : parce qu’ils promettent de faire vivre jusqu’à 140 ans, on les nomme Immortels ; Illuminés, parce qu’ils se vantent de savoir tout ; et Invisibles, parce que depuis un certain temps ils se cachent. Cette fameuse cabale d’alchimistes s’appelait aussi de la Rosée cuite » (ibid.).

    Gabriel Naudé a donné une exacte idée de ce qu’étaient les rose-croix à son époque dans son Instruction à la France sur la vérité de l’histoire des frères de la Rose-Croix (Paris, François Julliot, 1623, in‑4o, Gallica). V. aussi L’enseignement initiatique, la Rose-Croix et la Franc-Maçonnerie dans l’Histoire de la philosophie occulte d’Alexandrian (prologue, pages 29‑31).

7.

Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire) était réputée depuis l’Antiquité pour ses sources thermales donnant des eaux propres à traiter les rhumatismes.

8.

La rue de la Verrerie existe toujours, dans le ive arrondissement de Paris : elle était alors, entre la rue des Lombards et la rue du roi de Sicile, un tronçon de la grande artère qui était parallèle à la Seine, d’ouest en est (aujourd’hui la rue de Rivoli).

Grosbois se trouve près de Boissy-Saint-Léger, dans l’actuel département du Val-de-Marne ; il s’y élève toujours un beau château. Le roi s’y rendait, le 8 janvier, pour faire la revue de la compagnie des gendarmes du dauphin présentée par le marquis de Rochefort, Henri Louis d’Aloigny, son capitaine-lieutenant (Levantal).

9.

« Dieu fasse que, pour sa plus grande gloire, et le soulagement de toute la France, qui est opprimée et écrasée de multiples façons, la très bonne mère recouvre une santé intacte ; et j’en termine par ce vœu. »

10.

La préface du premier numéro de ce nouveau Journal des Sçavans, daté du lundi 4 janvier 1666, intitulée L’Imprimeur au lecteur disait :

« L’interruption survenue à ce journal n’a servi qu’à le faire souhaiter davantage. Car tous les gens de lettres ont témoigné un extrême regret d’être privés d’un ouvrage qui leur faisait voir en raccourci ce qu’il y a de plus beau dans tous les livres, et qui leur donnait en même temps beaucoup de plaisir par la diversité des choses qui y étaient rapportées. Il y a pourtant eu quelques personnes qui se sont plaintes de la trop grande liberté qu’on s’y donnait de juger de toutes sortes de livres. Et certainement, il faut avouer que c’était entreprendre sur la liberté publique et exercer une espèce de tyrannie dans l’empire des lettres que de s’attribuer le droit de juger des ouvrages de tout le monde. Aussi est-on résolu de s’en abstenir à l’avenir et au lieu d’exercer sa critique, de s’attacher à bien lire les livres pour en pouvoir rendre un compte plus exact qu’on n’a fait jusqu’à présent. Et cela étant, on est assuré qu’il n’y aura personne qui n’ait la joie de voir revivre un ouvrage aussi utile et aussi agréable que celui-ci. Au reste, afin qu’on n’ait pas sujet de regretter le temps pendant lequel ce journal a discontinué, on s’est proposé de parler des meilleurs livres qui se sont cependant imprimés, de sorte que cette interruption n’empêchera pas que l’histoire savante qu’on avait d’abord fait espérer ne soit aussi complète qu’elle aurait pu être. ».

On ne trouve pas dans la table du Journal pour l’année 1666 d’article consacré aux œuvres complètes du P. Théophile Raynaud. Guy Patin nous apprend ici qu’il avait lui-même proposé une collaboration au Journal des Sçavans, mais c’était avant qu’on y eut éreinté le livre de son fils Charles sur les médailles (v. note [6], lettre 814).

a.

Bulderen no cccxci (tome iii, pages 132‑134) ; Reveillé-Parise no dcxcviii (tome iii, pages 576‑577).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 8 janvier 1666.
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(Consulté le 15.11.2019)

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