L. latine 250.  >
À Marten Schoock,
le 7 juillet 1663

[Ms BIU Santé no 2007, fo 147 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Marten Schoock, à Groningue. [a][1]

Par une seule et même voie, qui est un paquet de notre ami Christiaen Utenbogard, [2] j’ai reçu trois lettres de vous et une de votre fils Abraham. [3] Je répondrai brièvement à toutes par la seule que voici. Je vous remercie des vôtres et de celle que vous avez écrite à mon Carolus. [4] Si vous souhaitez que votre fils Abraham ne vienne pas en France, lui que nous avons souhaité et attendu, envoyez-nous quand vous voudrez votre second, [5] que je recevrai en lieu et place d’Abraham : [1] je n’y verrai pas de différence, pourvu qu’il soit votre fils ; quand il voudra, il verra notre Sorbonne [6] et y puisera bien des sophismes [7] de théologie chrétienne, à sa guise et jusqu’à satiété, et peut-être même jusqu’à la nausée. De tant de disputations, il pourra devenir philosophe, mais peut-être pas meilleur chrétien. Au sujet de notre Sorbonne, voyez le jugement de Sleidan, au livre < iii > de son Histoire[2][8][9][10] J’ai encore ici les livres de mon Carolus qui vous sont destinés ; j’espère pourtant qu’ils partiront rapidement pour vous parvenir ; nous vous prions encore et encore de les tenir pour un petit présent agréable. Nous nous occuperons de la 2e édition de votre traité de Turffis quand elle paraîtra et après que nous l’aurons reçue. J’attends votre livre de Fermentatione, ainsi que la seconde édition de votre traité de Cervisia ; [3][11][12] mais que tout cela se fasse à votre convenance. Si vous publiez quelque chose de nouveau, savant et curieux (selon votre habitude), vous vous souviendrez que vit ici un très illustre personnage, digne d’être aimé de tous les gens honnêtes et savants, qui est Guillaume de Lamoignon, [13] issu d’une noble et antique lignée. À l’âge de 40 ans, pour son immense mérite, il a été nommé à la tête du Parlement de Paris ; le roi l’a choisi parmi tous les autres éminents juges pour l’élever à une si considérable commission ; en français, on l’appelle Monsieur le premier président du Parlement de Paris ; et pour que vous compreniez en peu de mots ce qu’il est, il est le premier magistrat de ceux à qui le roi confère la robe, après M. Pierre Séguier, chancelier de France. [14] Je dîne avec M. de Lamoignon trois fois par semaine, dans une débauche érudite, [15][16] et il m’en sait profondément gré. Chez lui et selon sa volonté, je jouis de cette faveur de siéger en arbitre, qu’il s’agisse de quelque livre ou de son auteur, de quelque controverse historique, philosophique ou médicale, etc. Mais direz-vous, pourquoi me raconter cela, mon cher Patin ? [Ms BIU Santé no 2007, fo 148 ro | LAT | IMG] Eh bien, c’est dans le seul but d’obtenir de vous que vous pensiez un jour à lui dédier un livre savant que vous aurez écrit ; j’y aiderai sous main moi-même, je servirai vos intérêts et les ferai avancer de tout mon pouvoir, mais je l’espère, avec bonheur et sous de bons auspices. J’ai déjà parlé quelquefois de vous et en votre faveur à ce très éminent personnage ; et si vous m’en croyez, en faisant ce que je viens de dire, je n’en agirai ensuite qu’avec plus de bonheur et de succès. Il a ici jusqu’alors été question du différend qui oppose notre roi au Jupiter capitolin ; [17][18][19] et puisqu’on eût regardé comme antichrétien d’être opposé au pape, beaucoup pensaient qu’on pourrait facilement régler toute l’affaire, par l’intermédiaire des évêques, des moines ou des jésuites ; [20][21] mais cet espoir s’est entièrement dissipé et nulle paix n’est plus à espérer ; vous pouvez sûrement méditer sur tout cela pour votre Machiavel[4][22] Dès que je l’aurai, je lirai votre livre de Fermentatione[3] et j’examinerai le jugement d’Éraste de Epilepsia : [23][24] il fut un homme très remarquable, explorateur et défenseur fort pénétrant de la vérité, fléau de Paracelse et des chimistes. [5][25][26] Plus une autre fois, très distingué Monsieur, quand m’aura été remis ce que vous avez envoyé pour moi à M. Utenbogard. Vale et aimez-moi.

De Paris, le 7e de juillet 1663.

Votre G.P. de tout cœur.


a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Marten Schoock, ms BIU Santé no 2007, fos 147 vo‑148 ro.

1.

