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Un manuscrit inédit de Guy Patin contre les consultations charitables de Théophraste Renaudot

Le Collège de France [a] conserve un commentaire manuscrit de Guy Patin sur la Réponse de Théophraste Renaudot au libelle fait contre les consultations charitables pour les pauvres malades (Paris, 1641). Il l’a écrit à l’intention de René Moreau, auteur caché de la Défense de la Faculté de médecine de Paris, contre son calomniateur (Paris, 1641). [1][1][2][3]

« Quand Renaudot parle, il dit des faussetés ou des mensonges, ou bien des sottises : et ideo [2] peut-on dire de lui ce qu’on disait de Nostradamus :

Nostradamus cum verba damus, nam fallere nostrum est,
Et cum verba damus nil nisi nostra damus
[3][4]

Quand il < vous  > appelle fils d’un paysan de cent lieues d’ici, [4] outre qu’il est faux, ce n’est pas un déshonneur : Cato in proæmio libri de Re rustica ad filium : Virum bonum cum laudabant, ita laudabant, bonum agricolam, bonumque colonum : amplissime laudari existimabatur, qui ita laudabatur[5][5]

Quand il vous reproche votre pays et votre naissance, combien qu’à tous deux il n’y ait qu’honneur, on peut lui dire ce que Baudius in Epistolis, a dit d’Érasme, Non est nostræ spontis, neque optionis, ut legere possimus ad fastum parentes, aut patriam : æquo animo non solum habendi, sed et colendi sunt, quos Dei benignitas nobis assignavit. Quamquam non video, cur Erasmum ortus sui pudere aut pænitere debeat, etc[6][6][7] Horace même a dit lib. i sermonum epistola 6 :

Atque alios legere ad fastum quoscumque parentes[7][8]

Page 60, il a refait la feuille car il vous y appelait par ci-devant fils d’un paysan de cent lieues d’ici ; et maintenant il dit que vous êtes du pays dont les clercs boivent mieux qu’ils n’écrivent ; [8] qui est une allusion tirée de certains vers que Bautru [9] fit et envoya à M. Thomas Le Clerc, [10] commis de M. de Puisieux, secrétaire d’État. [11][12] Une autre fois, prenez plus de délai, votre impromptu n’a pas le mot pour rire : [9] vous êtes de Montreuil-Bellay, [13] vous buvez mieux que ne savez écrire.

Page 35, il parle de ce grand homme d’État, que vous n’avez pas nommé, et en un autre, de ce jurisconsulte : je pense qu’il faut, en lui montrant son ânerie, les lui nommer tous les deux dorénavant. [10][14][15]

Page 63, il dit que Galien fut bienvenu à Rome : Galien dit tout le contraire en plusieurs endroits. [11]

Page 45, il mérite d’être bien berné quand il se compare à Celse, Fracastor, Scaliger, Cardan, qui ont été des plus grands hommes qui furent jamais : c’est faire comparaison d’un escargot à quatre éléphants. [12][16][17][18][19]

Page 27, il se compare insolemment à saint Paul, saint Augustin, et au cardinal Duperron, en ce qu’il a quitté le calvinisme : combien que ces grands hommes n’aient jamais quitté l’hérésie pour des causes vilaines et criminelles comme lui. [20][21][22][23]

Là-même, il dit que vous n’avez pas de religion. [13] Un homme patient peut tout endurer par charité ; hormis le reproche qu’on lui fait quand on le touche en sa religion ; celui-là ne se doit pas endurer. C’est ce que j’ai autrefois ouï dire à un grand personnage.

André Du Laurens avait étudié 7 ans à Paris, écolier et pensionnaire de Louis Duret ; puis passa docteur à Avignon ; fecit Medicinam à Carcassonne, puis vint à Montpellier, où il disputa une chaire, laquelle il emporta par arrêt du Conseil et par la faveur de Henri iii ; nonobstant lequel il eut encore besoin d’un arrêt de Toulouse, prononcé par le premier président, M. Duranti, qui lui dit entre autres ces mots : quia fuisti bis Doctor, tu eris bis regens[14][24][25][26]

Page 33, sur ces mot, la modicité de ses biens : ô que ce maraud mérite d’être berné en la réfutation de ce mensonge ! lui qui a été misérable jusques après avoir été Gazetier[15]

