Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Borboniana 10 manuscrit
Note [54]

« qui est bienveillante à l’égard du frère François Rabelais, franciscain. {1} Voyez le 3e tome de la Prosopographie de Du Verdier, page 2452. » {2}

  1. La lettre à Rabelais est imprimée dans les :

    G. Budæi Consilarii Regii, Supplicumque libellorum in Regia Magistri Epistolarum Latinarum Libri v. Annotationibusque adiectis in singulad fere epistolas. Græcarum item Lib. i. Basilii item Magni Epistola de Vita in solitudine agenda, per Budæum Latina facta.

    [Cinq livres d’Épîtres latines de Guillaume Budé, {a} conseiller du roi et maître des requêtes à la Cour. Des annotations ont été ajoutées à presque toutes. Avec un livre d’épîtres grecques, ainsi que l’épître de Basile le Grand {b} sur la manière de vivre dans la solitude, traduite en latin par Budé]. {c}


    1. V. note [6], lettre 125.

    2. Saint Basile, évêque de Césarée, v. 3e notule {d}, note [10] du Naudæana 3.

    3. Paris, Iod. Baldius Ascensius, 1531, in‑8o en deux parties de 304 et 50 pages, avec un joli frontispice.

    Mise parmi les lettres grecques (seconde partie, pages 18 vo‑19 vo), elle est intitulée G. Budæus Francisco Rabalæso sic > sodali Franciscali S. [Budé salue François Rabelais frère franciscain]. Ses huit premières lignes sont en latin, et tout le reste, en grec. Les Archives historiques de la ville de Fontenay-le-Comte (Archives de la Vendée, e depot 92 1 ii 2) en mettent en ligne une traduction française, anonyme et manuscrite. Elle est, dit son interprète, « adressée par Guillaume Budé à Rabelais, après avoir appris les premières persécutions que Pierre Lamy et lui avaient essuyées de la part des cordeliers (26 janvier 1524) ». Sa teneur et la qualité de sa version (que le style et l’écriture datent du xviiexviiie s.) méritent amplement une transcription intégrale :

    « Comme je revenais de la cour à Paris, {a} j’ai reçu vos lettres. Je ne me rappelle pas précisément qui me les a remises, bien que vous paraissiez les avoir confiées, pour me les apporter, au frère de votre ami Tiraqueau, {b} homme entouré de la plus profonde estime. Je me fusse volontiers donné de la peine pour lui s’il fût venu avant mon départ à la cour. Et cela, je l’eusse fait moins à votre recommandation (bien que je m’intéresse à tout ce qui vient de vous), que par égard pour un homme dont la réputation m’est si connue et qui a si bien mérité des lettres. Quant aux faits sur lesquels vous m’avez écrit en grec, voici ma réponse. {c}

