L. 709.  >
À Charles Spon,
le 26 juillet 1661

Monsieur mon bon ami, [a][1]

Je vous ai bien de l’obligation de tant de peine que vous prenez pour moi. Dieu soit loué que Mlle Spon se porte mieux. [2] Pour les 30 exemplaires de votre Pronostic [3] qu’avez délivrés à M. de Falconet, factum est hoc præter mentem meam : [1] je priais mondit sieur de me les acheter chez M. Huguetan [4] et il les est allé prendre de vous. Il n’est pas raison que je fasse des libéralités à vos dépens ni que je vous empêche d’en faire à tant d’amis que pouvez avoir. Voilà qui m’embarrasse, je voudrais bien que cela allât autrement. Je vous prie de remercier M. Garnier [5] de ce qu’il vous a donné pour moi, j’attendrai ce paquet patiemment et y verrai de grande envie son S. Geogius Cappadox[6] que j’attends il y a longtemps, pour mettre avec son S. Antoine [7] s’ils sont de même grandeur. Je serai pareillement bien aise de voir le portrait de cet auteur cuius ingenium mihi videtur mirabile in tot libris scriptis[2] Je n’ai point encore vu ici cette nouvelle édition du Manuductio ad medicinam Io. Dan. Horstii [8] où il est parlé de vous et de moi. [3] Il y a un libraire d’Amsterdam [9] nommé Jansson [10] en cette ville qui a bien des livres et qui néanmoins n’a pas celui-là. Il a entre autres un beau volume in‑fo intitulé Atlas cælestis. Ce sont de fort belles cartes. Celui qui est enluminé se vend 50 livres, celui qui ne l’est point se donne pour 35 livres. [4][11] Je me souviens bien de M. Dandré, [12] c’est un affineur de Lyon fort débauché qui fait le philosophe et le stoïque, et qui emmène d’ici à Lyon quant et soi une belle garce qui lui a bien mangé du bien. Il s’en était allé d’ici sans me dire grand merci, mais M. Ferrus y a mis ordre. J’ai pris plaisir de parler de vous à tous les Lyonnais que j’ai connus de deçà, mais tous les coups ne portent pas. Comment se porte M. Simonet ? [13] je vous prie quand vous le verrez de lui faire mes très humbles recommandations, et à Madame sa femme. Tous deux m’avaient promis de vous prendre pour leur médecin, et que vous étiez leur voisin.

Pour les 30 exemplaires de votre Pronostic qu’avez délivrés à M. Falconet, je vous prie d’en recevoir la somme qu’ils vous ont coûtée, comme je l’en prie par ma lettre.

Mais à propos de livres, quand est-ce que nous aurons Theses Sedanenses de MM. de Tournes, [14] se trouvent-elles à Lyon, combien les vend-on en blanc ? Il y a aussi une nouvelle édition du Bibliotheca Ravanelli [15] en deux tomes bien gros in‑fo, je vous supplie de me mander ce qu’elles peuvent coûter dans Lyon en blanc. [5] Le Cardan [16] roule-t-il toujours, pourra-t-il être fait dans un an ?

M. d’Épernon [17] se meurt ex dysuria virulenta[6][18] On dit que le roi [19] supprime par sa mort cette grande charge de colonel général de l’infanterie française[7] et que la reine mère [20] aura le gouvernement de Guyenne. [21] Je vous prie de dire à M. Garnier, votre collègue, que je le remercie de tout mon cœur des livres qu’il vous a délivrés pour moi, tant de sa part que de celle du R.P. Théophile Raynaud, auxquels tous deux je baise très humblement les mains. N’imprime-t-on rien de nouveau de ce bon père, car il a encore bien des manuscrits tous prêts à l’édition ?

Si vous prenez la peine de parler à M. Rigaud [22] qui était ici le mois passé, il m’a promis quelques petits livres qu’il vous donnera et vous dira quand sera achevé leur in‑4ode signis morborum Roderici Castrensis ; [8][23] et puis après, quand j’aurai tout cela, je donnerai ordre pour le paiement.

M. d’Épernon mourut ici hier, 25e de juillet, à neuf heures du matin, Belle âme devant Dieu, s’il y croyait ! [9] Il a passé toute sa vie en un pays d’étrange créance. M. Gras [24] a perdu son procès, il commence à faire ses adieux. Il dit qu’il partira d’ici pour s’en retourner à Lyon vers le commencement du mois d’août.