Les médecins de Paris ne s’opposent pas à la charité de Renaudot, laquelle n’est d’aucun fruit, ni de conséquence ; mais au dessein qu’il a contre eux, non pas pour les ruiner comme il fait semblant de le désirer, car ni lui ni d’autres ne le peuvent faire (tant que Paris durera, la Faculté de Paris durera, tant par son propre mérite que pour le besoin qu’en a cette grande ville), mais pour dresser et ériger au milieu de Paris un bureau de médecins, ou soi-disant tels, ramassés de différents endroits, ne dicam ex fœda colluvione gentium ; [16][27] desquels tous ramassés en un même corps comme en une synagogue, Renaudot soit le Caïphe, ou le Pilate. [17][28][29][30]

Que sa charité ne soit pas à craindre, inde patet[18] qu’il proteste partout que ce n’est que pour donner soulagement aux pauvres : ce que nous désirons extrêmement et aussi bien que lui, et que nous faisons tous les jours mieux qu’il ne fera jamais, ni lui ni tous les bourreaux de son adresse. [19] Et plût à Dieu que Renaudot, par ses belles et jolies inventions, dont il se vante avoir si belle foison, et par tant d’autres petits métiers qu’il dit si bien savoir, pût guérir tous les malades et enrichir tous les pauvres gens que la longueur de la guerre a réduits à la mendicité. Mais nous ne voyons aucun effet de ses belles promesses : si R. avait tant de pouvoir comme il se vante, 1. il paierait ses dettes, d’offices et de mariages de ses enfants, pour lesquelles il est obligé ; < 2. > il deviendrait plus sage, plus modeste, moins médisant. Et s’il était aussi excellent médecin qu’il veut nous faire accroire, 1. il guérirait son furieux et misérable nez de gazette, et en chasserait les mites et les vers qui s’y promènent à douzaines ; [20][31] 2. il se délivrerait des écrouelles et de la vérole qui le ronge. [32][33]

Il y aura de quoi craindre au fait de R. pour les médecins de Paris et autres gens de bien, tels qu’ils sont, quand ce bourreau d’adresse guérira toutes sortes de maladies, et principalement les incurables, telles que sont l’apoplexie, etc. ; [34] et le tout à meilleur marché qu’ils ne font, mais il n’en prend pas le chemin car il ne parle que de secrets, de chimie, etc. [35] Non semel quædam sacra traduntur ; Eleusis servat quod ostendat revisentibus. Seneca lib. 7 nat. quæst. cap. 31. [21][36][37]

Pugillatu decertare omnibus nocivum est, supra turpitudinem enim etiam damnum significat. Nam et facies indecora inde fit, et sanguis effunditur, qui argentum esse judicatur. Bonum autem est somnium hoc solis his qui ex sanguine victum quærunt, nimirum medicis, laniis, cocis et victimariis. Artemidorus lib. i. Oneirocrit. cap. 63[22][38][39]

Le Gazetier est un caméléon, [40] jejunus semper et indefessus : oscitans vescitur, follicans ruminat, de vento cibus. Tamen et chamæleon mutare totus, nec aliud valet ; nam cum illi coloris proprietas una sit, ut quod/quid accessit inde suffunditur ; hoc soli chamæleonti datum, quod vulgo dictum est, de corio suo ludere. Tertullianus de pallio ante medium. » [23][41]


1.

V. note [8], lettre 57, pour ces deux ouvrages.

2.

« donc ».

3.

« Nous disons le vrai quand nous donnons les présages de Nostradamus, mais quand nous donnons les nôtres, nous ne disons rien que le faux » (v. note [5], lettre 414).

4.

Cent lieues (environ 390 kilomètres) ne s’écartent pas énormément de la distance réelle (320 kilomètres) qui sépare Paris de Montreuil-Bellay en Anjou (à l’extrême sud-est du département de maine-et-Loire), ville natale de René Moreau, qui n’était pas le fils d’un paysan, mais d’un médecin (v. note [28], lettre 6). Cette affirmation ne se lit pas dans la Réponse de Renaudot ; Guy Patin a prétendu plus bas dans son texte (v. infra note [8]) qu’elle avait été effacée en corrigeant l’épreuve d’imprimerie.

5.

« Caton s’adressant à son fils dans la préface du livre de l’Agriculture : “ Quand ils [nos ancêtres] louaient un honnête homme, ils l’honoraient du nom de bon agriculteur, de bon fermier ; ce qui représentait le plus haut degré de l’estime. ” »

Caton le Censeur ou l’Ancien (Marcus Porcius Cato, 234-149 av. J.‑C.), modèle du « vieux Romain », vertueux et patriote, avait mené une brillante carrière militaire et politique au service de la République. Rome lui devait l’injonction Delenda Carthago ! [Il faut détruire Carthage !]. Son traité d’agronomie, De Re rustica ou De Agri cultura [De l’Agriculture], est le seul ouvrage complet qui nous soit resté de lui.