V. note [4], lettre latine 202, pour le fils aîné de Marten Schoock, étudiant en droit prénommé Abraham.

Son frère cadet, Jacobus Schoock, né à Deventer en 1645 ou 1646, avait étudié les arts et la philosophie à Groningue et mourut en 1677 (Kwartierstaat Lapikás Generatie 13, consulté le 4 mars 2021). La suite de la lettre laisse entendre qu’il aurait pu venir étudier la théologie et la philosophie à la Sorbonne.

2.

La principale charge de l’historien luthérien Johann Philippson Sleidan (v. note [2], lettre 474) se trouve dans son Histoire entière déduite depuis le Déluge jusques au temps présent, par Jean Sleidan. En laquelle est premièrement compris l’état des quatre Empires souverains ; puis de la Religion et République, jusques à la mort de l’empereur Charles v (Genève, Jean Crespin, 1561, in‑4o ; ouvrage d’abord publié en latin et traduit en diverses langues), au livre iii (numéro que Patin a laissé en blanc dans le manuscrit et que j’ai ajouté entre chevrons), année 1521, fo 18 vo :

« Au temps susdit, les théologiens de Paris condamnèrent les livres de Luther, après avoir recueilli quelques articles de celui qui est intitulé De la captivité de Babylone, et des autres, comme Des Sacrements, Des décrets et lois de l’Église, De l’Indifférence des œuvres, Des Vœux, De la Contrition, absolution, satisfaction, Du Purgatoire, Du libéral Arbitre, De l’Immunité des ecclésiastiques, Des Conciles, Des Peines des hérétiques, De la Philosophie, De la Théologie scolastique, et plusieurs autres. Sur cela admonestent le lecteur et tous chrétiens de se donner garde de telle doctrine : car la coutume des hérétiques est de mettre d’entrée quelques choses plaisantes en avant, lesquelles, si une fois sont imprimées en l’esprit, il est malaisé de les arracher. Mais sous ces paroles amiellées, {a} il y a du poison mortel. Puis ils font un rôle des hérétiques qui ont été par chacun temps, {b} et y mettent Wiclef et Jean Hus, et Luther pour le dernier ; {c} lequel ils blâment fort, comme téméraire et arrogant, pource qu’il pense plus voir et être plus aigu que tous autres, en tant qu’il ne fait compte des jugements des Saints Pères et interpréteurs, tous tant qu’ils sont, ni des conciles ou universités, en tant qu’il rejette la coutume et consentement de l’Église observé par tant d’âges, comme s’il était vraisemblable que le Christ eût voulu cependant laisser en si grandes ténèbres d’erreurs. Mais c’est le propre des hérétiques de détourner les Écritures à leur fantaisie. Après ils viennent à nombrer quelques livres par lui composés et montrent quels hérétiques il ensuit en chacun point. Or vu que leur état et profession requiert de retrancher selon leur puissance les erreurs, quand ils commencent à naître à cette cause ils ont diligemment épluché les livres d’icelui, pour montrer à chacun comment il se doit donner garde. Finalement, après avoir tout bien examiné, ils trouvent que sa doctrine est pernicieuse et digne d’être mise au feu, et que l’auteur d’icelle doit être contraint de l’abjurer et détester. Melanchthon {d} répondit à cette censure et Luther aussi, mais plaisamment. Quant aux théologiens de Paris, ils se prisent par-dessus tous ceux de cette profession qui sont en Europe. Ils ont deux collèges principaux, Sorbonne et Navarre, où abordent gens de toutes nations pour apprendre. Ceux qui sont reçus en cette Faculté de théologie (ils les appellent communément bacheliers) sont exercés par maintes disputes tout l’été ; et faut qu’en un certain acte (qu’ils nomment sorbonique) ils répondent aux arguments de tous leurs compagnons par douze heures sans bouger. Là se traitent de merveilleuses questions, et souvent des choses frivoles, et qui surpassent l’entendement humain. On y crie à puissance, et les disputes se finissent le plus souvent par le bruit et tintamarre des auditeurs, quand l’une des parties est trop longue en son propos, ou trop inepte. Les docteurs, qui ont le nom de Nos Maîtres, écoutent au dehors par des treillis. Ceux-ci sont les censeurs de toute doctrine, et comme petits rois, car nul n’ose rien publier de théologie sinon par leur permission. La plupart d’entre eux vit en oisiveté, et < ils > semblent aspirer à ce degré pour être à leur aise et condamner aux autres. Entre eux il y a quelques bons esprits ; mais ils mériteraient autre compagnie et meilleure instruction. »


  1. Mielleuses.

  2. Une liste chronologique des hérésies chrétiennes contestant l’autorité de Rome sur les âmes.

  3. V. note [84] de L’Esprit de Guy Patin, faux Patiniana II‑7 pour le Tchèque Jean Hus, brûlé en 1415, et sa notule {b} pour l’Anglais Jean Wiclef (mort en 1384), tous deux précurseurs de la Réforme prononcée par Martin Luther en 1517 (v. note [15], lettre 97).

