L. 372.  >
À Charles Spon,
le 9 octobre 1654

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Monsieur, [a][1]

Ce 17e de septembre. Depuis ma dernière datée du 15e de septembre, laquelle était de deux pages et demie, je vous dirai que notre compagnon M. Brayer [2] est toujours bien malade et qu’aujourd’hui au matin, il a été derechef saigné [3] pour la 18e fois : vous voyez par là que nous ne nous épargnons pas les uns les autres. Le cardinal Mazarin [4][5] a été malade quelques jours : laboravit podagra et gonagra, sed non laborat chiragra car il prend toujours bien ; [1][6][7][8] il a été saigné deux fois. M. de Joyeuse [9] est toujours fort malade. [2] On ne sait pas au vrai où est aujourd’hui le cardinal de Retz, [10] en Espagne ou en Italie. On dit que notre armée s’en va assiéger Rocroi. [11] Il y a eu ici arrêt de la Cour, dans la Chambre des vacations, [3][12] à la requête du procureur général, portant que l’on informera contre le cardinal de Retz, prétendu criminel pour s’être sauvé des prisons du roi ; on a saisi tout son revenu et même son patrimoine, afin qu’il n’en touche aucun denier[4]

Le roi, [13] la reine, [14] le Mazarin et toute la cour sont partis d’ici le 23e de septembre pour aller à La Fère [15] et à Châlons. [16]

Je vous supplie de m’apprendre si M. Borde [17] a imprimé depuis trois ans le deuxième tome des Commentaires de Redanus [18] sur les Macchabées, il vous le dira, afin que je l’achète s’il est imprimé. C’est un jésuite irlandais espagnolisé qui a enseigné à Madrid et qui a quelque chose de bon. Ces livres servent quelquefois de lieux communs assez heureusement, mais il y a horriblement des fautes, principalement aux noms propres. [5]

Le même M. Borde a imprimé un commentaire d’un certain Salinas, [19] jésuite espagnol, in Ionam[6][20] lequel a cité en divers endroits, et particulièrement page 96, un certain Ioannes Solorzanus, de iure Indiarum[7][21][22] Je vous prie de vous enquérir de ce livre et si vous le trouvez à vendre, de me l’acheter ; il y a de l’apparence que c’est quelque Espagnol.

Ce matin 27e de septembre, enfin est ici mort M. de Joyeuse. Ce même jour, M. Pecquet [23] m’est venu voir, qui m’a apporté en présent son livre de la nouvelle édition, où il y a quelque chose de bien rude contre M. Riolan. [24] Il m’a dit que dans environ trois semaines il s’en retournera en Languedoc avec son maître M. l’évêque d’Agde, [25][26] qui est frère de M. Fouquet, [27] procureur général et surintendant des finances, qui s’en retourne pour assister aux états du Languedoc, [28] en espérance de revenir de deçà dans six ou sept mois. M. Pecquet a dessein de vous saluer à Lyon dans leur retour en Languedoc et de vous présenter son livre. M. Sorbière [29] sera avec lui, car il est domestique de cet évêque, avec 400 livres de gage par an et bouche à cour. [8]

M. de Joyeuse ne laisse qu’un fils bien petit [30] et deux belles charges, savoir celle de grand chambellan [31] et celle de colonel de la cavalerie légère ; [9] on dit que ces deux charges sont de grande bienséance au Mazarin et à son neveu, [32] le petit Mancini. [10][33]

Le maréchal d’Estrées, [34] âgé de 80 ans passés, a été taillé [35] de la pierre le 25e de ce mois ; on lui en a tiré une grosse de la vessie, du poids de trois onces et demie. [11]

Pour votre lettre que je viens de recevoir, je vous dirai que l’on nous a dit ici qu’il y a ordre du roi à M. le maréchal de La Meilleraye [36] de remettre notre collègue Vacherot [37] en liberté. Toute l’astrologie [38] judiciaire n’est qu’une fourberie, Vacherot y avait étudié et n’y avait pu prévoir son malheur. Il avait eu aussi la chimie [39] dans la tête, puis après, la dévotion, l’histoire ecclésiastique, la controverse, etc. Enfin, étant devenu veuf, il s’était mis avec le cardinal de Retz, espérant obtenir de lui quelque jour un canonicat de Notre-Dame, [40] mais l’en voilà bien éloigné.