L’idée que Caton aurait dédié ce livre à son fils est une allégation infondée de Maurus Honoratus Servius (v. notule {c}, note [4], lettre latine 351) dans son commentaire sur le livre ii des Géorgiques de Virgile.

6.

« Pouvoir choisir selon sa vanité ses parents ou sa patrie ne relève ni de notre volonté ni de notre liberté : ceux que la bienveillance de Dieu nous a assignés doivent non seulement être acceptés de bon cœur, mais surtout vénérés. Je ne vois d’ailleurs pas pourquoi Érasme devrait avoir honte ou se plaindre de sa naissance » : lettre xvii de la 2e centurie des Epistolæ de Dominicus Baudius (Amsterdam, 1647, v. note [30], lettre 195) sur la vie d’Érasme (déjà commentée dans la note [2], lettre 584), qui était bâtard.

Les mots exacts de Baudius (page 194) sont :

Neque enim est nostræ spontis et optionis, ut legere possimus ad fastum parentes : æquo animo non solum habendi, sed et colendi sunt quos Dei benignitas nobis assignavit. Quamquam non video, cur Erasmum ortus sui pudere aut pœnitere debeat.
7.

« au livre i de ses discours, épître 6 : “ et de choisir nos parents selon notre vanité ” » ; Horace (Satires, livre i, poème 6, (vers 93‑95) :

… Nam si natura iuberet
a certis annis ævum remeare peractum
atque alios legere, ad fastum quoscumque parentes…

[… Car si la nature nous permettait, après un certain temps, de recommencer notre vie et de choisir nos parents selon notre vanité…]

8.

V. note [8], lettre 57, pour ce passage de la Réponse de Renaudot (page 60).

Guy Patin connaissait certes beaucoup de gens dans le petit monde de la librairie parisienne ; on n’en est pas moins fondé à se demander comment il avait pu savoir le détail de la feuille refaite, car la Réponse de Théophraste Renaudot avait été imprimée « À Paris, au Bureau d’adresse, rue de la Calandre », officine où on peut penser que Patin n’avait guère d’accointances ; à moins d’une très fourbe trahison… En 1641, malgré les furieux affrontements futurs de leurs plumes, ses relations avec Renaudot étaient peut-être moins inamicales qu’on ne le croit ordinairement.

9.

Pour dire : celui (René Moreau, natif de Montreuil-Bellay, v. note [28], lettre 6) qui vous (Théophraste Renaudot) a répondu sur-le-champ (impromptu) ne plaisante pas.

Apparemment obscure, cette anecdote est la reprise, à peu près mot pour mot, d’un article du Borboniana 7 manuscrit (v. sa note [53]), qui en fournit tous les détails (avec les vers en question de Guillaume i de Bautru, v. note [15], lettre 198) : Guy Patin se souvenait parfaitement de ce texte en 1641, puisqu’il l’avait lui-même colligé trois ans auparavant.

10.

À la page 35 de sa Réponse, Théophraste Renaudot déplorait que la Faculté de médecine de Paris refusât de diplômer ses deux fils, Isaac et Eusèbe ; v. note [70] de L’ultime procès de Théophraste Renaudot…, pour la transcription et le commentaire de ce passage : Renaudot y faisait grief à René Moreau d’avoir injurié sa famille, à la page 17 de sa Défense de la Faculté, en citant sans le nommer un « grand homme d’État » qui n’est autre que Cicéron.

Pages 75‑76 de sa Réponse, Renaudot reproche à nouveau à Moreau ses citations :

« Il ne demande point de réponse quand il nous donne des autorités sans coter l’auteur et le passage, comme il lui arrive souvent, de peur de se méprendre, se contentant de ce mots ; un grand homme d’État, un grand jursiconsulte, un auteur des plus doctes et curieux de ce siècle, et tels autres termes généraux. »

Le « grand jurisconsulte » cité par Moreau est l’auteur de la longue et laborieuse citation latine qui est aux pages 42‑43 de la Défense ; l’ignorance de Renaudot était cette fois plus excusable car il s’agissait d’un écrivain moins célèbre que Cicéron, le juriste français Barthélemy de Chasseneuz (Bartholomaeus Cassaneus, 1480-1541), à la page 379 dans son Catalogus gloriæ Mundi [Catalogue de la gloire du Monde], Pars Decima, Trigesima secunda Consideratio [10e Partie, 32e Considération] (Lyon, Georg Regnault, 1546, in‑fo, page 199 vo) :

