L. 738.  >
À Charles Spon, le 19 décembre 1662

Monsieur, [a][1]

Dieu soit loué de toute votre dernière et de ce qu’elle contient. Je vous remercie de la peine qu’avez prise pour moi envers M. de Tournes. [2] Pour le paquet de Genève, je vous supplie de me le garder chez vous et ne me le pas envoyer sitôt, j’en aviserai quand je saurai que vous l’aurez reçu. Pour la dédicace du Cardan[3] j’en ai écrit à MM. Huguetan ce que j’en pensais, je serai ravi qu’ils en fassent à leur volonté. Quoi qu’ils en fassent et qui en arrive, je ne veux être garant pour personne. Peut-être qu’ils gagneront davantage de la dédier au Sénat de Milan [4] qui leur fait espérer une bonne récompense. Je n’ai point le pouvoir de faire ainsi parler personne de deçà, nec vellem si possem[1] Dieu me garde de leur empêcher leur profit et avantage, ce n’est point là mon dessein. Pour le sieur Serrier, [5] Dieu le conserve. J’ai autrefois vu son livre, qui était bien grossier et fort inepte ; c’est presque assez que l’auteur soit de ce pays-là. [2] Valleriola et Du Laurens sont morts il y a longtemps. [3][6][7] Pour le vin émétique et l’antimoine, [8] il n’y a que des charlatans qui s’en servent, encore n’est-ce pas souvent ; et ce qu’ils en font la plupart n’est que pour flatter Guénault [9] et lui plaire. Voilà ce que c’est que de faire fortune, unde oritur maxima turba clientum [4] qui la plupart y ont été mordus. Les apothicaires se plaignent de Guénault, ils disent qu’il les a trompés, il leur avait fait espérer qu’il les rétablirait dans les familles, d’où le Médecin charitable [10] et les pédants, les maîtres ès arts et gâte-métiers les avaient chassés : [5][11] voilà comment cet homme appelle de fort honnêtes gens, tels qu’ont été MM. Marescot, [12] les trois Piètre, [13][14][15] Duret, [16] de La Vigne, [17] Moreau, [18] Merlet, [19] Riolan [20] et quantité d’autres honnêtes gens qui n’ont point eu égard au gain des apothicaires, mais au soulagement de leurs malades, qu’ils ont traités avec charité et justice que telles gens que Guénault ne veulent point connaître. Il ne faut plus que de l’argent : Virtus post nummos ; Si nihil attuleris, ibis, Homere, foras[6][21][22] Ces gens-là font de notre métier une cabale et une imposture ; mais beaucoup de gens en sont bien avertis, qui s’en garderont bien. Je vous rends grâces du changement qu’avez fait faire sur l’antimoine dans ce livre de M. Serrier, il méritait qu’on y mît deterior pars[7] non plus n’est-elle pas la plus grande. M. Gontier [23] a tâché de faire ici imprimer son manuscrit, mais il n’a pu trouver personne qui ait voulu l’entreprendre. Nos marchands sont trop secs, et même trop pauvres. Tandis qu’il gardera ses écrits, il pourra les amender ; non plus la règle d’Horace n’est-elle point encore passée, lorsqu’il a dit Nonumque prematur in annum[8][24] Il est bien plus de livres que de bons médecins, Et tamen faciendi plures libros, nullus est finis[9][25] Tout le monde s’en mêle, Scribimus indocti doctique poemata passim[10][26] Les marchands et les fous courent à la nouveauté, studio novitatis abrepti plures insaniunt[11] On ne dit ici rien de nouveau de M. Fouquet [27] ni du pape, [28] sinon que l’empereur [29] et le roi d’Espagne [30] n’ont point voulu prendre son parti contre nous. Je ne serais point marri de la guerre en Italie si elle pouvait aider à réformer ce Iupiter Capitolinus et toute sa séquelle papimanesque ; [12][31] mais in tota corruptione morum vix puto aliquid sperandum, nec enim ullus videtur superesse locus tantæ emendationi, neque tale quid patitur ratio illorum temporum ad quæ nos reservavit Dominus[13] On s’en va ici commencer in‑fo le mois prochain la Pratique de Houllier [32] cum enarrationibus et annotationibus Lud. Dureti et exercitationibus Ant. Valetii[33] à quoi l’on ajoutera Commentaria et observationes Io. Haultin, Medici Parisiensis celeberrimi[14][34] qui était un grand praticien, lequel mourut ici l’an 1616. [15] Il était un des trois qui tenaient ici le haut du pavé avec Jean Duret et Simon Piètre. Nous avons ici un vieux partisan qui se meurt, âgé de 75 ans, c’est M. Bonneau, [35] il est natif de Tours. [16][36] M. le premier président [37] me dit hier au soir qu’il a un beau Corn. Celsus[38] fort annoté et corrigé, qu’il me veut donner pour faire imprimer. Je lui dis que nous avions ici M. Mentel [39] qui a beaucoup de corrections sur cet auteur et qui en a le dessein il y a longtemps. [17] Je vous baise les mains, et à M. Huguetan l’avocat, à Monsieur son frère et à M. Ravaud. Si je savais ce qu’ils désirent de M. le premier président, peut-être que je le pourrais proposer, moyenner ou obtenir pour leur Cardan. Vale et me ama. Tuus ex animo,

