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À Johann Theodor Schenck, le 1er octobre 1665

[Ms BIU Santé 2007, fo 197 vo | LAT | IMG]

Au très distingué Johann Theodor Schenck, docteur en médecine, à Iéna.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Georg Elsner, savant et aimable jeune homme de Breslau en Silésie, [1][2][3] m’a remis votre très agréable lettre ; avec votre bienveillante permission, j’y réponds brièvement. Je vous remercie particulièrement d’avoir si belle et bonne opinion de moi : puissent beaucoup d’autres en juger de même que vous ; dans le cas contraire, je souhaite que la postérité se fourvoie pareillement à mon propos. [4] Je conviens volontiers que, sans être inexistante, mon érudition est pour le moins ténue. Tous les jours, je reçois des sollicitations émanant de très doctes personnages du monde entier, et même les bruyants applaudissements des savants ; je m’en réjouis, sans du tout pourtant en tirer d’orgueil ni d’arrogance (Dieu m’en garde bien !), mais plutôt avec confiance dans l’honnêteté de mes mœurs. Gratia Musa tibi pour tout cela ! [2][5] Vous ne m’êtes pas inconnu, très distingué Monsieur, car vous tenez votre prestige d’une fort docte famille. [3] Je vous reconnais mieux encore quand vous ranimez en mon souvenir le renom et l’honneur, qui me sont parfaitement familiers, de feu mon ami, le très distingué Caspar Hofmann. [6] Très brillant personnage, il eût, à vrai dire, été digne d’un meilleur siècle, tel qu’ont été les époques de Mécène, [7] de Léon x [8] et de notre François ier[4][9] ce roi qui fut le premier à tirer les Muses endormies de leur léthargie, qui fit renaître le siècle d’or des sciences et des lettres quand il a institué le Collège royal de Paris. [10] Il compte aujourd’hui seize professeurs royaux qui excellent dans toutes les disciplines en raison de leur immense savoir, si toutefois vous m’en exceptez, comme ne le méritant guère ; car je suis l’un des leurs, bien que je sois peu à la hauteur d’une si éminente charge. [11]

Je vous connais en vérité fort bien, et pour votre renom et pour vos mérites propres, au travers des disputations et des thèses que vous avez publiées, de Plantis, de quatuor Humoribus, etc[5][12] En vue de les acquérir, j’écrivis jadis à mon très cher ami M. Volckamer, médecin de Nuremberg, [13] qui me les acheta. Celui que vous me recommandez [6] me sera toujours très cher, tant à cause de vous que de lui, car il est digne d’être aimé et estimé de tous. Je vous assure donc que, s’il a besoin de mon aide, il ne manquera ni de mon argent, ni de mon pouvoir, ni de mon assistance ; je m’y engage fermement. J’aime le très célèbre M. Werner Rolfinck et il m’aime en retour ; [14] puisqu’il est votre collègue, je voudrais que vous lui transmettiez mes plus cordiaux compliments. Je lui ai récemment écrit par l’entremise de M. Volckamer, et l’ai aussi salué par celle de M. Meibomius, [15] professeur à Helmstedt, qui sont tous deux mes grands amis. [7] Il ne me reste qu’une seule chose à vous écrire : je vous prie instamment de m’aimer et de me faire savoir si vous désirez quelque chose à vous envoyer de notre ville, qui est un abrégé du monde entier. Je n’ai presque rien à vous dire de nos affaires : notre reine mère se languit depuis longtemps, en raison d’une tumeur cancéreuse et scrofuleuse [16] au sein gauche ; [17] une peste très cruelle sévit à Londres ; [18] les Hollandais se réarment pour la guerre et se dressent avec force contre leurs adversaires. [19] En librairie, nous n’avons rien de nouveau en médecine, hormis l’édition toute nouvelle des Opera omnia de Daniel Sennert, avec un supplément inédit de sa correspondance avec Michael Döring. [20][21] Hier, j’ai reçu le nouvel Hippocrate de M. Vander Linden, [8][22][23] envoyé par son fils, [24] qui a jadis été mon auditeur au Collège royal. [25] Vivez et portez-vous bien, je vous prie de m’être favorable et de m’aimer en retour, moi qui vous aime tant et qui, aussi longtemps que je vivrai, serai toujours votre très dévoué et très obéissant,

Guy Patin, docteur en médecine de Paris, et professeur royal.