« Et ideo Doctores in Theologia et Iure Canonico aut Medicina in Universitate Parisiensi præferri debent omnibus aliis Doctoribus in illis scientiis creatis in aliis Universitatibus, reddendo singula singulis, et data paritate in reliquis, cùm illa Universitas sit major, dignior et antiquior omnium Universitatum, maximè Galliæ, et apud nos, et maximè in sacra Theologia quæ semper floruit in dicta Universitate. {a} Et quelque peu après, il ajoute Et apud nos tenetur pro prima et prinicipaliori totius Galliæ Universitate quoad Philosophiam, Theologiam, Medicinam, et cæteras artes, sed non quoad Leges. » {b}


  1. « Et c’est pourquoi les docteurs en théologie, en droit canonique ou en médecine de l’Université de Paris doivent être préférés à tous les autres docteurs en ces disciplines gradués des autres universités, quand on la compare aux autres et en mettant un pied d’égalité entre les autres, puisque cette Université est la plus grande, la plus noble et la plus ancienne de toutes les universités, surtout chez nous en France, et surtout pour la sainte théologie qui a toujours fleuri en ladite Université. »

  2. « Et on la tient chez nous pour la première et principale Université de toute la France en philosophie, théologie, médecine et autres disciplines, mais non pas en droit civil » (page 200 ro).

11.

Berner : « Faire sauter quelqu’un en l’air dans une couverture : […] se dit aussi figurément pour balotter, railler quelqu’un, le faire servir de jouet à une compagnie » (Furetière).

Page 63 de la Réponse de Théophraste Renaudot à René Moreau :

« Les Romains, dont il parle, {a} n’en ont pas usé de la sorte, car Galien médecin étranger y fut le bien venu, et ceux d’Athènes et des autres lieux plus éloignés y avaient droit de bourgeoisie. »


  1. Page 35 de la Défense :

    « Les Romains, qui ont été les plus sages politiques de tous les peuples, ont établi des lois, de Medicis intra numerum præfinitum constituendis in unaquaque civitate [pour établir en toute cité les médecins en nombre fixé d’avance], comme on peut voir au livre 50 du Digeste [de Justinien], tit. 9. »


12.

Page 45 de la Réponse de Théophraste Renaudot :

« Votre esprit est de ces petites cruches qui ne sont pas capables de tenir plus d’un verre de liqueur, au lieu que les autres en tiennent des seaux tout entiers et ne sont pas encore pleins. Cessez donc de me faire le même reproche qu’on faisait autrefois, pour la même variété d’études, à Celse, Fracastor, Cardan, Scaliger, et tant d’autres grands médecins, auxquels je me conforme le plus que je puis. »

13.

Page 27 de la Réponse de Théophraste Renaudot :

« C’est pourquoi mon sycophante {a} remonte aussi jusques à l’hérésie qu’il me reproche plusieurs fois, imitant le diable ; mais qu’ils sachent tous deux qu’étant né hors de l’Église, j’y suis retourné il y a si longtemps qu’il ne me souvient plus d’en avoir été dehors. J’y suis retourné comme fit saint Paul, entre les apôtres, saint Augustin, entre les Pères, et le grand cardinal Duperron, entre les lumières de notre siècle, qui s’en glorifiaient plus que d’aucune de leurs actions. {b} Encore savait-on avant tout ce temps-là de quelle religion j’étais ; et ceux qui connaissent plus particulièrement notre célèbre auteur doutent grandement de la sienne : sa vie d’Épicure, masquée d’un visage de Caton, {c} son humeur misanthrope et sa haine implacable contre toutes les actions vertueuses, surtout contre la charité, servant d’un grand indice qu’il n’en a point. »


  1. Fourbe dénonciateur (v. note [7], lettre 57).

  2. Outre les conversions au christianisme de saint Paul (sur le chemin de Damas) et de saint Augustin (Les Confessions), Théophraste Renaudot invoquait celle, aujourd’hui moins célèbre, du calviniste Jacques Davy, cardinal Duperron, au catholicisme (v. note [20], lettre 146).

  3. Caton l’Ancien, v. supra note [5].

14.