    Vous m’avez affirmé, mon cher ami, que, cette année, vous m’aviez envoyé des sujets de discussion nombreux et variés, et vous m’avez paru vous étonner de ce que je n’aie pas encore répondu une seule fois à vos nombreuses lettres. Vous avez été pourtant le premier à reconnaître qu’il n’y a aucune faute de ma part : vous avez raison de dire que je n’en suis pas la cause, et de me paraître ni me reprocher ma négligence, ni vous irriter contre moi, mais d’avouer que les porteurs des lettres sont sans doute seuls coupables, puisqu’ils avaient promis de les remettre, et qu’ils ont négligé de remplir leur promesse. Parfois, vous l’avez dit, il peut se faire qu’un motif quelconque ait fait tomber en d’autres mains les missives confiées aux porteurs. Vous me paraissez donc juger les faits avec assez de bienveillance et de raison ; mais j’ignore pourquoi, < parvenu > à la fin de votre lettre, vous m’avez écrit. Pour vous, après avoir reçu ma réponse, vous me répondrez, ce me semble, quand vous le voudrez. Apparemment, vous m’accusez de négligence, au lieu de croire que je n’ai pas reçu vos lettres. Ah ! mon cher ami, au nom de Jupiter, protecteur de l’amitié, ne me soupçonnez pas de vous négliger, ne supposez < en moi > rien de contraire à votre caractère. Je ne dirai pas que je n’ai reçu aucune de vos lettres, et je n’alléguerai pas de spécieux prétextes. Je déclare qu’en douze mois, je n’ai reçu qu’une seule lettre de toutes celles que vous m’avez dit avoir envoyées. Je vous affirme que je n’en ai pas reçu davantage. Je n’ai pas répondu peut-être par négligence, mais surtout parce que le sujet ne réclamait point trop une solution. {d} Si cependant j’avais songé à vous répondre, malgré les nombreuses occupations qui m’ont assailli dans l’intervalle, comment aurais-je trouvé un messager pour vous remettre ma réponse, moi qui ignorais alors où vous habitiez ? Ainsi, récemment encore, comme je voulais vous écrire, je n’ai pu savoir dans quel couvent se trouvait l’estimable Lamy, votre fidèle Pirithoïs, et votre Pylade à mon avis ; {e} couple d’amis dont je n’ai cessé de partager les douleurs, lorsque les premiers, vous avez été persécutés par les supérieurs de votre Ordre, et que vous avez reçu la défense de lire les ouvrages grecs ; mais enfin, j’ai appris d’un homme d’esprit de votre même Société, d’un ami des belles-lettres, qu’on vous avait rendu nos chers enfants, je veux dire les livres que ces supérieurs vous avaient arbitrairement arrachés, et que vous êtes rentrés dans la sérénité et le calme d’autrefois. Quand nous avions appris cette nouvelle d’un homme qui nous l’a affirmée, quelle n’a pas été notre joie ! Je ne saurais l’exprimer. Comment n’aurait-elle pas été excessive ? Nous semblons vous avoir tous deux pour condisciples dans l’école des Muses et le temple de Minerve, nous travaillons avec vous aux œuvres de l’esprit et de la pensée, œuvres où nous mettons notre gloire plus que dans toutes les choses de la vie. Aussi voyons-nous les plus sots d’entre eux lorsqu’ils prêchent dans les églises, comme s’ils obéissaient à un mot d’ordre, insulter cette langue, la rendre, par tous les moyens possibles, l’objet des défiances soupçonneuses du peuple, la présenter comme une science abominable, comme le vrai fléau de la théologie. {f} Par ces attaques, ils montrent clairement non seulement à la plupart des savants, mais encore des ignorants, qu’ils sont jaloux de l’amour qu’ont les hommes intelligents pour la science. Ils veulent cependant faire supposer qu’ils viennent au secours de la piété outragée. Cette conspiration si méchante, cette calomnie répandue dans cette ville (Paris) ont failli flétrir cette étude si belle et si bonne, et détruire entièrement l’ornement des Muses, dont se pare le cercle entier de l’éducation, qui donne au savant l’attrait pour gagner les cœurs, et bonne opinion de lui-même. En effet, quelques théologiens sans talent ayant trouvé naguère un prétexte rempli de calomnies, se sont attaqués à ceux qui étudient les œuvres grecques, et ont commencé par insulter l’élégance et la grâce de la langue, se perdant ainsi eux-mêmes par leur sottise. Quant au prétexte et à l’origine de cette calomnie, ce sont eux, et non la circonstance, qui les ont fait naître. En effet, depuis le jour où ceux qui luthérianisent, comme on dit, ont répandu mille opinions différentes, contraires à celles des anciens interprètes, et réfutant nettement les dogmes longtemps observés dans l’Église ; {g} depuis le jour, dis-je, où quelques-uns de notre ordre {h} ont été accusés d’avoir donné dans cet amour des innovations, les ennemis de l’étude du grec, en s’acharnant à inspirer la haine, en criant contre les hellénistes, en les accusant de vouloir détruire l’orthodoxie, ont failli faire exiler comme hérétiques ceux qui s’occupent des lettres grecques. C’était une indignité, une affreuse calomnie de montrer en même temps l’étude des lettres grecques, s’introduisant chez nous, et les opinions des luthériens, se répandant pour le malheur de tous. Saisissant cette occasion, des hommes incapables de manier la parole avec talent, habiles toutefois à prendre le masque de l’honnêteté, ont facilement trompé le peuple, simple et sans instruction, en faisant consister la piété à injurier ce qu’il y a de plus beau et de plus élevé dans l’éducation. Pensez-vous qu’à cette vue, nous n’ayons pas grincé des dents, et poussé des cris d’indignation ? Et qui ne s’irriterait pas en voyant le savoir vaincu par l’ignorance, et le talent de la parole ignoblement bafoué et exposé au blâme du peuple par l’hypocrisie ? Leur colère excessive a commencé à propos du commentaire d’Érasme de Rotterdam, qu’ils voyaient goûté de presque tout le monde. {i} Voulant obscurcir la gloire de cette œuvre, ils ont imaginé de bannir le nom de la langue grecque, comme une Iliade {j} d’impiété. Et pour cette belle entreprise, les ennemis acharnés du grec ont réuni une assemblée, dit-on, où siégeaient tous les théologiens du pays ; mais comme ils n’ont rien décidé de cette manière (car les meilleurs théologiens, ceux < qui étaient > vraiment théologiens, étaient mécontents de l’affaire, et beaucoup d’entre eux déjà avaient goûté à ce noble amour de la science). Ils ont dès lors, à l’envi, vomi dans les églises des injures contre la langue dont nous parlons, comme si elle était impie. Emportés par cette violence excessive jusqu’à la fureur, et perdant toute décence, ils n’ont d’abord réussi qu’à inspirer des soupçons aux gens intelligents, qui occupent les places et les dignités. Ensuite, ils ont été, pour ainsi dire, pris sur le fait par le peuple, et convaincus d’agir ainsi par haine et par malignité, plutôt que par amour et par zèle pour l’orthodoxie.