Nous sommes ici dans la canicule, véritablement bien chaude, sed preflatur ventis etesiis [10] qui tempèrent fort l’air et nous font grand bien. Cela nous pourra préserver de la peste. [25] Te et carissimam tuam saluto, de cuius convalescentia serio gaudeo, et triumpho. Vale, et ame

Tuum ex animo, Guid. Patinum[11]

De Paris, ce mardi 26e de juillet 1661.

Pour votre M. de Charnaza, je ne m’en souviens pas. Ce M. Le Noir de Gien [26] ne peut être que cousin de Guénault, [27] nec eum novi[12] Votre M. Colot [28] voudrait bien être associé avec le petit Colot [29] de deçà, mais celui-ci n’y veut mordre : a pluribus testatum opus in gratiam Hieronymi, non potuit perfici[13][30] Celui-ci sent bien qu’il est bien appuyé, il a tous les médecins de Paris et nititur fama publica[14] Cette réputation n’est, à ce qu’on dit, que du vent, mais ce vent-là fait quelquefois tourner le moulin et y aide souvent. Carissimam tuam uxorem saluto. Vive, vale, et me ama.

Tuum in æternum Guido Patin[15]


a.

Ms BnF no 9358, fos 200‑201, « À Monsieur,/ Monsieur Spon,/ Docteur en médecine/ À Lyon ». À côté de l’adresse, de la main de Charles Spon : « 1661./ Paris, adi 26 juill./ Lyon, le 1er août, par/ Monsieur Falconet. »

1.

« ça s’est fait contre mon gré ».

V. note [6], lettre de Charles Spon, le 15 janvier 1658, pour sa Sibylla medica [Sibylle médicale] (Lyon, Jean-Antoine ii Huguetan et Marc-Antoine Ravaud, 1661, in‑4o), traduction en vers latins des Pronostics d’Hippocrate (avec dédicace à Guy Patin).

La particule que Patin attachait ici pour la première fois au nom d’André Falconet, en l’appelant ensuite « mondit sieur », tenait probablement au fait que son ami lyonnais avait été honoré du titre d’écuyer, premier grade de la noblesse, qui rendait gentilhomme.

2.

« dont je considère le talent comme admirable par tous les livres qu’il a écrits. » V. notes [16], lettre 605, pour le « Saint Georges de Cappadoce » de Théophile Raynaud, enfin publié à Lyon chez Guillaume Barbier, et [11], lettre 687, pour son « Saint Antoine » (Grenoble, 1659).

V. note [8], lettre 71, pour le portrait du R.P. Raynaud qui figure en tête de ses Opera (Lyon, 1663).

3.

Dans l’édition de 1660 du « Guide pour la médecine » de Johann Daniel Horst, {a} se lit cet éloge de l’auteur par Charles Spon :

Nobilis iuventa, numen quæ salutis degeris,
Semitamque ad eius ædes recta euntem quæritas,
Sed pavescis per tenebras spissiores ingredi,
Tota queis sic occupatur ut negetur visibus :
Horstium Tibi fidelem chiragogum deligas,
Horstium, recentiorum flosculum Machaonum,
Eruditum, perspicacem, luminis plenissimum,
Blandius quo, tutiusque nemo te ductaverit !

In sui cultus monimentum
adscribebat
Carolus Sponius, M.D.
Monspel. Consiliarius et Medicus Regius, Collegio Med. et Profess. Lugdun. Aggregatus
.

[Noble jeunesse, qui portes en toi le divin pouvoir de la santé, tu cherches avec ardeur le chemin qui mène tout droit à ses temples, mais tu crains de t’engager au travers de très denses ténèbres, qui prendraient si entière possession de toi que tu en viendrais à nier ce que tu vois. Tu t’attaches à Horst, guide fidèle, Horst, la fleur des modernes Machaon, {b} savant, clairvoyant, tout empli de lumière. Nul ne te conduira plus agréablement et plus sûrement que lui !

Charles Spon, docteur en médecine de Montpellier, conseiller médecin du roi, agrégé au Collège des médecins et professeurs de Lyon, écrivait ces vers en témoignage de son admiration].