« puisque tu as été deux fois docteur, tu seras deux fois professeur. »

Ce paragraphe est une digression de Guy Patin sur la vie d’André Du Laurens (pareillement évoquée dans la lettre du 7 septembre 1654 à Claude ii Belin). Théophraste Renaudot n’a mentionné qu’une seule fois Du Laurens (Laurentius) dans sa Réponse ; il figure dans son énumération des gloires médicales de l’Université de Montpellier (pages 78‑79) :

« Et au troisième âge, que cette Faculté commence en l’an 1494, Tremoletus, Falco, Saporta, Schironius, Fontanonus, Rondeletus, Rabelæsius, Sylvius, Dalechampius, Ferrerius, Valeriola, Bocardus, Castellanus, Assatius, Fainæus, Ioubertus, Hucherus, Dortomanus, Laurentius, Varandæus, Pradilhæus, {a} et en un mot, tout ce qu’il y a eu en France de grands médecins : l’École de Paris n’en fournissant guère qu’à une partie de cette ville, dans laquelle il s’en trouve encore à présent plus de soixante d’ailleurs. »


  1. « Johannes Tremoletus, Jean Falco (ou Faucon), Antoine Saporta (v. note [2] du Naudæana 4), Jean Schyron (ou Scutron), Denis Fontanon, Guillaume Rondelet, François Rabelais, Jacques Dubois dit Sylvius, Jacques Daléchamps, Auger Ferrier, Franciscus Valleriola, Bocardus (dont je n’ai pas trouvé trace), Honoré Castellan (ou Du Chastel), Assatius (prénom inconnu), François Feynes, Laurent Joubert, Jean Hucher, Nicolas Dortoman (v. note [10] du Traité de la Conservation de santé, chapitre iii), André Du Laurens, Jean Varanda, Jacques d’Estienne de Pradilles ».

15.

L’attaque de Théophraste Renaudot, aux pages 33‑34 de sa Réponse, mérite d’être développée car il y désigne René Moreau à mots à peine couverts :

« Il craint qu’il ne lui reste pas toujours assez de pauvres à soulager en leurs nécessités.
Cette crainte ne s’accorde guère avec la cruauté qu’il pratiqua il y a quinze ans envers dix pauvres malades de fièvre continue dans l’Hôtel-Dieu ; lesquels ayant été guéris par un remède que je leur donnai, pource qu’il s’en louaient et lui dirent qu’ils s’en portaient mieux que de ses ordonnances, bien que pour leur faiblesse, ils fussent encore incapables de se soutenir. Il se souviendra qu’en haine de cette parole, il les fit mettre à la porte dès le lendemain, leur reprochant que puisqu’ils étaient guéris, ils devaient faire place aux malades ; et se souviendra encore que cette inhumanité m’ayant donné sujet de l’en blâmer, au lieu de me répondre, il me demanda le remède. Faut-il s’étonner que celui qui commence par chasser les pauvres infirmes de l’Hôtel-Dieu finisse par la guerre qu’il fait à ceux qui les veulent guérir ? Ce sont là des actions du More au Turc, et du Turc au Mort. {a} Voire {b} ces nations, que nous appelons barbares, font honte à cette inhumanité, ayant des hôpitaux même pour les chiens, et ce maupiteux {c} ne veut pas souffrir ceux qui consultent pour les maladies des pauvres chrétiens. Qui dat pauperi non indigebit sed qui despicit deprecantem sustinebit penuriam. Proverb. 28. {d} C’est pourquoi le fléau de nos pauvres malades doit bien prendre garde que la grande aversion qu’il a contre eux ne soit point cause de la modicité de ses biens, {e} dont la fortune lui a fait petite part, et conforme à sa naissance ; et comme dit de lui un de ses compagnons, Pauperculi natales, neglecta vitæ lex superbum animum ventri, ut saxo Sysiphum alligarunt ; {f} ajoutant pallet ille non cumini sed vini potu, non vigiliis sed fumo. {g}


  1. Voilà René Moreau clairement désigné.

  2. Même.

  3. Dur, cruel et sans pitié (Furetière).

  4. « Qui donne au pauvre ne manquera de rien, mais qui dédaigne le mendiant endurera la disette » (Proverbes 28:27).

  5. Ce sont les cinq mots visés par la remarque de Guy Patin ; il s’agit des biens de René Moreau.

  6. « Sa basse extraction, son mépris des lois de la vie, l’orgueil au ventre l’ont attaché comme Sysiphe à son rocher ».

  7. « il pâlit à boire non pas du cumin, mais du vin, non pour se tenir éveillé, mais pour s’enfumer la tête » : traduction incertaine d’un propos obscur, même en sachant que le cumin avait la réputation de faciliter la digestion et de dissiper les vents.

16.

« pour ne pas dire du puant cloaque des peuples ».

17.

