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À Charles Spon, le 22 mars 1658

Monsieur, [a][1]

Ce fut le mardi, 12e de mars que je vous écrivais ma dernière. Depuis ce temps-là, je vous dirai que la reine de Suède, [2] avant qu’elle sorte de Paris, a voulu voir l’Académie [3] des beaux esprits et y a honoré de sa présence une de leurs assemblées. [1] Elle a témoigné avoir grand regret de quitter Paris et a dit qu’elle s’étonnait de ce que le roi [4] avait eu envie de maltraiter une si belle ville, [2] vu que le peuple y est si bon, et qu’il y a tant d’honnêtes gens et tant de savants. Elle est partie malcontente de la reine, [5] ayant appris qu’elle avait dit que si la reine de Suède ne s’en allait, elle sortirait du Louvre. [6] Elle lui a dit adieu avec quelque esprit de braverie et a obtenu du Mazarin [7] 200 000 livres. On dit ici que le roi de Suède [8] continue ses conquêtes dans le Danemark, qu’il s’est rendu maître de Copenhague [9] et que le roi de Danemark [10] est en fuite ; peut-être que cette première nouvelle est fausse. [3] Il n’y a encore rien d’assuré de ce que l’on dit touchant Cromwell, [11] sinon que plusieurs seigneurs anglais lui ont renvoyé les provisions qu’ils avaient reçues de lui pour lever des troupes. L’affaire d’Hesdin [12] n’est pas encore apaisée, il y en a qui disent que le roi sera obligé d’y aller en personne pour empêcher que cette ville ne tombe entre les mains des Espagnols. Un honnête homme de Metz [13] m’a dit aujourd’hui qu’il reçut hier des nouvelles de Sedan [14] par lesquelles il apprend la mort du bonhomme M. Pierre Du Moulin, [15] il avait 90 ans car il était né l’an 1568.

Ce 17e de mars. Un officier du roi m’a dit ce matin que M. le maréchal de Turenne [16] commandera cette armée en Allemagne si les électeurs, en faisant empereur le roi de Hongrie, [17] ne l’obligent à de certains articles, dont il y en a un pour la paix de l’Allemagne.

La révolte du lieutenant [18] et du major [19] d’Hesdin continue : on ne veut point leur accorder ce qu’ils demandent et eux en récompense, menacent et épouvantent de deçà ; on a peur qu’ils ne se donnent, ou plutôt qu’ils ne se vendent aux Espagnols qui voudraient bien rentrer dans cette ville ; il y en a même qui disent déjà que les Espagnols leur ont envoyé 600 hommes dans la place pour la défendre en cas que nous eussions envie de l’assiéger, ce que je ne crois pas. On y a renvoyé pour une seconde fois un nommé Carlier, [20] commis de M. Le Tellier, [21] secrétaire d’État, mais on croit qu’il ne fera rien si l’on n’envoie à ce lieutenant nommé La Rivière les provisions du gouvernement d’Hesdin. Quelques-uns disent que le roi s’y en va la semaine qui vient, quod mihi verisimile non videtur[4] je ne crois pas qu’on le mène là que l’affaire ne soit accordée. On dit ici que la reine de Suède sortant de Paris, ou au moins voyant qu’elle avait à en sortir, a dit qu’elle n’avait jamais eu tant de peine à se résoudre de quitter son royaume que de sortir de Paris cette dernière fois. [5] Nous sommes en une horrible saison, il fait encore ici froid, et y grêle et y neige comme en hiver, et néanmoins nous voilà tantôt (ce sera demain) à l’équinoxe du printemps. Il y a sept mois entiers qu’il fait ici froid, nous avons eu l’été fort sec, l’automne trop humide, l’hiver trop long, avec de grandes gelées et de grands débordements ; de sorte que j’ai peur que l’été prochain, s’il est un peu ardent, nous n’ayons bien des fièvres malignes, [22] et même de la peste [23] si le [bon Dieu n’a] pitié de nous.