  4. V. note [12], lettre 72.

3.

V. notes :

4.

V. note [4], lettre latine 241, pour les longues tractations qui ont précédé la paix de Pise (22 février 1664) mettant fin à l’affaire des gardes corses, source d’un grave conflit entre le pape et le roi de France.

La bibliographie extensive de Marten Schoock établie par Paquot ne contient aucun ouvrage sur Machiavel.

5.

Éraste a consacré à l’épilepsie la quatrième partie de ses Disputationes de medicina nova Philippi Paracelsi [Dissertations contre la médecine nouvelle de Philippe Paracelse] (Bâle, 1573, v. note [6], lettre 71) ; mais ça n’est peut-être pas la référence dont Marten Schoock avait parlé à Guy Patin.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 147 vo.

Cl. viro D. Martino Schoockio, Groningam.

Una eademque via, per Amicum nostrum Christ. Utenbogardum, et in ejus
fasciculo, Tres de tuis accepi, et unam filij Abrahami : quib. omnibus hac una
paucis respondebo. Gratias ago Tibi de tuis, ut et de ea quam scripsisti ad
Carolum meum. Si sic fuit in votis, ut filius tuus Abrahamus, à nobis exop-
tatus et expectatus, in Galliam non veniat, mitte nobis quando volueris, alterum
Filium tuum, quem eodem loco habebo quàm Abrahamum : perinde mihi erit modò
sit Filius tuus : qui quum voluerit, Sorbonam nostram videbit, et in ea sophis-
mata multa Christianæ Theologiæ delibabit ad libitum, et ad satietatem,
forsan quoque et ad nauseam. Poterit quidem ex tot disputationibus Sophista fieri,
sed melior Christianus vix ac ne vix quidem. De illa nostra Sorbona vide
judicium Sleidani, in ejus Historia, lib. Caroli mei libros Tibi destinatos ad-
huc hîc habeo : quos tamen spero brevi discessuros ut ad Te deveniant : quod quidem
munusculum ut gratum habeas etiam atque etiam rogamus. De Turfis tuis
agemus Editionis 2. quando illa prodierit, et postquam ad nos devenerit.
Tuum de Fermentatione librum expecto, ut et alteram Editionem libri tui
de Cervisia : sed hoc fiat tuo commodo. Si aliquid novum et eruditum ac curio-
sum edas in lucem, (quod erit pro more tuo,) memineris hîc vivere Virum
Illustrissimum, et omnium bonorum ac eruditorum amore dignum : is est
Gulielmus de Lamoignon, et antiqua et nobili prosapia oriundus :
qui anno ætatis 40. summo suo merito factus est Senatus Parisiensis princeps,
et ad tantum munus erectus, et à Rege delectus inter tot alios Proceres
togati Ordinis : Gallicè vocatur Monsieur le premier President du Par-
lement de Paris,
et ut paucis intelligas quis ille sit, primus est in Gallia
inter togatos ab ipse Rege, post Dominum Petrum Seguier, Gallicæ Can-
cellarium. Singulis septimanis ter cum eo cæno, erudito luxu, ei mihiq.
gratissimo. Apud eum ea polleo gratia, ut sive agatur de aliquo libro,
vel [ejus] Authore, aliqua controversia Historica, Philosophica vel Medica, cum
eo sic volente, Arbiter [se]dem, etc. Sed dices, quorsum ista, mi Patine ?

t.

Ms BIU Santé no 2007, fo 148 ro.

Nempe ut hoc unum à Te impetrem, ut cogites in posterum de aliquo libro
erudito, à Te confecto, ejus Nomini inscribendo : Ego illic statim adero post
principia, rem tuam agam, et quantum in me erit, eam promovebo : sed
ut spero, feliciter, atque bonis avibus. Iam aliquando apud Illustrissimum
virum de Te et pro Te egi : et hoc præmisso, si mihi credideris, posthac agam
felicius et cum meliori successu. Hactenus hîc actum est de dissidio inter
Regem nostrum et Iovem Capitolinum : et quasi anti-Christanum fuis-
set à Papa dissidere, sperabant multi rem totam facilè componi posse, per
Episcopos, Monachos aut Iesuitas : verùm spes illa tota evanuit : nulla pax
amplius speratur : idcirco potes tutò cogitare de tuo Machiavello. Tuum de
Fermentatione
librum legam quum habuero : et Erasti sententiam examinabo
de Epilepsia : fuit ille vir præstantissimus, acerrimus veritatis indaga-
tor et vindex, Paracelsi et Chymistarum flagellum. Plura aliàs,
Vir Cl. quum ea quæ pro me misisti ad D. Utenbogardum, mihi reddita
fuerint. Vale igitur, et me ama. Parisijs, 7. Iulij, 1663. Tuus ex animo G.P.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Marten Schoock, le 7 juillet 1663

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(Consulté le 30/05/2024)

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