  1. V. note [32], lettre 458.

  2. V. note [4], lettre 663.

Dans sa lettre du 25 août 1657, Guy Patin avait adressé de nombreuses remarques à Horst sur la précédente édition de son « Guide » (1657), qui les avait généralement prises en compte dans celle de 1660.

4.

Harmonia macrocosmica, seu Atlas universalis et novus, totius universi creati Cosmographiam generalem et novam exhibens. In qua omnium totius Mundi Orbium Harmonica Constructio, secundum diversas diversorum Authorum opiniones, ut et Uranometria, seu totus Orbis Cælestis, ac Planetarum Theoriæ, et Terrestris Globus, tam Planis et Scenographicis Iconibus, quam Descriptionibus novis ab oculos ponuntur. Opus novum antehac nunquam visum, cujuscunque conditionis Hominibus utilissimum, iucundissimum, maxime necessarium, et adornatum studio et labore Andreæ Cellarii Palatini, Scholæ Hornanæ in Hollandia Boreali Rectoris.

[Harmonie macrocosmique, ou Atlas complet et nouveau de tout l’univers créé, montrant la cosmographie nouvelle et générale. Y sont présentés la construction harmonieuse de tout le monde terrestre, selon les opinions diverses de divers auteurs, ainsi que l’uranométrie, {a} ou l’ensemble de la sphère céleste, et les théories des planètes, et le globe terrestre, tant par des images planes qu’en perspective, que par des descriptions originales. Œuvre nouvelle qu’on n’a encore jamais vue, en même temps que tout à fait utile pour les hommes de condition, tout à fait agréable, extrêmement nécessaire et illustrée ; par l’étude et les soins d’Andreas Cellarius, {b} natif du Palatinat, recteur de la Faculté de Hoorn en Hollande septentrionale]. {c}


  1. Relevé des étoiles du ciel ou d’une portion de ciel.

  2. Andreas Cellarius (Neuhausen, Palatinat du Rhin, vers 1596-Hoorn 1665).

  3. Amsterdam, Joannes Janssonius, 1661, in‑fo, dont les 29 illustrations en couleur sont en ligne sur Gallica.

5.

V. notes [11], lettre 541, et suivantes pour les Thèses sedanaises protestantes (Genève, 1661), et [15], lettre 446, pour la Bibliotheca sacra… de Pierre Ravanel (Bâle, 1650, réédité en 1660-1663).

6.

« d’une dysurie maligne » : v. note [13], lettre 18, pour le duc d’Épernon, Bernard de Nogaret de La Valette, qui mourait sans doute d’une anurie (suppression d’urine, v. note [10], lettre 209).

7.

Le roi Henri iii avait créé cette charge de la Couronne en 1581 et l’avait attribuée au premier duc d’Épernon, Jean-Louis de Nogaret de La Valette (v. note [12], lettre 76), père de Bernard. Le colonel général attribuait toutes les charges qui vaquaient dans l’infanterie française avec droit de justice sur la vie et l’honneur des gens de guerre. Les revenus du colonel général étaient considérables et le respect qu’on lui témoignait, extraordinaire : la garde était montée devant son logis par deux compagnies avec le drapeau et le tambour battait toutes les fois qu’il entrait ou sortait. Les excès de ces prérogatives et le besoin d’argent déterminaient Louis xiv à supprimer la charge à la mort de son titulaire, alors Bernard de Nogaret. Le Régent, Philippe d’Orléans, la fit rétablir en faveur de son fils, Louis, en 1721 ; sa démission en 1730 mena à la suppression définitive de la charge.

8.

« sur les signes des maladies d’Estevan Roderigo de Castro ». Les mots de Guy Patin n’annonçaient pas titre exact :

D. Stephani Roderici Castrensis Lusitani, olim Serenissimi Ducis Etruriæ Sanitatis Consiliarij, et in Pisana Academia, Medicinam supraordinario loco, docentis ; Syntaxis Prædictionum Medicarum, opus varietate, et utilitate doctrinæ præstantissimum, et ad prognosin, (quæ medicinam facienti, summopere necessaria est,) quàm utilissimum. Accessit triplex eiusdem Authoris elucubratio. i. De Chirurgicis Administrationibus. ii. De Potu Refrigerato. iii. De Animalibus Microcosmi.