J’espère que ce sera M. Falconet qui vous rendra la présente. Il y a quelque apparence que le roi ne partira pas si tôt que l’on dit, vu que l’on a contremandé des troupes qui étaient commandées d’aller vers Hesdin et que M. de Castelnau [24] n’est point parti, qui avait ordre de partir hier pour le même dessein. [6] On dit que l’on a envoyé les provisions du gouvernement d’Hesdin aux deux beaux-frères, savoir La Rivière et de Fargues conjointement, comme ils l’ont demandé. La femme de ce de Fargues [25][26] avait été arrêtée prisonnière, mais elle a été remise en liberté sous bonne caution, il y a par là apparence que l’affaire s’adoucit et s’accorde. [7] Je me recommande à vos bonnes grâces, et à mademoiselle votre femme, et suis de toute mon affection, Monsieur, tout vôtre,

G.P.

De Paris, ce vendredi 22e de mars 1658.

Je viens de mettre dans le paquet que je vous apprête un poème latin fait par un nommé Gervaise, [27] de Phlebotomia[8] dédié à Vallot. [28] C’est un médecin de la campagne, âgé d’environ 45 ans, qui se veut présenter à l’examen prochain pour être médecin de notre Faculté. Il était par ci-devant médecin à Étampes, [29] duquel j’apprends qu’il demande qu’on lui fasse grâce des dépens, nomine paupertatis, ea lege, etc[9]


1.

« La plupart des beaux esprits font les esprits forts, qui ne s’étonnent de rien, qu’on ne persuade pas aisément » (Furetière).

Paul Pellisson-Fontanier (Histoire de l’Académie française, 3e édition, 1743, tome ii, pages 12‑13) a relaté la visite de la reine Christine :

« Traversant la France en 1658, elle voulut honorer l’Académie de sa présence, mais sans pompe et sans avoir donné le temps de se préparer à la recevoir d’une manière plus digne, et d’elle, et de l’Académie. Elle choisit un jour ordinaire d’assemblée et ne déclara son dessein que le matin même ; ce qui fut cause que plusieurs académiciens ne purent être avertis à temps et que ceux qui s’y trouvèrent n’eurent rien à lire où la princesse fût intéressée. Alors, l’Académie s’assemblait chez M. le chancelier Séguier, son protecteur. La princesse, en arrivant dans la salle où l’on devait la recevoir, lui demanda tout bas de quelle sorte les académiciens seraient devant elle, ou assis ou debout ? Un d’eux, consulté par M. le chancelier, dit que du temps de Ronsard il se tenait une assemblée des gens de lettres à Saint-Victor, où Charles ix alla plusieurs fois, et que tout le monde était assis devant lui. On se régla là-dessus, de manière que la reine s’étant assise dans son fauteuil, tous les académiciens, sans en attendre l’ordre, s’assirent sur leurs chaises autour d’une longue table : M. le chancelier à la gauche de la reine, mais du côté du feu ; à droite de la reine, mais du côté de la porte, le directeur de l’Académie, suivi de tout ce qu’il y avait d’académiciens selon que le hasard les rangea ; et au bas bout de la table, vis-à-vis de la reine, le secrétaire de la Compagnie. Quand on fut placé, le directeur (c’était M. de La Chambre) se leva pour faire son compliment. Tous les autres se levèrent aussi et l’écoutèrent debout, excepté M. Séguier. Pendant le reste de la séance, qui fut d’environ une heure, ils demeurèrent assis, mais découverts ; et le temps se passa à lire diverses pièces de leur composition, vers et prose. Une chose assez plaisante et dont la reine se mit à rire toute la première, ce fut que le secrétaire voulant lui montrer un essai du Dictionnaire, qui occupait dès lors la Compagnie, il ouvrit par hasard son portefeuille au mot Jeu, où se trouva cette phrase, Jeux de prince, qui ne plaisent qu’à ceux qui les font, pour signifier des jeux qui vont à fâcher ou à blesser quelqu’un. »

2.

