L. latine 143.  >
À Johannes Antonides Vander Linden,
le 10 octobre 1660

[Ms BIU Santé no 2007, fo 89 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Vander Linden, docteur en médecine à Leyde.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Notre très doux ami M. Rompf, [2] m’a prévenu, il y a deux mois, qu’il avait reçu de vous un grand paquet que M. Lootius aurait dû me remettre ; [1][3] bien que je n’en aie encore eu nulle nouvelle et que je ne l’aie vu, je vous en dois des grâces immenses et vous en rendrai de pareilles le moment venu, si je puis. J’ai patiemment attendu ce colis jusqu’ici et l’attendrai encore jusqu’à ce qu’il me soit remis. M. Diodati, médecin de Genève, m’a écrit au sujet de son Valetudinarium qui a été publié chez vous, et m’a demandé de communiquer à l’imprimeur la grande quantité de fautes qui y ont été commises à l’insu et en l’absence de l’auteur. [2][4] Vous m’avez naguère écrit au sujet de certaines Epistolæ eruditorum virorum qu’on a récemment publiées chez vous, mais dont je n’ai encore rien vu ni ouï dire ; indiquez-moi, je vous prie, leurs auteurs et aussi si on trouve chez vous une édition nouvelle et très élégante d’un livre français, dont l’auteur est François Rabelais, écrivain spirituel et insigne hâbleur. [3][5][6] Je voudrais aussi que vous m’envoyiez la liste des livres qu’il y a dans ce paquet que vous avez confié à M. Rompf. Je le salue de tout cœur s’il séjourne encore en votre pays, ainsi que M. Utenbogard, à qui vous enverrez, je vous prie, la lettre ci-incluse. [4][7] Notre roi est ici avec son épouse espagnole, [8][9] qui a amené avec elle un médecin espagnol, appelé le Docteur Puellez. [5][10] C’est un homme de petite taille, il a les cheveux noirs et est âgé d’environ 56 ans. Il me rend très souvent visite et me dit être venu d’Espagne pour me saluer, discuter de médecine avec moi et voir ma bibliothèque. [11] Si vous désirez apprendre quelque chose sur l’Espagne, sollicitez donc ses services quand vous voudrez. Nous avons ici, récemment publiée à Dijon (ville natale de l’auteur, en Bourgogne), [12] la Cl. Salmasii Responsio ad Miltonem, in‑4o[6][13][14] À Lyon paraîtront le mois prochain les Quæstiones medico-legales de Paolo Zacchias en deux tomes in‑fo : le premier sera fort augmenté par rapport aux éditions in‑fo d’Amsterdam et d’Avignon ; le second sera entièrement nouveau. [7][15] J’ai entendu parler d’une nouvelle édition du Manuductio ad medicinam [Ms BIU Santé no 2007, fo 89 vo | LAT | IMG] de Johann Daniel Horst, publiée à Ulm, [16] et de quelque chose de feu notre ami Caspar Hofmann qu’on imprime à Francfort. [8][17] Quand les nouveaux ouvrages de M. Johannes Gerardus Vossius paraîtront-ils, en particulier les Originationes linguæ Latinæ ? [9][18] Avant trois mois, nous aurons ici un homme qui est fort votre ami, M. Stevartus, très savant fils d’un professeur de philosophie qui fut jadis fameux en votre pays. [10][19][20] S’il est aujourd’hui chez vous, je voudrais que vous le saluiez de ma part, ainsi que les très distingués Gronovius, Vorst, Sylvius de Le Boë et Senguerdius. [21][22][23][24] Les imprimeurs font graver en taille-douce le défilé solennel qui a accompagné l’entrée du roi et de la reine dans notre ville ; [11] si cela est beau, vous le verrez si vous voulez. Si vous n’avez pas encore reçu la feuille qui manquait à votre Gassendi[25] écrivez-moi et indiquez-moi laquelle c’est ; je vous en procurerai facilement une autre par un ami que j’ai ici. À Bologne en Italie, on imprime, sous le nom d’Ulisse Aldrovandi, un grand ouvrage botanique qui fera, dit-on, trois tomes in‑fo[12][26][27] À La Haye, près de chez vous, [28] on édite chez Adriaan Vlacq l’Astrologia Gallica de Jean-Baptiste Morin, grand ennemi de Gassendi, homme très bon et tout à fait pacifique. [13][29][30][31] Je vous dirai franchement et librement que j’ignore ce qu’il adviendra de ce livre et comment les savants le recevront ; mais j’ai personnellement connu son auteur, il a été mon collègue pendant quelques années car il était professeur royal de mathématiques et, avant cela, je l’avais fréquenté durant 26 ans. Je ne dis rien de son ouvrage astrologique, mais il était encore plus miles gloriosus que celui de Plaute : [14][32] novateur forcené, philosophe délirant et bouffon médisant à l’extrême, habitué à tempêter contre presque tous les gens qu’il rencontrait. Il se disait docteur en médecine (je ne sais pourtant de quelle université), mais il était profondément myope en la matière, en particulier dans le traitement des maladies ; il était aussi astrologue fort menteur, pour ne pas dire charlatan, [33][34] au nom de quoi il en a honteusement imposé à beaucoup de gens, même à la cour ; peut-être agissait-il ainsi pour ne pas paraître meilleur que les autres, comme c’est le propre de cette espèce d’hommes de peu de foi et très habitués au mensonge ; il mentait ainsi hardiment, peut-être comme celui, dans Cicéron, qui le faisait pour ne pas paraître s’écarter de son métier et de ses collègues. [15][35] Vale, très éminent Monsieur, et aimez-moi.