[Établissement des prédictions médicales de M.e Estevan Roderigo de Castro, {a} natif du Portugal, jadis conseiller en santé du duc de Toscane et professeur de médecine hors rang en l’Université de Pise ; ouvrage très remarquable par la diversité et l’utilité de la doctrine, et plus qu’indispensable pour le pronostic (qui est indispensable pour qui exerce la médecine). S’y ajoute une triple étude du même auteur sur : i. les Administrations chirurgicales ; ii. la Boisson froide ; iii. les Animaux du microcosme]. {b}


  1. Mort en 1637, v. note [1], lettre 116.

  2. Lyon, Phil. Borde, Laur. Arnaud, Cl. Rigaud, 1661, in‑4o de 452 pages, édité par Franciscus Castrensis, fils de l’auteur.

9.

V. note [11], lettre 507, pour cette expression ironique ; Loret était de même sentiment que Guy Patin sur l’impiété du duc d’Épernon {a} (Muse historique, livre xii, lettre xix, du samedi 24 juillet 1661, page 380‑381, vers 47‑94) :

« Sans respecter les gens de marque,
Cette même insolente parque,
Dont aucun ne se peut sauver,
Nous vient encore d’enlever
(Après, je crois, quatorze lustres) {b}
Un de nos modernes illustres,
Nonobstant tout son grand renom,
À savoir Monsieur d’Épernon
Qui, des effets d’un sort volage,
Fut ici-bas la vraie image.
Il eut quelquefois sur les bras
De redoutables embarras ;
Fortune, assez souvent perverse,
Lui suscita mainte traverse ;
Mais, comme il avait grand cœur,
Il se moqua de sa rigueur,
Contre qui sa haute constance
Fit toujours quelque résistance,
Que, dans la guerre ou dans la paix,
Il ne se relâcha jamais,
Ni de sa vigueur actuelle,
Ni de sa fierté naturelle.

Cela n’empêcha pas, pourtant,
Qu’en état de mourir étant,
Sa grande âme ne fût docile
Aux préceptes de l’Évangile.
Il s’amollit, il pardonna,
Vers Dieu son esprit se tourna.
Il adora sa sapience,
Il déchargea sa conscience,
Et montra bien de l’amitié
À sa vertueuse moitié,
Qui, d’une âme chaste et fidèle,
Fut toujours un rare modèle.
Et, bref, en son dernier moment,
Il mourut fort chrétiennement.

De tout mon cœur je lui souhaite
Une perdurable retraite
Parmi les saints du paradis.
J’ai mangé de son pain jadis,

Il laisse une charge fort belle,
Et plusieurs sont amoureux d’elle ;
Et même un grand gouvernement
Fort désiré pareillement.
Mais à de semblables fortunes
N’ayant prétentions aucunes,
À moins d’être un peu bien fou,
J’en donne ma part pour un sou. »


  1. Bernard de Nogaret de La Valette, v. note [13], lettre 18.

  2. 14 lustres font 70 ans ; Bernard de Nogaret de La Valette en avait 69.

10.

« mais elle est adoucie par les vents étésiens ». Les Anciens appelaient étésiens certains vents du nord qui soufflent périodiquement dans la Méditerranée à l’époque de la canicule (v. note [8], lettre 1019) et qui tempèrent la chaleur.

11.

« Je vous salue, ainsi que votre très chère ; je me réjouis fort de sa convalescence et en suis transporté d’aise. Vale et aimez Guy Patin qui est vôtre de tout cœur. »

12.

« et je ne le connais pas non plus. »

13.

« selon le témoignage de plusieurs, son travail n’a pas pu égaler tout à fait la faveur que celui de Jérôme s’était acquise. » Guy Patin parlait ici de la caste des Colot, chirurgiens lithotomistes (v. note [17], lettre 455) : le petit Colot, François, n’avait pas encore acquis une aussi bonne réputation que son grand-père Jérôme ; son cousin de Lyon se prénommait aussi Jérôme.

14.

« et s’appuie sur la renommée publique. »

15.

« Je salue votre très chère épouse. Vive et vale. Votre Guy Patin pour l’éternité ».


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 26 juillet 1661

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(Consulté le 13/04/2024)

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