    Mais qu’ils aillent se promener, ces gens qui ont été nourris loin de l’amour du beau, et qui n’ont pas eu part à la bonne éducation ! En parlant de leur grossièreté et de leur inconvenance, je me suis, sans m’en apercevoir, étendu un peu trop longuement sur cette matière. Vous, cependant, si vous comprenez combien est difficile ma situation, vous n’attendrez pas de lettres de moi aux jours fixés et annoncés. Autrefois, j’avais du plaisir à écrire et à répondre à toutes vos missives ; mais maintenant, distrait par d’autres occupations, je me suis plongé dans l’oubli de moi-même et de ceux qui cultivent les lettres. Adieu.

    De notre ville (Paris), le six avant les calendes de février (1524 ?). » {k}


    1. François ier et sa cour séjournaient ordinairement dans l’un de ses nombreux châteaux de Touraine.

    2. André Tiraqueau, v. note [2], lettre 597.

    3. Le texte passe ici du latin au grec.

    4. « Éclaircissement d’une difficulté, réponse à un argument » (Furetière).

    5. Pierre Lamy était compagnon de Rabelais dans le monastère de Maillezais, près de Fontenay-le-Comte (v. notule {b}, note [28] du Borboniana 2 manuscrit) ; c’est lui qui avait initié Rabelais au grec et l’avait mis en relation avec Budé. Dans le mythe grec, Pirithoïs (ou Pirithoos) est l’ami de Thésée, et Pylade, celui d’Oreste.

    6. Opposition religieuse, courante alors, entre latin, langue de Dieu, et grec, langue de Satan.

    7. Grec original : λουθηριζειν (louthêrizein). Luther avait fondé la Réforme protestante en 1517 ; une des règles en était de revenir puiser aux sources (grecques et hébraïques) des Saintes Écritures, pour les purger de tous les dogmes contestables que l’Église romaine y avait ajoutés au fil des siècles.

    8. Le Collège royal de France.

    9. Érasme avait alors déjà publié de nombreux ouvrages de critique théologique et philologique. Il pouvait s’agir des :

      Des. Erasmi Roterodami de duplici Copia Verborum ac Rerum Commentarii duo, multa accessione novisque formulis locupletati…

      [Deux commentaires de Des. Érasme, natif de Rotterdam, sur la double Abondance des mots et des matières, enrichis d’une copieuse augmentation et de nouvelles formules…]. {i}

      Ses Paraphrases sur le Nouveau Testament, établies à partir du texte grec, avaient commencé à paraître en 1522. {ii}

      1. Bâle, Nicolaus Brylingerus, 1540, in‑8o de 518 pages.

      2. V. note [16], lettre latine 20.

    10. Un monument.

    11. Le 27 (et non 26) janvier (dans le calendrier julien alors en vigueur dans toute la chrétienté).

  2. À l’endroit indiqué (livre huitième du tome troisième, pages 1452‑1453) de la Prosopographie d’Antoine Du Verdier {a} se lit ce fort curieux article sur la carrière religieuse et médicale de Rabelais :

