Annexe
Avis critiques sur les Lettres de Guy Patin : Voltaire, Sainte-Beuve, Nisard, Pic, Mondor, Jestaz, Capron

Voltaire [a][1][2]

Sainte-Beuve [b][3][4]

Charles Nisard [c][27][28]

« Plusieurs fois déjà j’ai parlé, dans cette Revue[11] de Guy Patin ; j’y ai surtout déchargé ma bile sur les éditions anciennes et modernes des Lettres, où ce croque-mitaine des chirurgiens-barbiers et des antimoniaux a si largement épanché la sienne, édition dont les sottes et innombrables fautes de toute nature en déshonorent le texte et en font quelque chose d’assez semblable aux petits livrets populaires imprimés à Troyes, au siècle dernier, par les Baudot et les Oudot. [12] À la curiosité qui m’avait guidé d’abord dans l’examen de ces monuments de l’impéritie tant des imprimeurs que des éditeurs, [29] se joignit bientôt un vif désir de venger l’auteur aussi maltraité. Mais comme je ne me sentais pas en mesure de le faire moi-même avec succès, j’en appelai à quelque réparateur armé, à cet effet, de toutes pièces, c’est-à-dire de toutes les connaissances nécessaires pour bien comprendre, éclaircir et annoter un auteur qui réclame à chaque page un pareil secours. Ce réparateur est encore à venir. Ce n’est pas que j’aie un culte pour Guy Patin, ni que je pousse les gens à venir à l’offrande ; l’homme en soi n’est pas adorable ; c’est à peine si, après avoir lu et relu ses lettres, on viendrait à bout seulement de l’aimer ; il y a autour de lui trop d’épines et en lui trop d’égoïsme ; mais c’est un écrivain original par excellence, dont la langue est pleine d’agréables surprises et surtout d’une clarté qu’on ne rencontre pas toujours, même dans les bons écrivains de ce grand siècle.

Un illustre auteur, illustre, dis-je, dans l’acception la plus rigoureuse du mot, et non dans le sens complimenteur et banal où on le prend aujourd’hui, a dit de Guy Patin “ qu’il donna, sans s’en douter, le premier modèle des lettres simples, naturelles, écrites non plus à des indifférents pour leur faire les honneurs de son esprit, mais à des amis pour le plaisir de s’épancher, par un auteur qui n’a souci ni du style, ni des ornements, et qui ne met dans ses lettres, comme il le dit lui-même (lettre clxxxiv), ni phébus ni Balzac. ” [13][30][31]

Il semblera téméraire, sans doute, d’ajouter quelque chose à un jugement si vrai et exprimé avec une si admirable concision ; toutefois, il resterait à faire voir avec quelque étendue ce que Guy Patin a mis dans son style, [32] autre que du phébus et du Balzac, et comment, avec toute sa simplicité, il abonde en images pleines de relief et de force, et en expressions véritablement de génie. J’en ai relevé quantité dans mes lectures réitérées de ses lettres, non sans admirer combien l’homme, sous l’empire de préjugés incurables, comme le fut Guy Patin, et dont tous les penchants sont à médire ou à maudire, peut trouver d’éloquence dans ces sources infectées, et, par cette éloquence, arriver quelquefois à nous rendre complices de sa malignité. » [14]

Pierre Pic [d][33][34]

Henri Mondor [e][37][38]

Laure Jestaz [f][49][50]

Épilogue : de l’exécrable médecin au mordant épistolier (Loïc Capron) [59]

Sans la prétention de rivaliser avec les six critiques dont je viens d’échantillonner les propos, j’ai l’avantage d’avoir passé bien plus de temps que chacun d’eux à labourer la Correspondance complète et les autres écrits de Guy Patin. Ayant plaisamment consacré dix-neuf années de mes loisirs à les transcrire et à les annoter pour comprendre son auteur, sa vie et sa pensée, je m’autorise quelques mots de commentaire.

Patin m’a souvent fait rire de fort bon cœur ; il m’a parfois ému ; je me suis régalé de son style ; mais il m’a aussi très souvent agacé et même consterné : sa myopie médicale, sa méchanceté, ses préjugés, ses médisances jalouses… Patinus degobillans[50] Par-dessus tout, son hypocrisie m’a le plus horripilé : hormis quelques traits superficiels, impossible de savoir qui est au fond le bonhomme et ce qu’il croit vraiment ; c’est un caméléon [60] qui ajuste constamment son propos aux idées de son correspondant, « qui se change en toutes sortes de couleurs, sous lesquelles il paraît travesti et joue divers personnages qu’il représente sur le théâtre de médecine » ; [51] il maudit papes, jésuites, purgatoire, grains bénits et carême quand il écrit à Charles Spon, le calviniste ; mais brocarde la rigueur et la bigoterie des huguenots de la « petite paroisse » [52] quand il écrit à André Falconet, le catholique. On ne peut jamais être certain que Patin est sincère ; il n’est pas honnête homme ; [53] je ne le voudrais pas pour ami. Il faut alors bien de la crédulité et bien de la partialité dans le tri de ses propos pour le ranger avec autorité parmi les libertins érudits. [54][61][62]