Guido Patin[18]

De Paris, ce mardi 19e de décembre 1662.

Te et tuam saluto, et utrique vestrum totique familiæ faustum ac felicem annum exopto, qui proxime imminet[19]

De Paris, ce mardi 19e de décembre 1662.


1.

« et ne le voudrais quand même je le pourrais. » Le Sénat de Milan (Senatus excellentissimus Mediolani) avait été créé par le roi de France Louis xii en 1499, sur le modèle du Parlement de Paris. Il exerçait des fonctions juridictionnelles et législatives. Gerolamo Cardan était de famille milanaise ; seules des circonstances particulières le firent naître à Pavie, en 1500 ou 1502, ville qui était sous la dépendance de Milan. L’autre dédicataire dont on discutait alors (et qui l’emporta) était Guillaume de Lamoignon, premier président du Parlement de Paris (v. note [8], lettre 749).

2.

V. note [12], lettre 402, pour la Pyrétologie… [Étude des fièvres] de Trophime Serrier (première édition à Arles en 1654, réédition à Lyon en 1663), médecin d’Arles, avec ici une pique, ordinaire chez Guy Patin, contre les gens du Midi.

3.

Franciscus Valleriola (v. note [4], lettre 9), mort en 1580, et André Du Laurens (v. note [3], lettre 13), mort en 1609, avaient tous deux des attaches arlésiennes.

4.

« de là naît une immense cohue des clients ».

5.

Gâte-métier : « ouvrier trop facile et qui donne sa peine à trop bon marché » (Furetière). Littré DLF cite cette phrase de Guy Patin pour illustrer sa définition de ce mot.

Le Médecin charitable était le surnom de Philibert Guybert, venu de son fameux traité de médecine populaire auquel Guy Patin avait collaboré (v. note [25], lettre 6).

6.

« La vertu après l’argent [Horace, Épîtres, livre i, lettre 1, vers 54] ; S’il se présentait les mains vides, Homère serait mis à la porte [Ovide, L’Art d’aimer, ii, vers 280] ».

7.

« partie la plus mauvaise » ; il faut croire que Charles Spon avait fait amender un passage en faveur de l’antimoine dans la Pyretologia de Trophime Serrier (v. note [12], lettre 402). La table des chapitres et l’index n’ont pas permis de situer ce passage dans l’édition de 1654. L’édition (corrigée) de 1663 (Lyon) n’est pas consultable à Paris.

8.

« Et renferme pour neuf ans [ton manuscrit dans la cassette] » ; Horace (Art poétique, vers 388‑339) :

Nonumque prematur in annum
membranis intus positis
.