De Paris, le 30e de septembre 1665.

S’il se trouve à vendre chez vous des thèses de médecine ou de physique, ou des oraisons et disputations académiques, curieuses et savantes, ou quelque recueil qu’on en a fait, ou quelque livre relié qui en contienne de nombreuses, je vous prie de me les acheter. Quel que soit le prix que vous m’en indiquerez, je vous le rembourserai, soit en remettant l’argent à votre protégé, M. Georg Elsner, soit en vous le faisant compter par M. Volckamer. Nous avons ici la nouvelle assurée de la mort du roi d’Espagne. [26] Sa sœur, Anne d’Autriche, la reine mère de notre roi, se porte aussi fort mal. Senectus ipsa morbus est, isque ανιατος propter annos præteritos, comme dit notre Lucien français. [9][27][28] Portez-vous bien, très distingué Monsieur, et, comme c’est mon vœu le plus cher, continuez d’aimer celui qui vous aime en retour.

De Paris, ce 1er d’octobre 1665.

Vôtre en toute sincérité, G.P. docteur en médecine de Paris et professeur royal.


1.

À plusieurs reprises pendant un séjour d’une année à Paris, et à nouveau en 1669, Guy Patin a parlé d’un jeune allemand dénommé Elsner, natif de Breslau en Silésie (Wroclaw, v. note [6], lettre 17), venu perfectionner ses connaissances médicales, en le prénommant Georg, puis Joachim.

Joachim Georg Elsner, mort en 1676, s’installa à Breslau après avoir étudié en Italie. Membre de l’Académie des Curieux de la Nature (v. note [1], biographie de Philipp Jakob Sachs), il a publié quelques mémoires et ouvrages qui n’ont guère laissé de trace dans les bibliographies. Z. in Panckoucke ajoute que c’est Elsner « qui a démontré le premier que le blanc de baleine existe dans la tête des cachalots ».

Il avait alors déjà disputé une Dissertatio physica de calido innato viventium, cumprimis vero animalium perfectiorum. Quam in illustri celeberrimaque ad Salam Academia, præside viro amplissimo, excellentissimo ac præclarissimo Dn. M. Casparo Posnero, Philosoph. Natural. Prof. publ. ordin. celeberrimo, Præceptore, Hospite et Patrono suo, nullo non honoris et observantiæ affectu jugiter devenerando, publico examini exponit Joachimus Georgius Elsner Vratislaviensis, ad d. xxiii. Decembr. horis locoque solitis [Dissertation physique sur la Chaleur innée des êtres vivants, mais en tout premier des animaux supérieurs. Joachim Georg Elsner, natif de Breslau l’a soumise à l’examen public le 23e jour de décembre, aux heures et lieu habituels, sous la présidence du très éminent, très remarquable et très brillant M. Caspar Posner (1626-1700), très célèbre professeur public ordinaire de philosophie naturelle en l’Université (d’Iéna) sur la Saale, son précepteur, hôte et protecteur, qu’il doit vénérer continuellement, non sans attachement pour l’estime et le respect qui lui sont dus] (Iéna, Samuel Krebs, 1663, in‑4o).

2.

« Grâce à toi ma Muse ! » (Ovide, v. note [3], lettre latine 44).

3.

Peut-être Guy Patin croyait-il que Johann Theodor Schenck était un descendant de Johann Schenck von Graffenberg, alors renommé pour ses Observationes medicæ rariores… [Observations médicales plus que rares…] (Francfort, 1600 et 1665, Lyon, 1644, v. note [6], lettre 72). Il n’en était rien : le père de Johann Theodor, Eusebius Schenck (1569-1618), professeur de médecine à Iéna, n’a laissé aucun ouvrage mémorable.

4.

Protecteurs des arts et des sciences, le pape Léon x (Jean de Médicis, v. note [7], lettre 205) et le roi François ier (v. note [15], lettre 88), fondateur du Collège de France en 1530, ont été au xvie s. les brillants successeurs de Mécène (Mæcenas, v. note [7], lettre 206).

