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À André Falconet, le 18 décembre 1663

Monsieur, [a][1]

Le roi [2] est allé au Palais où il a fait enregistrer les noms des 14 ducs et pairs nouveaux. [1][3] Je suis bien aise que M. Thet, [4] gentilhomme de Danemark de grande et ancienne Maison, soit tombé entre vos mains. Il m’a fait l’honneur de me le mander lui-même. Je vous adresse une lettre pour son éphore, [2][5] qui est un fort honnête homme nommé M. Fogh. Ce M. Thet est promis à la petite-fille de Tycho Brahe, [6] grand seigneur de Danemark, grand mathématicien et heureux restaurateur de l’ancienne astronomie, [7] qui mourut en son château d’Uraniborg dans l’île de Hven, [8] dans la mer Baltique, l’an 1601, où il s’était retiré dans la disgrâce de son roi. [3] Avez-vous ouï parler de la rechute de la duchesse de Savoie ? [9] M. Morisset [10] y est, mais néanmoins, le roi n’a pas laissé d’y envoyer un médecin par quartier nommé Vézou, [11] qui est un des amis de Vallot [12] qui apparemment, lui a procuré cette commission. Il l’avait mis auprès du cardinal Mazarin [13] en sa première maladie, [4] c’était lui qui le veillait ; on dit qu’il en a été mal récompensé. Il fait l’homme d’importance et le mystérieux, mais tout son fait est peu de chose, non est Silenus Alcibiadis[5][14] dont il est fait mention dans les Adages d’Érasme. [15] Je vous baise très humblement les mains, à Mlle Falconet et à M. Spon notre bon ami, et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 18e de décembre 1663.


1.

Le 15 décembre, Louis xiv s’était rendu au Palais pour entendre la messe à la Sainte-Chapelle, y adorer la croix et tenir ensuite un lit de justice au cours duquel il fit recevoir quatorze ducs et pairs (Levantal).

Olivier Le Fèvre d’Ormesson, Journal, tome ii, page 64) :

« Chacun étant assis et couvert, le roi dit qu’il était venu pour faire recevoir les nouveaux ducs. Après, M. le chancelier partit de sa place pour aller recevoir l’ordre du roi. Étant revenu, non point dans celle de l’encoignure, comme lorsque c’est lit de justice, mais sur le banc des présidents, il lut en son particulier un papier où étaient écrits les noms des ducs à recevoir, selon l’ordre que le roi leur avait donné, dont personne n’avait de connaissance. Il demanda qui avait les lettres de M. de Verneuil. » {a}


  1. Henri de Bourbon, fils naturel d’Henri iv et de Catherine-Henriette de Balzac, marquise de Verneuil, v. note [35], lettre 299.

Les lettres ayant été lues, on fit entrer M. de Verneuil. Le chancelier lui demanda de prêter serment puis, cela fait, lui dit (ibid. pages 65‑66) :

« Le roi vous ordonne de prendre votre épée. L’huissier qui la portait auprès de lui, l’ayant remise dans le baudrier, M. de Verneuil alla prendre sa place sur le banc et à la suite des anciens ducs. Cette même formalité fut observée pour chacun des autres ducs. Ils furent reçus dans l’ordre qui suit : M. de Verneuil le premier, duc de Verneuil ; M. le maréchal d’Estrées, duc de Cœuvres ; M. le maréchal de Gramont ; M. de La Meilleraye, duc de La Meilleraye ; M. de Mazarin, {a} duc de Réthel, <pairie> mâle et femelle ; {b} M. le maréchal de Villeroy, duc de Villeroy ; M. de Mortemar, duc de Mortemar ; M. de Créqui, duc de Poix ; M. de Saint-Aignan, duc de Saint-Aignan ; M. de Foix, duc de Randan, <pairie> mâle et femelle, à cause de Mmes de Senecey et de Fleix ; {c} M. de Liancourt, duc de La Rocheguyon ; M de Tresmes, duc de Tresmes ; M. de Noailles, duc d’Ayen ; M. de Coaslin, duc de Camboust. »


  1. Fils du précédent.

  2. Duché-pairie érigée sous la condition de passer aux femelles à défaut de mâle.

  3. Ses grand-mère et mère.

2.

Éphore : « magistrat qui était établi à Sparte pour brider l’autorité des rois, comme les Romains avaient établi à Rome les tribuns du peuple pour brider celle des consuls. Les éphores ont quelquefois chassé et fait mourir les rois. Ce mot vient du grec ephoran, intueri [inspecter]. C’était à eux d’être les inspecteurs de toute la république » (Furetière).

Le plus proche équivalent français de ce mot est intendant : « dans la maison d’un prince, d’un grand seigneur, son premier officier qui a le soin et la conduite de sa maison, de son revenu et de ses affaires » (ibid.). On peut aussi tenir l’éphore d’un jeune noble pour son précepteur (v. note [7], lettre latine 292).
3.

L’astronome danois Tycho Brahe (v. note [28], lettre 211) avait épousé en 1573 une roturière, Kirstine Barbara Jörgensdatter, dont il eut cinq filles et trois garçons. Malgré tous les détails qu’il contient, le site www.tychobrahe.com ne permet pas d’identifier la petite-fille de Brahe dont Guy Patin parlait ici, en se méprenant sur le lieu où mourut son grand-père (Prague, et non l’île de Hven, qu’il avait quittée en 1597).

4.

La première maladie de Mazarin dont Guy Patin a fait état dans ses lettres fut une double fièvre tierce en 1644 (v. lettre à Claude ii Belin du 29 octobre 1644). V. note [18], lettre 420, pour Vézou, le médecin.

5.

« ce n’est pas le Silène d’Alcibiade » : v. note [10], lettre 164.

a.

Bulderen no cccii (tome ii, pages 383‑384) à Charles Spon; Reveillé-Parise no dcxxi (tome iii, page 449) à Falconet.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 18 décembre 1663.
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(Consulté le 27.11.2020)

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