La mention finale des deux condamnateurs du Christ (v. note [24], lettre 183) et de la synagogue imprègne la phrase du mépris que Guy Patin affichait pour les juifs : il soupçonnait que beaucoup des praticiens, originaires de Montpellier et d’ailleurs, composant l’entourage médical parisien de Théophraste Renaudot, appartenaient à ce peuple qu’il haïssait.

18.

« c’est évident ».

19.

Reprise d’un méchant jeu de mots (v. note [7], lettre 57) sur le Bureau d’adresse créé par Théophraste Renaudot. Il en a lui-même dit les desseins principaux aux pages 36‑37 de sa Réponse à René Moreau :

« Tantôt il blâme les charités du Bureau d’adresse, pource, dit-il, que ce Bureau a déclaré ne se vouloir charger d’aucuns deniers dont l’on voudrait faire aumône aux pauvres. {a} Comme si la déclaration de vouloir laisser aux personnes pieuses et charitables la connaissance de l’emploi qui sera fait par eux-mêmes de leurs charités, ainsi qu’il s’observe à l’endroit de nos pauvres malades, auxquels les apothicaires et autres destinés à ce bon œuvre hors le Bureau, portent leurs remèdes et bienfaits, m’empêchait de pouvoir consacrer à Dieu, en ses membres, mon temps, mon industrie, ma peine et tout le profit qui en peut venir, et qu’il ne me fût pas permis et aux médecins, chirurgiens et apothicaires qui se sont voués à cette charité, de secourir de l’argent de leur bourse et de celui qui leur revient par ce travail, les pauvres malades qui leur seront adressés par le commis dudit Bureau ; sous ombre que pour lever tout soupçon, ce commis ne se voudra charger d’aucuns deniers. Donc il ne sera pas licite aux médecins de visiter les malades qu’il leur adressera et départir {b} comme ils font eux-mêmes leurs aumônes à ces malades ? » {c}


  1. Renvoi dans la marge à la page 17 de la Défense de René Moreau :

    « Quelques-uns toutefois pourront douter de sa libéralité le voyant si attaché à ses intérêts, jusques à faire des trafics indignes d’un homme d’honneur, et éloignés de la profession d’un médecin : lui qui fait payer les bancs et les sièges sur lesquels on prend place pendant ses Conférences, comme on fait aux comédiens ; qui fait d’une salle de conférence et de consultations charitables, comme il dit, une halle de fripiers deux ou trois fois la semaine, on aura de la peine à croire que de telles libéralités viennent de lui. Que si elles viennent d’autres personnes pieuses et charitables, par lesquelles, comme il dit, il les fait fournir, qu’il se ressouvienne du 13e chapitre de son Inventaire, {i} dans lequel il a publié Que son Bureau ne s’entend charger d’aucuns deniers ni de chose quelconque dont l’on voudrait faire aumône aux pauvres, ou l’employer (qu’il note bien ces paroles) en autres œuvres pies, ains {ii} seulement donnera adresse des personnes pieuses, afin que les pauvres reçoivent l’aumône de la propre main de leurs bienfaiteurs, ou de ceux à qui ils en donneront charge hors ledit Bureau. »

    1. Inventaire des adresses du Bureau de rencontre où chacun peut donner et recevoir avis de toutes les nécessités et commodités de la société humaine (Paris, 1630, in‑4o).

    2. Mais.
  2. Distribuer.

  3. Le Bureau d’adresse de Renaudot était une agence lucrative de renseignements (petites annonces) et de prêt sur gages (mont-de-piété). En dépit des laborieuses justifications de son directeur, il faut bien convenir qu’y mêler la médecine, sous la double forme de conférences payantes pour les curieux et de consultations médicales gratuites pour les pauvres (la médecine charitable), prêtait à la confusion des genres et pouvait ouvrir grand la porte à une dérive vers la charité médicale payante.


20.

Guy Patin a développé cette calomnie dans son Nez pourri de Théophraste Renaudot… (1644, v. note [64], lettre 101).