Celui à qui M. de Fontenettes [41] en veut est un vieux médecin de Poitiers [42] nommé de Lugné, [43] grand chimiste ; ils ont fait des libelles depuis trois ans l’un contre l’autre, lesquels ont été imprimés à Poitiers. [12]

J’ai connu en cette ville M. Bernier. [44] C’est un fort bon garçon, mais peu savant en médecine. J’apprends que, n’ayant pu s’arrêter à Montpellier pour la cause que vous me mandez, il a envie d’aller s’habituer à Marseille ; [13] lui-même me le dit céans l’an passé. M. d’Épernon [45] est donc bien fourni de ce sexe qu’il aime tant et qui est cause de tous les mouvements de Bordeaux. [14][46] Vous me mandez que M. Ravaud [47] s’est offert de me faire tenir cette dernière vôtre, je pense pourtant que vous me l’avez envoyée car je l’ai reçue par la voie ordinaire sans aucune des siennes. Je vous baise les mains et à lui aussi, et vous recommande à tous deux le paquet de livres que M. Musnier [48] m’envoie de Gênes ; [49] je ne sais auquel de vous deux il aura été adressé.

On commence ici à imprimer quelque chose des œuvres de feu M. Roland Desmarets, [50] in‑8o, en quoi l’on gardera l’ordre qu’il a prescrit par son testament. Je pense que c’est un recueil d’épîtres philologiques dont il nous a donné autrefois un échantillon in‑12o que je pense vous avoir envoyé. [15]

Je vous avertis que M. de Joyeuse, trois jours auparavant que de mourir, témoigna ressentir quelque amendement. Aussitôt, les médecins qui le traitaient prirent résolution de lui donner de l’antimoine [51] afin de tâcher d’attribuer son soulagement à ce remède qui ne peut être que très dangereux ; ce qu’ils firent à son grand dommage, car il s’en trouva si mal qu’il en mourut le lendemain. On avait déjà même dépêché un billet pour faire mettre dans la Gazette [52] que ce prince avait pris de l’antimoine et qu’il en avait été soulagé, qu’il avait vidé un abcès, que ce remède était excellent, etc. [53] Voyez-vous comme le fait de ces gens-là n’est que fourberie ?

J’avais oublié à vous dire qui sont les médecins qui ont vu M. de Joyeuse et qui avaient dessein de faire triompher l’antimoine dans la Gazette : [16] ces Messieurs sont celui qui est aujourd’hui Comes Archiatrωn [17][54] et qui n’en est jamais venu jusque-là pour rien, il en a tiré de sa bourse et de celle de ses amis plus de 69 000 livres ; ensuite, c’étaient le grand patriarche de l’antimoine, Guénault, [55] des Fougerais, [56] D’Aquin, [57] qui est médecin par quartier, du pays de David et par ci-devant garçon apothicaire de la reine mère, [18][58] et un nommé Du Fresne, [19][59] qui est valet de chambre de Mme de Guise [60] la mère. N’ayant encore fait autre métier que de valet de chambre à l’âge de 30 ans, étant en Italie avec très peu de latin, il prit ses degrés à Padoue [61] lorsque M. de Guise [62] y était. [20] Il est depuis revenu ici avec sa maîtresse, où il a tâché de passer pour médecin de Montpellier, [63] disant qu’il avait de beaux secrets ; mais son office de valet de chambre et son ignorance ont tout gâté. On dit qu’il est fils d’apothicaire de Nancy : [64] c’est assez pour commencer à faire un charlatan, [65] et jamais un bon et sage médecin ; l’air de la boutique gâte tout. C’est celui que je ne vis jamais ; hoc tamen possum affirmare [21] que j’ai vu des malades où il avait tout gâté ; venæ sectionis dignitatem non intelligit[22] aussi tâche-t-il de ne s’en point servir ; il purge [66] dès le commencement et dans les maladies aiguës, et même avec du diaphénic, [67] et tôt après il leur donne du vin émétique, [68] ne non iugulet[23] Ne voilà pas un brave champion pour un médecin de Montpellier, de genere eorum qui [24] savent tant de secrets que les médecins de Paris ne savent pas ? Sic luditur populus, sic decipiuntur Principes et Magnates qui volunt decipi a paucis, dum tam multos alios decipiunt phaleratis suis pollicitationibus[25] Et néanmoins, il est toujours valet de chambre de Mme de Guise.