Fort marrie d’être chassée de France, Christine se payait la tête d’Anne d’Autriche avec cette perfide allusion au siège de Paris en 1649.

Fidèle écho des sentiments de la reine mère, Mme de Motteville a conclu par ces mots le récit qu’elle a laissé de l’assassinat de Monaldeschi à Fontainebleau (Mémoires, page 462) :

« Quand il fut expiré, on prit son corps et on l’emporta enterrer sans bruit. Cette barbare princesse, après une action aussi cruelle que celle-là, demeura dans sa chambre, à rire et à causer, aussi tranquillement que si elle eût fait une chose indifférente ou fort louable. »

3.

V. note [7], lettre 519, pour la brillante et complète victoire de Charles x-Gustave de Suède sur Frédéric iii de Danemark.

4.

« ce qui ne me semble pas vraisemblable ». Le roi, en effet, ne se rendit pas à Hesdin en 1658.

5.

Morte en 1689 à Rome, la reine Christine ne remit jamais les pieds à Paris. Elle avait abdiqué du trône de Suède en 1654.

6.

V. note [6], lettre 529, pour le lieutenant général Jacques de Mauvissière, marquis de Castelnau.

7.

Balthazar de Fargues (natif de Figeac, mort pendu à Abbeville, le 27 mars 1665), seigneur de Cincheours, capitaine-major au régiment de Bellebrune, avait pris le parti de Condé pendant la Fronde. En 1655, il avait épousé Marie-Madeleine de La Rivière, sœur de Jacques de La Rivière (v. note [5], lettre 519), nièce et neveu par alliance du marquis de Bellebrune, gouverneur d’Hesdin (v. note [4], lettre 519).

En 1658, apparemment revenu au service du roi, Fargues était major d’Hesdin sous les ordres de M. de Bellebrune, aux côtés de La Rivière, qui y était lieutenant de roi. Les deux beaux-frères s’étaient alors déclarés contre la Couronne en faveur de la coalition hispano-condéenne. La mort de M. de Bellebrune (16 février 1658, v. note [4], lettre 519) avait fourni une occasion de remettre l’ordre dans Hesdin, mais la place ne fut rendue au roi qu’en mars 1660. En dépit de ses exactions, Fargues fut compris dans l’amnistie des condéens qui suivit la paix des Pyrénées, mais il n’échappa finalement pas au gibet (v. note [7], lettre 810).

8.

Nicolas Gervaise de Sainte-Foy : Phlebotomia heroico carmine adumbrata [La phlébotomie dépeinte en un poème héroïque (hexamètre)] (Paris, J. Hénaut, 1658, in‑4o). Gervaise, natif de Paris, avait été reçu docteur en médecine de l’Université de Montpellier en 1638 ; il entreprit de nouvelles études médicales à Paris (Dulieu), mais n’y dépassa pas le grade de bachelier, obtenu en 1658 (Baron). Il mourut en 1672.

9.

« pour cause de pauvreté, sous condition que, etc. »

Guy Patin renvoyait à l’article xxv des Statuta F.M.P. (v. note [9], lettre 750) exemptant les étudiants démunis des frais dus pour la licence et le doctorat, mais non pour le baccalauréat (ou « examen »), qui coûtait au candidat 48 livres tournois (d’après les comptes de la Faculté de médecine de Paris rendus le 6 février 1653).

Comme chaque année paire, les épreuves du baccalauréat allaient se dérouler pendant l’avant-dernière semaine du carême, du 8 au 13 avril 1658.

a.

Ms BnF no 9357, fo 303, « À Monsieur/ Monsieur Spon,/ Docteur en médecine,/ À Lyon » ; Reveillé-Parise no cccxxvi (tome ii, pages 378‑383, fin). Note de Charles Spon en regard de l’adresse : « 1658./ Paris, xxii mars/ Lyon, 2 avril/ Rispost./ Adi medesimo [ce même jour]. »


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 22 mars 1658.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0521
(Consulté le 23.09.2020)

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