Renaudot s’est autorisé une digression sur ses activités à la Gazette dans sa Réponse à René Moreau (pages 45‑47) :

« Mon introduction des Gazettes en France, contre lesquelles l’ignorance et l’orgueil, vos qualités inséparables, vous font user de plus de mépris, est une des inventions de laquelle j’aurais plus de sujet de me glorifier, si j’étais capable de quelque vanité outre ce qu’il en faut pour une juste défense ; et ma modestie est désormais plus empêchée à récuser l’applaudissement presque universel de ceux qui s’étonnent que mon style ait pu suffire à tant écrire à tout le monde déjà par l’espace de dix ans, le plus souvent du soir au matin, et des matières si différentes et si épineuses, comme est l’histoire de ce qui se passe au même temps que je l’écris ; que je n’ai été autrefois en peine de me défendre du blâme auquel toutes les nouveautés sont sujettes. Voulez-vous savoir en quoi je manque le plus et quelles fautes me sont les plus grièves ? {a} C’est qu’autant que ma plume a reçu de pouvoir d’être la greffière de l’honneur et de la réputation des armes du roi, et de celle de tant de seigneurs et personnes de mérite, dont le débit est la plus difficile chose du monde ; autant se reconnaît-elle inégale et impuissante de s’en acquitter dignement. Et quoi ? tous les meilleurs esprits de la France se trouvent assez empêchés à décrire dignement les conquêtes et les faits d’arme inimitables de notre monarque toujours victorieux ; {b} notre langue n’a plus de mots pour exprimer la sagesse impénétrable, la constante vigueur, et les miraculeux effets des conseils divins de son premier ministre ; {c} l’activité, la fidélité et la valeur de ceux qui les exécutent. Tous ces excellents esprits reconnaissent la peine qu’ils ont, même après des années révolues, à expliquer tant de merveilles ; et je les pourrai dignement exprimer dans le même jour qu’elles paraissent ? Je n’eus jamais cette présomption. C’est là où j’ai besoin d’être supporté. C’est là où je n’ai point de honte de reconnaître mes défauts ; mais devant les mêmes divinités qui seules en peuvent être les juges. C’est à vous, petit avorton d’esprit, à ne considérer que les caractères de mes œuvres. Il n’appartient non plus aux esprits lourds, comme le vôtre, de juger de la difficulté de mes ouvrages, qu’à ce cuistre de collègue, votre ancien compagnon d’office, qui ne pouvait se persuader qu’Aristote fût difficile, vu qu’il le lisait tout courant. »


  1. Pesantes.

  2. Louis xiii.

  3. Richelieu.

Le ton de Renaudot fait ici bien comprendre que l’entreprendre sur sa Gazette était s’attaquer à celle de ses œuvres dont il tirait le plus de fierté (mais aussi de pouvoir et d’argent) ; Moreau l’avait attaqué là-dessus en cinq endroits de sa Défense.

  • Page 10 :

    « Que n’a-t-il recherché cet emploi s’il a désiré travailler à sa charge de commissaire des pauvres ? {a} que ne s’est-il efforcé d’y établir quelques bons règlements pour servir de modèle à cette grande réformation prétendue ? Or ayant négligé toutes ces bonnes occasions, et jusques à présent n’ayant produit que des Gazettes, et remettant l’accomplissement de ce bel œuvre dans l’avenir, il nous excusera si nous ne donnons créance à ce travail imaginaire et à ces promesses infructueuses. »


    1. Octroyée à Renaudot en 1618 sous l’intitulé complet de « commissaire général des pauvres du royaume » (v. note [6], lettre 57).

  • Page 11 :

    « Il dit en troisième lieu que dès l’ouverture de son Bureau faite il y a plus de dix ans, il a convié tous les docteurs en médecine, chirurgiens et apothicaires qui voudraient aider de leurs conseils et assistances les pauvres malades à se trouver en son Bureau. Qui ne s’étonnera qu’un homme qui a pris la charité des pauvres pour partage, et qui professe dans toutes ses Gazettes de dire la vérité, ose si résolument parler contre les publications imprimées ? »

  • Page 19 :

    « La seconde {a} est son trafic et négociation à vendre des Gazettes, à enregistrer des valets, des terres, des maisons, des gardes de malade, à exercer une friperie, prêter argent sur gages, {b} et autres choses indignes de la dignité et de l’emploi d’un médecin. »


    1. La seconde raison de ne pas autoriser Renaudot à continuer ses consultations charitables.

    2. Toutes activités que Renaudot pratiquait en son Bureau d’adresse.

  • Page 21 :

    « Depuis l’établissement de son Bureau d’adresse il y a dix ans passés, {a} a-<t->il pu trouver et donner une heure à la lecture des bons livres, ayant toutes les semaines à rechercher, recevoir, dresser, composer, faire imprimer, corriger, distribuer, vendre, envoyer par toute la France à ses intelligences, {b} des Gazettes et Extraordinaires qu’il donne quelquefois jusques à trois et quatre par semaine ; assistant en outre à ses Conférences, les dressant, composant, imprimant, distribuant ? »


    1. En 1629 ou 1630.

    2. Correspondants.

  • Page 40 :