Ce 30e de septembre. On dit ici que le roi est à La Fère et que le Mazarin y est au lit de la goutte ; [69] que Cromwell [70] fait tout ce qu’il peut pour établir son crédit, sa domination et sa tyrannie en Angleterre.

Le roi d’Angleterre [71] est parti d’ici il y a environ trois mois. Il a passé par l’Allemagne et est de présent à Vienne [72] chez l’empereur. [73]

Il faut que je vous annonce une bonne nouvelle de laquelle vous ne serez pas marri, si peut-être ce n’est que vous ayez pitié de moi comme on a quelquefois de ceux que l’on aime, voyant que ce que je m’en vais vous dire me fera bien de la peine : [26] c’est que M. Riolan, le bonhomme se sentant fort vieux et presque accablé d’un fardeau que l’on dit être ipso Ætna gravius[27][74] m’a considéré par-dessus et plus près que tous les autres ; il m’a choisi inter alios multos [28] pour me faire avoir sa charge de professeur royal, [75] ce qui est heureusement accompli. M. Auvry, [76] évêque de Coutances et grand vicaire de M. le cardinal Antoine [77] qui est grand aumônier de France, a reçu et agréé la nomination que M. Riolan lui a faite de moi et nous a donné son approbation sur nos lettres en beaux termes. [29] Delà, nous avons été à M. de La Vrillière, [78] secrétaire d’État, qui nous les a signées de grand cœur et de bonne sorte. Aujourd’hui, elles sont entre les mains d’un secrétaire du roi pour les faire sceller, ce qui se fera au premier jour que M. le garde des sceaux [79] scellera. Et puis après, je ferai le serment de fidélité entre les mains dudit évêque de Coutances ; mais ce qui reste à faire ne sont que cérémonies, qui même pourront être faites avant que vous receviez la présente. [30] Totum meum negotium erit in re Botanica, Pharmaceutica et Anatomica[31] J’en choisirai divers traités, tantôt de l’un tantôt de l’autre, et apporterai de soin tout ce qui me sera possible pour tâcher de faire de bons écoliers qui soient éloignés de la forfanterie des Arabes [80] et des impostures des chimistes, qui sont les venins ordinaires dont les jeunes gens sont aujourd’hui empestés et empoisonnés. J’ai dessein [81] de donner un traité de medicamentis purgantibus simplicibus et compositis [32][82] où je ferai une belle rafle de tant de sottes et ineptes, [33] et même inutiles compositions qui se trouvent dans ceux qui ont fait de grands antidotaires, [83] et dont le nombre n’est encore que trop grand dans les boutiques. Puis après, j’ai envie de donner de simplicibus alterantibus[34][84] desquels je choisirai les principaux pour en dire quelque chose de bon, de gentil et de plus particulier. Après cela, je pourrai venir à un traité fort copieux de Venenis[35] où je n’oublierai pas l’antimoine et le traiterai comme il mérite, et même ceux qui en donnent, tanquam veneficos et impostores[36]

Enfin, M. Brayer en est réchappé après 18 saignées et plusieurs médecines, il n’a plus qu’à se fortifier en se purgeant tout doucement. Il a été horriblement malade, c’est un petit corps atrabilaire [85] que cette fièvre maligne [86] avait fort maltraité. Maintenant il n’a plus besoin que de repos, de repas et de réjouissance. On dit ici que le pape [87] est mort le troisième jour d’une apoplexie ; [88] et on le tient certain sur ce que l’on dit qu’il en est arrivé un courrier exprès et que le nonce du pape [89] en débite la nouvelle publiquement. [37]