    « J’ai parlé de François Rabelais en ma Bibliothèque, suivant la commune voix et par ce qu’on peut juger par ses œuvres ; {b} mais la fin qu’il a fait<e> fera juger de lui autrement qu’on n’en parle communément. Quant à ses œuvres, on y découvre un merveilleusement bel esprit. Son malheur est que chacun s’est voulu mêler de pantagruéliser ; et sont sortis plusieurs livres sous son nom, ajoutés à ses œuvres, qui ne sont de lui, comme L’Île sonnante, faite par un écolier de Valence, {c} et autres. Il a été premièrement cordelier, puis autres deux fois moine, puis médecin, puis curé de Meudon, comme j’ai vu par une lettre écrite de sa main, par laquelle il mande à un ami qu’il a des bons paroissiens en Monsieur et Madame de Guise. {d} Il a un style fort élégant quand il écrit en latin : j’ai vu beaucoup de ses épîtres latines. Il a été touché de repentance, contre ce qu’on croit communément, a recherché d’être absous, par le pape, de ses apostasies et irrégularités ; comme il a été : vous verrez le discours de sa vie en la narration de sa bulle contenant son absolution, laquelle j’ai ici insérée. Et ne veux omettre < que > Monsieur l’évêque d’Évreux {e} a un Galien, où il y a quelques notes aux marges écrites de la main de Rabelais : où Galien soutient l’âme être mortelle, il a écrit : Hic vere se Galenus plumbeum ostendit. {f} Le roi à présent heureusement régnant, {g} disant que Rabelais était bon compagnon et athée, ledit seigneur évêque dit ce que dessus. Sa bulle dit ainsi : {h}

    Franciscus Rabelæsus Presbyter diocesis Turonen. qui iuvenis intravit religionem et ordinem fratrum Minorum et in eodem professionem fecit et Ordines Minores et Maiores Præsbiteratus recepit et in eidem celebravit multotiens. Postea ex indultu Clementis P. vii. et prædecessoris vestri immediatis de dicto ordine fratrum Minorum transiit ad ordinem sancti Benedicti in Ecclesia Cathedralis Malleacen. in eoque per annos plures mansit. Post modum sine religionis habitu profectus est in Montempessulanum, ibidemque in facultate Medicinæ studuit plublice legit per plures annos et gradus omnes etiam doctoratus ibidem in prædicta facultate Medicinæ suscepit, et praxim, ibidem et alibi in multis locis per annos multos exercuit. Tandem corde compunctus adiit limina sancti Petri, Romæ et a Sanctitate vestra et a defuncto, Clemente Papa vii. veniam apostasiæ et irregularitatis impetravit et licentiam adeundi ad præfectum ordinis sancti Benedicti ubi benevolos invenisset receptores. Erat eo tempore in Romana curia R.D. Ioannes cardinalis De Bellayo Parisiensis Episcopus et Abbas Monasterii sancti Mauri de Fossatis ordinis prædicti sancti Benedicti diocesis Parisiensis. Quem cum benevolum invenisset rogavit ut an eodem reciperetur in Monasterium præfatum sancti Mauri, quod factum est, postea contigit ut dictum Monasterium auctoritate vestra erigeretur in decanatum fierentque Monachi illius Monasterii Canonici. Hic factus est cum illis Canonicus prædictus orator Franciscus Rabelæsius. Verum præfatus orator angitur scrupulo conscientiæ propter id quod tempore quo data est a S.V. bulla erectionis prædictus ipse non dum receptus fuerat in monachum præfati Monasterii sancti Mauri. Licet iam receptus esset tempore executionis, et fulminationis eiusdem et procuratorio nomine consensisset, tam his quæ circa prædictam erectionem facta fuerant ; quam his quæ postmodum fierent, cum tunc in Romana curia esset in comitatu præfati R.D. cardinalis de Bellaio.

    Supplicat ut per indultum S.V. tutus fit tam in foro conscientiæ quam in foro contradictorio et aliis quibuslibet de præfatis, perinde, ac si non receptus fuisset in dictum Monasterium sancti Mauri quamprimum et anteaquam obtenta fuit bulla erectionis eiusdem in decanatum, et cum absolutione. Et quod eidem valeant et prosint indulta quæcumque antea obtinuit a sede Apostolica perinde, ac si. Et quod eidem valeant Medicinæ gradus et Doctoratus, possitque praxim Medicinæ ubique exercere perinde, ac si de licentia sedis Apostolicæ eosdem suscepisset.Et quod beneficia quæ tenet et tenuit censeatur obtinuisse et obtinere : possidere et possessisse, Canonice et legitime, perinde, ac si de licentia eiusdem sedis Apostolicæ ea obtinuisset. »