    « Touchant la Consultation de Cardan, il a été bien aise de la trouver dans les contes d’Eutrapel, {a} tels livres de sornettes étant de son étude ordinaire, afin d’y trouver quelque bon mot à rire, pour le transplanter par après dans ses Gazettes. »


    1. Noël du Fail (vers 1520-1591), magistrat et écrivain breton, est l’auteur des Propos rustiques, baliverneries, contes et discours d’Eutrapel (publiés séparément en 1548 et 1585). Il s’y est moqué de Cardan (v. note [30], lettre 6) et d’une fameuse consultation qu’il donna à Paris pour un noble malade (édition de J. Marie Guichard, Paris, Charles Gosselin, 1842, pages 215‑217) ; mais il reste à trouver où et comment Renaudot a repris ce texte.

21.

« Certains secrets ne se révèlent pas en un jour ; Éleusis cache ce qu’elle montre à ceux qui y reviennent » (Sénèque le Philosophe, Les Questions naturelles, livre vii, chapitre 31).

Ville d’Attique, proche d’Athènes, Éleusis était réputée pour les mystères de son sanctuaire.

22.

Citation complète et fidèle du chapitre 63 (De Pugillatu [Du Pugilat, Peri pugmês en grec]), livre i de l’Oneirocritica [Interprétation des rêves] (page 53 de l’édition grecque et latine donnée par Nicolas Rigault, Paris, Claudius Morellus, 1603, in‑4o) d’Artémidore d’Éphèse (v. note [29], lettre 155) :

« Se battre à coups de poing est mauvais pour tous car outre la turpitude, cela présage un préjudice : visage tuméfié, effusion de sang, qu’on interprète comme étant de l’argent. Ce rêve n’est de bon augure que chez ceux qui tirent leur subsistance du sang, comme les médecins, les bouchers, les cuisiniers et les victimaires. » {a}


  1. Serviteurs inférieurs des prêtres chez les Romains, « les victimaires [victimarii en latin, thuteis ou thutêres en grec] liaient les victimes, préparaient le couteau, l’eau, le gâteau et les autres choses nécessaires aux sacrifices. C’étaient eux qui allumaient le feu quand on brûloit des livres. C’étaient eux qui frappaient les victimes ; ils se tenaient prêts pour cela, le coup levé, et demandaient au prêtre la permission de frapper, en disant : Ago-ne ?, Frapperai-je ?, d’où vient qu’on les nommait agones. On les appellait aussi cultrarii. Ils se tenaient près de l’autel, nus jusqu’à la ceinture, couronnés de laurier, et tenant leur couteau. Quand la victime était égorgée, ils l’éventraient et après qu’on en avait regardé les entrailles, ils les ôtaient, la lavaient, répandaient dessus la farine, etc. Dans les triomphes, ils marchaient après tous les autres ministres des dieux, conduisant devant eux un bœuf blanc et portant tous les instrumens nécessaires aux sacrifices » (Trévoux).

23.

Tertullien (Du Manteau, chapitre iii) :

ieiunus scilicet semper et indefectus, oscitans vescitur, follicans ruminat, de vento cibus. Tamen et chamæleon mutare totus, nec aliud valet. Nam cum illi coloris proprietas una sit, ut quid accessit, inde suffunditur. Hoc soli chamæleonti datum, quod vulgo dictum est, de corio suo ludere.

[toujours à jeun, jamais défaillant, il se nourrit en bâillant, il rumine en respirant ; le vent, voilà sa pâture. Toutefois il a la vertu de changer complètement, sans cesser d’être lui-même, car quoiqu’il n’ait qu’une couleur qui lui soit propre, il prend celle de l’objet qui l’approche. Au caméléon seul a été donné, comme le dit le proverbe, de jouer sa propre peau]. {a}


  1. Dérivé d’un autre proverbe qu’Érasme a expliqué, De alieno ludis corio [Jouer la peau des autres] (1188) : dicuntur qui securius agunt, sed alieno periculo [se dit de ceux qui agissent en toute sécurité, mais au péril des autres] ; à la fin de son commentaire, Érasme cite la phrase de Tertullien, proposant d’interpréter « jouer sa propre peau » comme voulant dire que chamæleonem pro suo arbitrio vertere colorem [le caméléon (v. note [25] du Faux Patiniana II‑6) change à son gré de couleur].

a.

Coll. Fr. ms Montaiglon, pages 167-168. Étant donné son propos, je propose de dater ce texte de 1641.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Un manuscrit inédit de Guy Patin contre les consultations charitables de Théophraste Renaudot.
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(Consulté le 09.05.2021)

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