5.

« sur les Plantes, sur les quatre Humeurs, etc. » Outre de nombreuses thèses et leçons, son Historia de sero sanguis [Essai sur le sérum du sang] (Iéna, 1655, v. note [4], lettre 52) et son Historia plantarum generalis [Histoire générale des plantes] (Iéna, 1656, v. note [4], lettre latine 295), Johann Theodor Schenck avait déjà publié à Iéna :

  • Humorum corporis humani Historia generalis, cognoscendi et curandi principiis illustrata [Histoire générale des humeurs du corps humain, éclairée par les principes du diagnostic et du traitement] (Johann Jakob Bauhofer, 1663, in‑4o, première édition en 1655) ;

  • Catalogus plantarum Horti Medici Ienensis earumque quæ in vicinia proveniunt [Catalogue des plantes du jardin médical d’Iéna et de celles qui poussent aux alentours] (Iéna, 1659, Samuel Krebs, in‑12o) ;

  • Exercitationes Anatomicæ ad usum Medicum accommodatæ [Exercices anatomiques adaptés à l’usage des médecins] (1662, in‑4o), recueil de neuf dissertations sur l’anatomie du bas-ventre ;

  • Schola partium corporis humani, usum earundem et actionem secundum situm, connexionem, quantitatem, qualitatem, figuram atque substantiam continens… [Enseignement des parties du corps humain selon la méthode anatomique, qui décrit leur utilité et leur fonction, suivant leur situation, leurs rapports anatomiques, leur quantité, leur qualité, leur aspect et leur substance…] (Johann Ludwig Neuenhahns, 1664, in‑4o) ;

  • Marathrologia, sive Dissertatio de fœniculo [Marathrologie, ou Dissertation sur le fenouil (v. note [62], lettre latine 351)] (1665, in‑4o).

6.

Un peu perdu dans son discours pompeux (dont j’ai tenté de traduire les méandres), Guy Patin, sans le nommer autrement que par Quem [Celui que], revenait sur le porteur de la lettre, Joachim Goerg Elsner (v. supra note [1]).

7.

Lettres de Guy Patin à Werner Rolfinck, le 28 août, et à Heinrich Meibomius, le 16 septembre 1665.

8.

V. notes :

  • [3], lettre 819, pour la réédition des « Œuvres complètes » de Daniel Sennert qu’on entamait seulement à Lyon ; elle parut en deux temps, 1666 et 1676, avec, dans le sixième et dernier tome, deux centuries inédites de lettres échangées par Sennert et Michaël Döring (v. note [6], lettre 827) ;

  • [11], lettre 726, pour l’Hippocrate posthume de Johannes Antonides Vander Linden (Leyde, 1665), publié par son fils aîné Hendrik.

9.

« La vieillesse est en soi une maladie, et elle est incurable, en raison des années qui ont passé » : variation latino-grecque sur un adage de Rabelais (v. note [10], lettre 965) ; Anne d’Autriche, alors mourante, était née la même année que Guy Patin, trois semaines après lui.

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Johann Theodor Schenck, Ms BIU Santé 2007, fo 197 vo.

s.

ms BIU Santé 2007, fo 197 vo.

Clarissimo Viro D. Io. Theodoro Schenck, Med. Doct. Ienam.