L’Esprit de Guy Patin (page 102) :

« Il est toujours dangereux de trop se précipiter à paraître dans le monde savant : l’envie de s’y produire est telle que personne ne fait attention à cette maxime d’Horace. Au lieu d’employer neuf années à polir et perfectionner un ouvrage, on entreprend de faire dix-huit volumes en neuf ans, un tous les six mois : le moyen que la perfection se trouve où le temps n’a pas été mis ? »

V. note [1], lettre 580, pour l’Hygiène de Pierre Gontier, médecin de Roanne.

9.

« Et pourtant, faire des livres est un travail sans fin » (L’Ecclésiaste, v. note [13], lettre 283).

10.

« Savants ou ignorants, nous écrivons tous des poèmes » (Horace, v. note [8], lettre 736).

11.

« plusieurs emportés divaguent à la recherche de la nouveauté. »

12.

V. notes [21], lettre 480, pour Iupiter Capitolinus comme sobriquet du pape, et [1], lettre 735, pour l’affaire des gardes corses du pape Alexandre vii, qui agitait alors toute l’Europe.

13.

« dans toute cette corruption des mœurs je pense qu’il n’y a presque rien à espérer, on n’a en effet vu aucune place survivre à une si terrible correction, et la mentalité de ces temps auxquels le Seigneur nous a réservés ne supporte rien de tel. »

14.

« des commentaires et observations de Jean Haultin, très célèbre médecin de Paris ».

L’ouvrage en préparation était les Iacobi Hollerii Stempani, Doctoris Medici Parisiensis omnia Opera practica, doctissimis eiusdem scholiis et observationibus : deinde Ludovici Dureti, Regii Medicinæ Professoris, in eundem enarrationibus, annotationibus, et Antonii Valetii, Doctoris Medici Parisiensis exercitationibus luculentis illustrata : Cum Scholiis doctissimis et singularibus Observationibus D. Ioannis Hautin, Doctoris Medici Parisiensis eximii. Ex Bibl. I.M. Accessit etiam ad calcem libri Therapeia puerperarum Ioan. Le Bon, Medici Regii. Cum Indice Rerum et Verborum locupletissimo… [Œuvres pratiques complètes de Jacques Houllier natif d’Étampes, docteur en médecine de Paris, illustrées par ses très savantes annotations et observations, ainsi que par les commentaires et annotations de Louis Duret, professeur royal de médecine, et par les brillants essais d’Antoine Valet, docteur en médecine de Paris, avec les très savantes scolies et singulières observations de M. Jean Haultin, remarquable docteur en médecine de Paris (v. note [19], lettre 181), tirés de la bibliothèque de J.M. (Jean Merlet ?). On a aussi ajouté à la fin du livre la Thérapeutique obstétricale de Jean Le Bon, médecin du roi. Avec un très riche index des matières et des mots…] (Paris, Jacques Dallin, 1664, in‑fo ; v. notes [10], lettre 11, et [9], lettre 131, pour les précédentes éditions parues à Paris en 1572, par Antoine Valet, et à Genève en 1623, par René Chartier).

Guy Patin a mis la main à l’édition de ce livre et l’a beaucoup vanté à ses correspondants. Il contient :

  • l’épître dédicatoire du libraire à Patin (v. note [4], lettre latine 223) ;

  • les anciennes préfaces de René Chartier, Antoine Valet et Louis Duret ;

  • les deux livres de Morbis internis [des Maladies internes] (pages 1‑576) ;

  • le Libellus de Peste [Opuscule sur la Peste] (pages 577‑582) ;

  • huit commentaires ad Libros Galeni de Compositione medicamentorum [des Livres de Galien sur la Composition des médicaments] (pages 583‑619) ;

  • trois livres de Materia chirurgica [sur la Matière chirurgicale] ou Institutiones chirurgicæ [Institutions chirurgicales] (pages 620‑684) ;

  • la Therapeia pueperarum [Thérapeutique obstétricale] de Joannes Le Bon Heteropolitano, Regis et Reverendissimi Cardinalis Guisi Medico [Jean Le Bon, native d’Autreville(-sur-la Renne, Haute-Marne), médecin du roi et du révérendissime cardinal de Guise)] (pages 685‑693).