Reste une vaste énigme : de son vivant, le rayonnement médical de Patin fut incontestable, en France et par toute l’Europe (comme en atteste sa correspondance latine) ; qu’on adhérât ou non à ses idées, on écoutait ce qu’il disait et on en parlait beaucoup. Sa production imprimée a pourtant été fort minime : Traité de la Conservation de santé (1632), quelques thèses dont la retentissante Estne totus homo a natura morbus ? (1643), des éditions de Daniel Sennert (1641) ou de Caspar Hofmann (1646, 1647, 1668)… Très volontiers cité comme un oracle dans de nombreux ouvrages, Patin a été dédicataire d’une bonne vingtaine d’éditions, souvent prestigieuses. [55] Pourtant, tout professeur au Collège de France qu’il ait été, rien ne survit aujourd’hui des œuvres médicales de Patin : les scories qu’on peut en exhumer dans sa correspondance et dans ses autres écrits, n’inspirent guère la bienveillance à l’égard d’un des esprits médicaux les plus bornés de son siècle ; quand y brillèrent des flambeaux comme William Harvey, Jean Pecquet, [63] Thomas Bartholin, [64] ou Samuel Sorbière[65] Je vois deux pistes pour tenter de comprendre ce décalage entre le grand renom de jadis et son complet étiolement aujourd’hui ; ce fossé qui sépare Guy Patin de Thomas Diafoirus[66]

  1. Sa correspondance, notamment latine, en atteste abondamment : brillant enseignant, Patin avait séduit quantité de jeunes philiatres venus étudier de partout à Paris ; longtemps après, ceux-là pouvaient souvent éprouver cette nostalgie du premier professeur qui vous a enthousiasmé du haut de sa chaire ; très beau parleur, chaleureux et charmeur, quand il voulait l’être, Patin savait transformer cette admiration en sincère et fidèle amitié, et l’attiser par les saillies de sa plume familière, érudite et crépitante (tant en français qu’en latin).

  2. Fidèle aux préceptes rassurants des Anciens, Patin maintenait un semblant de cap dans les révolutions chimiques et anatomiques de son temps ; sa médecine pouvait séduire par son vernis de simplicité et de bon sens : régulière et saine hygiène de vie, peu de remèdes, simples et bien choisis, condamnation constante de la charlatanerie et de l’exploitation lucrative des malades, etc. Vieilles comme la médecine, ces recettes réconfortaient hier, comme elles font encore souvent aujourd’hui.

Patin avait l’ambition des humanistes, déjà vaine et fort dépassée au xviie s., de posséder tout ce qui avait été imprimé, d’avoir tout remisé dans sa bibliothèque et tout lu. Les mentions de livres, de thèses et de discours surabondent dans ses lettres ; à tel point que l’envie prend parfois au lecteur de sauter ces passages qui semblent d’indigestes longueurs. [56] C’est pourtant là que se trouve la meilleure part du festin : que de fois n’ai-je pas été émerveillé de découvrir les pépites que cachaient ses citations d’ouvrages ! [57] La Correspondance complète et autres écrits de Patin forme sans conteste l’encyclopédie médicale la plus complète et la plus distrayante des xvie et xviie s.

Au delà de son style pétillant et pittoresque, je pense que Patin vaut bien moins par sa personne que par les lucarnes sans nombre qu’il nous ouvre sur son temps, rejoignant volontiers en cela l’opinion de L. Jestaz et de F. Packard. [49] Ce fut un intarissable conteur d’histoires, mais avec le génie étriqué d’un atrabilaire recuit[58] Il singeait volontiers Joseph Scaliger ou Isaac Casaubon, [59] se contentant d’aduler de moins égalables modèles, tels Rabelais ou Érasme.

Une fois bien prévenu sur la personne de Guy Patin et sur l’immobilité de son dogmatisme, ses lettres et autres écrits méritent amplement d’être lus, pourvu que ce soit avec discernement : pour leur tournure singulière, pour leur curiosité historique et médicale, pour les multiples historiettes qui y fourmillent. Je n’y aurais sûrement pas consacré tant d’années s’ils ne m’avaient instruit, distrait et charmé, bien au-delà de tout ce qu’on peut justement leur reprocher.

Ami de Patin, Adrien de Valois était sûrement sincère et digne de foi quand il écrivait : [60][67]

« M. Patin le père était un bon homme et savant ; mais il n’était pas fort fidèle dans ce qu’il écrivait ; il allait un peu trop vite en besogne, et dès qu’une chose lui venait en pensée, fût-elle vraie ou non, il la mettait comme très certaine. Il y a dans ses lettres des sentiments un peu trop libres sur le fait de la religion : Sunt nonnulla, quæ Medicum nimis sapiunt ; [61] mais cela ne vient que de la précipitation qu’il avait à écrire, et non pas d’un méchant fonds qui fût en lui, car il était honnête homme. » [53]

N’allez pourtant pas croire ce que j’en dis, lisez donc Patin pour forger votre propre idée ; mais lisez-le beaucoup avant de la figer. [62][68]


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Annexe : Avis critiques sur les Lettres de Guy Patin : Voltaire, Sainte-Beuve, Nisard, Pic, Mondor, Jestaz, Capron.
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(Consulté le 06.05.2021)

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