M. Musnier de Gênes m’a mandé qu’il m’envoie par Marseille un petit ballot de livres que je vous recommande s’il s’adresse à vous. Vous m’obligerez d’en payer le port depuis Marseille à Lyon, que je vous ferai rendre tout à l’heure ; sinon je vous prie de le recommander à MM. Huguetan [90] et Ravaud qui, l’ayant reçu, me l’enverront enfermé dans une de leurs balles à quelque libraire en cas qu’ils en fassent alors, ou bien par la voie du coche, selon que vous le jugerez plus à propos, s’il vous plaît, d’en accorder avec eux ; comme aussi de l’édition de deux manuscrits de M. Liceti, [91] savoir Hydrologia peripatetica et de Lacu asphaltite[38] Je n’ai pas mauvaise opinion du premier. Pour le second, il est très beau, je l’ai céans depuis un an et suis tout prêt de l’envoyer à Lyon si ces Messieurs le veulent imprimer. Je vous supplie de leur en vouloir parler un mot et de savoir leur volonté afin que, s’ils sont en disposition d’imprimer ces deux livres in‑4o, que j’en avertisse ledit M. Musnier et que l’on trouve moyen de leur faire tenir sûrement ces deux manuscrits. Je pense que leurs deux plus grands labeurs sont le Theatrum vitæ humanæ [92] et le Sennertus [93] en deux volumes. [39] Y a-t-il apparence que ces deux labeurs soient bientôt achevés ? Je vous supplie de leur faire mes très humbles recommandations et de les assurer que je suis leur très humble serviteur, et à notre bon ami M. Huguetan l’avocat [94] pareillement. Je vous prie aussi, dans l’occasion, de faire souvenir M. Rigaud [95] de sa promesse touchant notre manuscrit de feu M. Hofmann, [96] afin qu’il le commence bientôt ou que nous rompions enfin avec lui sans plus nous y attendre. [40]

Le comte de Duras, [41][97] qui commande pour le prince de Condé [98] dans Rocroi, a pris un gros prisonnier à la chasse, qui est le comte de Grandpré, [99] grand seigneur de la Champagne qui a autrefois été du parti dudit prince. [42] On dit que l’on va assiéger le Catelet, [100] mais on ne parle point d’autre siège d’importance. Le roi est à La Fère, on dit qu’il ira à Sedan [101] avant que de revenir de deçà.

On tient ici pour certain que le pape est mort d’une apoplexie le 25e de septembre. Quelques-uns disent que le cardinal de Retz est à Rome, mais la plupart croient qu’il est encore dans Belle-Île. [43][102]

Enfin il y eut hier séance à la grande chancellerie, mes lettres de provision furent présentées à M. le garde des sceaux, lequel dit qu’il n’avait point ouï parler de cette affaire, que cela était nouveau, qu’il voulait retenir lesdites lettres pour les lire et voir ce qu’elles contenaient : voilà ce que me vient d’apprendre M. Riolan, qui m’a dit qu’il le faut aller voir.

Ce 9e d’octobre, à dix heures du matin. Aujourd’hui, à deux heures de relevée, [44] nous avons été saluer M. le garde des sceaux. M. Riolan lui a allégué ses raisons. M. le garde des sceaux nous a dit qu’il n’avait hier refusé nos lettres que parce qu’il n’avait vu personne de nous deux, qu’il voulait savoir qui était celui à qui M. Riolan donnait sa survivance, qu’il connaissait fort bien M. Riolan et son mérite, et que, pour moi, il me connaissait bien maintenant ; que lundi prochain il y aurait sceau, qu’on lui présentât nos lettres et que nous y fussions, qu’il nous expédierait, et de bon cœur. Là-dessus, M. Riolan l’a prié de nous excuser et que si nous ne l’avions été saluer auparavant que de lui présenter nos lettres, que ce n’avait point été par mépris, mais de peur de l’importuner ; qui statim regressit : [45] Gens de bien comme vous n’importunent jamais, ce sont les méchants qui importunent ; allez, venez lundi, votre affaire est faite. Sic me servavit Apollo[46][103] M. Riolan avait quelque soupçon que le parti antimonial n’eût voulu empêcher cette survivance pour nous faire dépit à tous deux, mais il n’y a guère d’apparence après une telle ingénuité d’accueil, [47] et des paroles si douces et si agréables. Quoi qu’il en soit, nous verrons lundi et je pense que tout ira bien, je n’y puis dorénavant soupçonner aucune embûche. Utut sit, sortes nostræ in manibus Domini [48] qui fera réussir l’affaire s’il veut ; sinon, je demeurerai ce que je suis et serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 9e d’octobre 1654.

Il y a encore six feuilles à imprimer du livre de M. Perreau, [49][104] on < n’ >en peut ici rien achever faute d’ouvriers, qui font ici fort les mauvais. On dit que ceux de Lyon en font de même. Si cela est, ne pressez point, s’il vous plaît, M. Rigaud, personne n’a de pouvoir sur la nécessité. Je baise très humblement les mains à MM. Guillemin, Falconet, Gras et Garnier, et ne leur dites encore rien de notre affaire de lecteur du roi que je ne vous en aie mandé le reste.

Je me recommande à vos bonnes grâces et à Mlle Spon.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 9 octobre 1654

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(Consulté le 23.08.2019)