Les ouvrages médicaux de référence ont négligé Antoine Valet, mais Gustave Clément-Simon a relaté sa biographie dans ses Curiosités de la bibliographie limousine (Limoges, Ducourtieux et Gout, 1905, pages 205‑206) :

« Antoine Valet naquit à Saint-Junien (Haut-Limousin) de 1530 à 1540, d’autre Antoine Valet et de Catherine Devoyon, de condition modeste.
Il sut se concilier, dès son jeune âge, des protections et des amitiés très profitables. Son compatriote, le R.P. frère Jacques Hugues (Hugo) de l’Ordre de Saint-François, docteur en théologie, prédicateur du roi, fut son mécène. Il semble même qu’il l’avait fait élever à ses frais et conduit jusqu’à l’obtention de son diplôme de docteur en médecine. {a} Jean Dorat, qui se faisait le patron de tous ses compatriotes, lui gagna les sympathies de ses professeurs et autres notabilités. Le célèbre médecin Duret, Belleforest, Élie Vinet, le médecin attitré de la ville de Bordeaux Martial Deschamps, facilitèrent l’établissement et l’élévation de Valet. En quittant les Écoles parisiennes, il s’était d’abord installé dans sa ville natale. L’abbé Vitrac qui lui a consacré une brève notice dans les Annales de la Haute-Vienne de 1813, rapporte qu’il n’y fut pas apprécié selon son mérite et qu’il ne tarda pas à abandonner cette “ ingrate patrie ” pour s’établir à Bordeaux où il réussit parfaitement. L’Université, le parlement, le gouverneur d’Ornano, le duc d’Épernon, l’archevêque Sourdis l’entouraient d’estime et d’égards. Il fut choisi pour professer la médecine et s’acquit une grande autorité. Tout comme le latin qui était alors de connaissance courante, il savait le grec et l’italien. Il a composé des vers latins et français, commenté les ouvrages des sommités médicales et d’après La Croix du Maine “ traduit des livres du grec, du latin, de l’italien et autres langues ”.
Antoine Valet mourut à Bordeaux en 1607. »


  1. Valet fut reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1570 (Baron). Il eut l’honneur, cette même année de déclamer l’Oratio in Scholis Medicorum ante Lincentiatum habita. Qua Medicinæ antiquitas ex antiquissimo Poëtarum Homero obiter et allegorice describitur. Huic accessit Aurati Poetæ Regii Elegia ad observandiss. Patrem F. Iacobum Hugonem, Doctorem Theolog. et Regium Ecclesiastem nec non aliquot ad Medicos Parisienses Epigrammata [Discours (de vespérie) prononcé aux Écoles de médecine avant la licence, qui décrit chemin faisant et allégoriquement l’ancienneté de la médecine, d’après Homère, le plus ancien des poètes. Avec une Élégie du poète oyal doré au très vénérable R.P. Jacques Hugues, docteur en théologie et prédicateur du roi, ainsi que quelques épigrammes en hommage aux médecins de Paris] (Paris, Jean de Bordeaux, 1570, in‑4o).

15.

Petite erreur de Guy Patin, qui écrit ici 1616 au lieu de 1615 (v. note [19], lettre 181).

16.

V. note [19], lettre 198, pour Thomas Bonneau.

17.

Le Celse de Jacques Mentel ne fut jamais publié : v. note [20], lettre de Charles Spon, le 28 août 1657.

18.

« Portez-vous bien et aimez-moi. Vôtre de tout cœur, Guy Patin. »

19.

« Je vous salue, ainsi que votre épouse, et vous souhaite à tous deux, comme à toute votre famille, une bonne et heureuse année, dont l’arrivée est toute proche. » Cette formule de vœux anticipés, avec répétition de la date, se trouve au début de la lettre, au-dessus de la suscription. Reveillé-Parise l’a utilisée pour conclure la seconde partie de sa lettre no cccxlix.

a.

Ms BnF no 9358, fo 208 ; Reveillé-Parise no cccl (tome ii, pages 475‑477).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 19 décembre 1662.
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(Consulté le 15.10.2019)

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