    [François Rabelais, prêtre du diocèse de Tours, est entré jeune en religion, dans l’Ordre des frères mineurs ; il y a fait sa profession de foi, y a reçu les ordinations mineures et majeures de la prêtrise, et y a maintes fois célébré la messe. Puis, par indult du pape Clément vii {i} et de votre prédécesseur immédiat à la tête du dit Ordre des frères mineurs, il a été transféré dans l’Ordre de saint Benoît, en l’église cathédrale de Maillezais, {j} où il est demeuré pendant plusieurs années. Par la suite, sans porter l’habit religieux, il s’est rendu à Montpellier où, pendant plusieurs années, il a étudié à l’Université de médecine et en a suivi les cours publics ; il a obtenu tous les grades et aussi le doctorat de ladite Université ; puis il a pratiqué la médecine durant de nombreuses années, en cette ville et en quantité d’autres lieux. Finalement, le cœur saisi de repentir, il se rendit aux portes de Saint-Pierre de Rome, où il a sollicité de votre Sainteté et du défunt pape Clément vii {k} le pardon de son apostasie et des irrégularités de sa conduite, et la permission d’aller voir le supérieur de l’Ordre de saint Benoît, où il a été favorablement reçu. En ce temps-là, le révérendissime cardinal Jean Du Bellay, évêque de Paris et abbé du monastère de Saint-Maur-des-Fossés, appartenant au dit Ordre de saint Benoît, dans le diocèse de Paris, siégeait en la curie romaine. {l} Ayant acquis sa bienveillance, il lui demanda à être admis dans le susdit monastère de Saint-Maur, ce qui fut accepté. Plus tard, il advint que, par votre autorité, le susdit monastère de Saint-Maur fût érigé en décanat et que les moines du dit monastère devinssent chanoines. Ainsi, le susdit prêcheur François Rabelais a-t-il été nommé chanoine, comme les autres ; mais ledit prêcheur est tourmenté par un scrupule de conscience car, à l’époque où Votre Sainteté a publié la bulle d’érection, le susdit prêcheur n’avait pas encore été reçu moine du dit monastère de Saint-Maur. Bien qu’il l’eût été au moment de son exécution et de sa fulmination, {m} et qu’il eût été admis à titre procuratoire, tant pour ce qui avait été promulgué pour la susdite érection, que pour ce qui le serait par la suite, aussi longtemps que la curie romaine compterait le susdit révérendissime cardinal Du Bellay parmi ses membres.

    Il supplie, par permission de Votre Sainteté, d’être assuré de son absolution pour tout ce qui a été dit ci-dessus, devant le tribunal tant de sa conscience que de l’Église, tout comme s’il n’avait pas été reçu dans ledit monastère de Saint-Maur au moment même ou avant que la bulle de son érection en décanat ait été obtenue ; et que toutes les indulgences qu’il avait précédemment obtenues du Saint-Siège soient tenues pour valables et qu’il en jouisse, au même titre qu’étaient tenues pour valides les degrés et le doctorat de médecine, qui lui permettaient de l’exercer partout, dans la mesure où cette licence lui avait été accordée par ledit Saint-Siège ; {n} et qu’on l’estime obtenir et avoir obtenu les bénéfices qu’il détient et a détenus, et les posséder et avoir possédés canoniquement et légitimement, dans la mesure où il les a acquis par licence du dit Saint-Siège].


    1. Lyon, 1605, v. notule {a}, note [59] du Borboniana 4 manuscrit.

    2. Article sur François Rabelais dans La Bibliothèque d’Antoine Du Verdier, seigneur de Vauprivas… (Lyon, Barthélemy Honorat, 1585, in‑fo, pages 408‑409), qui commence par cet éreintement :

      « Il me déplaît grandement qu’il me faille mettre en cette Bibliothèque plusieurs auteurs dont les uns ont écrit grossement, aucuns impudiquement et en toute lascivité, autres hérétiquement ; et qui pis est, s’en est trouvé un nommé François Rabelais, moqueur de Dieu et du monde, lequel, quoique docte, a néanmoins mis parmi ses écrits des traits d’impiété (si j’ose dire) ressentant l’athéisme à pleine gorge. »

    3. Il subsiste des doutes sur le véritable auteur de L’Île sonnante, ou Cinquième livre, ouvrage paru en 1564 (v. note [21], lettre 662), soit bien après la mort de Rabelais (1553).

    4. V. note [8], lettre 360, pour les moines de Meudon, installés sur le domaine du duc François de Guise (1519-1563, père du Balafré, v. note [1], lettre 463) et de la jeune duchesse, Anne d’Este (1531-1607), qu’il avait épousée en 1548.

      V. notes [16], lettre 240, et [3], lettre 619, pour d’autres témoignages sur Rabelais à Meudon.

    5. Jacques Davy Duperron (v. l’avant-dernier alinéa de la note [7] supra) fut évêque d’Évreux de 1592 à 1606, et nommé cardinal en 1604.