Gratiosissimam tuam accepi, Vir Cl. per eruditum et bene moratum
adolescentem Silesium, Vratislaviensem, Georgium Elsnerum, cui sic, cum bona
tua venia, paucis respondebo. Quod tam magnificè, tam bene de me sentias, Tibi
gratias ago singulares : utinam idem tecum sentiant alij quamplurimi : sin minus,
utinam sic de me errent posteri. Eruditionem meam aut nullam, aut exiguam,
lubens agnosco : quotidianas interpellationes à viris tot Orbe doctissimis, imò et
applausum maximum tot virorum eruditorum, læta fronte accipio, nulla
quidem superbia mea, aut arrogantia, (ô verè absit,) sed potiùs morum fiducia :
de quibus singulis, gratia Musa tibi. Neque Tu mihi ignotus es, Vir Cl. nomen
enim habes de familia admodum erudita : notiorem mihi te facis quando mihi revocas
in memoriam, Cl. viri, olim Amici mei, Casp. Hofmanni, nomen et dignitatem, quæ
apprime mihi perspecta sunt : fuit enim vir præstantissimus, et ut verè dicam,
meliore sæculo dignus, qualia fuerunt tempora Mæcenatis, Leonis X et nostri
Francisci I. qui primus in Gallia consopitas Musas à veterno liberavit, et
aureum literatæ eruditionis sæculum reduxit, dum regiam Scholam Paris.
instauravit, quæ hodie habet 16 sexdecim Professores regios, in omnibus facultatibus,
et omnigenæ eruditionis titulo egregios atque eximios, si me ferè immerentem exce-
peris, ex illis enim unus sum, tanta provincia licet parum dignus.

Tu v. mihi notissimus ex proprio tuo tam nomine quam merito, ex quibusdam Disput.
et Thesibus
à Te lucem emissis, de Plantis, de 4. humoribus, etc. de quibus
recuperandis et mihi emendis antehac scripsi ad Amicum meum carissimum D.
Volcamerum, Med. Noribergensem. Quem Te mihi commendas, erit mihi semper
commendatissimus atque carissimus, tam tuò quàm suo nomine : dignus est enim qui ametur
ac probetur ab omnibus : ideóq. Te certum facio me ipsi vel re, vel ope, vel opera mea
re ipsi adfuturum, si meo auxilio indiguerit : quod Tibi constanter polliceor. Cele-
berrimum virum D. Guern. Rolfinkium amo et redamo, et ut Collegam tuum ex
animo salutatum velim : ad quem nuper scripsi per D. Volcamerum, ut et
salutavi per D. Meibomium, Profess. Helmæstadiensem, ambo mihi amicis-
simos. Porro, unum mihi superest quod scribam : rogo nimirum ut me ames, et
facias ut intelligam si quid ex hac Urbe nostra, totius Orbis compendio, cupias
aliquid quod Tibi transmittatur : quod faciam lubetissimè, si mihi statim
indicare volueris. De rebus nostris vix est quod aliquid dicam : regina
nostra Parens jamdudum languet ex tumore cancroso et scrophuloso in
mamma sinistra. In Anglia grassatur pestis sævissima : Hollandi ad bellum
sese accingunt, et fortiter insurgunt contra adversarios. In re literaria
nihil habemus novi de re Medica, præter Editionem novissimam omnium operum
Dan. Sennerti : cum novo Auctario Epistolarum ejusdem Authoris et Michaelis
Doringij.
Heri accepi novum Hippocratem D. Vander Linden, mihi transmissum
à Filio, olim auditore meo in Schola regia. Vive, vale, fave, méque Tui
amantissimum redama quæso, qui quamdiu superstes ero, Tuus semper ero
addictissimus et observantissimus Guido Patin, Doctor Med. Parisiensis, et
Professor regius.

Parisijs, 30. Sept. 1665.

Si apud vos prostent aliquot Theses Medicæ aut Physicæ vænales, aut aliquot Orationes et Disputationes Academicæ, curiosæ ac eruditæ, vel aliqua earum
collectio, aut liber compactus qui talia multa contineat, enixè Te rogo ut illum mihi emas : pretium qualecumque indicaveris refundam, ac reddam Domino tuo
Georgio Elsnero : vel Tibi reddi restitui curabo per D. Volcamerum. Nuntium hîc habemus certum de obitu Regis Hispaniæ : deterius quoque habet ejus Soror Regina Parens Regis
nostri, Anna Austriaca. Senectus ipsa morbus est, isque ανιατος, inquit Lucianus noster Gallicus, propter annos præteritos. Vale Vir Cl. et me quod in votis
maximè habeo, amare perge Te redamantem. Parisijs, die 1. Oct. 1665.

Tuus ære et libra G.P. D. Med. P. ac Professor regius.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Johann Theodor Schenck à Guy Patin, le 1er octobre 1665.
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(Consulté le 23.09.2019)

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