    6. « Ici Galien se montre véritablement stupide. »

    7. Henri iv.

    8. Cette bulle n’a ni date ni signataire. Son contenu permet de la situer convenablement dans le temps, et de l’attribuer au supérieur général des frères mineurs (récollets franciscains).

    9. Jules de Médicis, pape de 1523 à 1534 (v. note [50], lettre 292) ; soit une large fourchette de dates pour le passage de Rabelais des franciscains aux bénédictins. Un indult est une permission ou un privilège accordé par le souverain pontife.

    10. Ancien évêché et abbaye du Poitou (Vendée, v. note [23] du Borboniana 2 manuscrit), proche de Fontenay-le-Comte.

    11. Successeur de Clément vii, Paul iii a régné sur l’Église de 1534 à 1539 (v. note [45] du Naudæana 3). L’absolution de Rabelais a donc dû être accordée autour de 1534.

    12. Jean Du Bellay (v. notule {b‑3}, note [15] du Faux Patiniana II‑3), oncle de Joachim « à la mode de Bretagne », avait été nommé cardinal en 1535.

      Saint-Maur-des-Fossés (v. note [22], lettre 345) et Saint-Germain-des-Prés (v. note [11], lettre 290) étaient les deux principales abbayes bénédictines (mauristes) d’Île-de-France.

    13. Promulgation impérieuse en termes de droit canon (terme surtout employé pour les excommunications et autres interdictions pontificales).

    14. L’Église était alors garante des degrés délivrés par les universités de la chrétienté.

Ces deux documents procurent des renseignements précis (et rares) sur la vie monastique de François Rabelais :

  • d’abord moine dans l’Ordre mineur de Saint-François en Touraine, il fut ordonné prêtre, puis devint plus tard bénédictin, et l’était au moment de sa lettre à Guillaume Budé (probablement datée de 1524, peu après que Rabelais, âgé de 30 à 40 ans, fut entré dans le couvent de Maillezais, près de Fontenay-le-Comte) ;

  • il se défroqua ensuite et partit étudier la médecine à Montpellier, au début des années 1530, où il obtint le doctorat ;

  • à la fin du pontificat de Clément vii (mort en septembre 1534), il demanda et obtint la rémission de ses fautes pour rentrer chez bénédictins de Saint-Maur-des-Fossés et devenir chanoine (ainsi que tous les frères de son abbaye) ;

  • il acheva sa carrière comme curé de Meudon et moine de son prieuré ;

  • l’étude et la pratique exclusive de la médecine furent donc une brève éclipse dans la vie de Rabelais, mais il continua à l’exercer sous le froc des bénédictins : au dire de François Béroalde de Verville, il fut médecin du cardinal Du Bellay à Saint-Maur (v. note [4], lettre 436).

S’y ajoute le condensé fourni au début de La Vie de M. François Rabelais, docteur en médecine, au début de ses Œuvres {a} (tome i, pages *3 ro‑4* ro) :

« François Rabelais naquit en la ville de Chinon en pays de Touraine. Étant jeune, il se fit religieux au couvent des cordeliers de la ville de Fontenay-le-Comte en Bas-Poitou et, dans peu, se rendit fort docte, comme l’on apprend des épîtres grecques de Budé, qui le loue de ce qu’il possédait en excellencecette langue et, néanmoins, déplore son infortune, puisqu’il se trouva atteint de l’envie de ses confrères, dont il fut longtemps mal voulu, à cause de la nouveauté de cette langue étrangère qui leur semblait barbare, et à ceux qui n’en savaient pas gonfler les délices. […]

Pour continuer la suite de la vie de Rabelais, comme il avait l’humeur fort divertissante, plusieurs grands de la cour se plaisaient à ses bouffonneries ; ainsi, à leur instinct, il quitta son cloître et obtint permission du pape Clément vii de pouvoir passer de l’Ordre de saint François à celui de saint Benoît, au monastère de Maillezais en Poitou. Ensuite de quoi, au grand scandale de l’Église, ayant déposé l’habit régulier et pris celui de prêtre séculier, il courut longtemps vagabond parmi le monde et s’en alla à la ville de Montpellier en Languedoc, prit tous ses degrés en l’Université et se mit à exercer la profession de médecine avec réputation. »


  1. Sans lieu, 1663, v. note [4], lettre 574.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Borboniana 10 manuscrit. Note 54

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(Consulté le 04.10.2022)

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