De Paris, le 10e d’octobre 1660.

Votre Guy Patin de tout cœur.


a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Johannes Antonides Vander Linden, ms BIU Santé no 2007, fo 89 ro et vo.

1.

Eleasar Lootius (1595-1668), prédicateur hollandais, accompagnait, comme ministre du culte, Willem Boreel van Duinbeke, ambassadeur des Provinces-Unies en France depuis 1650 (v. note [34], lettre 477). Lootius a occupé d’éminentes charges dans l’Église calviniste de Hollande. Il n’a pas laissé de trace dans les bibliographies.

2.

V. note [2], lettre 557, pour le Valetudinarium [L’Infirmerie] (Leyde, 1660) d’Alexandre Diodati, dont la correspondance avec Guy Patin n’a pas laissé de trace.

3.

V. notes [2], lettre 657, pour les « Lettres de savants hommes (arminiens) » (Amsterdam, 1660) et [4], lettre 574, pour le Rabelais d’Amsterdam (1663).

4.

La lettre suivante de Guy Patin à Christiaen Utenbogard n’est pas (comme celle-ci) datée du 10, mais du 12 octobre 1660. Je n’ai pas corrigé ce décalage de date dont une simple étourderie de Patin pourrait être la raison.

5.

V. note [5], lettre 628, pour Tomás Puellez, professeur de médecine à Salamanque, qui accompagnait la reine Marie-Thérèse et à qui Guy Patin attribuait ici (avec une nuance ironique) le titre médical, inaccoutumé en France, de Doctor [Docteur].

6.

V. note [1], lettre 642, pour cette publication posthume de la « Réponse de Claude Saumaise à Milton » (Dijon et Londres, 1660) ; elle mettait fin à la longue suite d’ouvrages polémiques échangés entre Saumaise et John Milton sur la décapitation de Charles ier, roi d’Angleterre, en février 1649.

7.

V. notes [17], lettre latine 109, pour les éditions des « Questions médico-légales » de Paolo Zacchias parues à Amsterdam (1651) et à Avignon (1655 et 1660), et [10], lettre 568, pour celle qu’on préparait alors à Lyon, parue en deux tomes en 1661.

8.

V. note [32], lettre 458, pour la 4e édition du « Guide pour la médecine » de Johann Daniel Horst (Ulm, 1660).

Sebastian Scheffer entreprenait à Francfort la réédition de trois traités de Caspar Hofmann qui parurent en 1664 avec dédicace à Guy Patin (v. note [9], lettre latine 125).

9.

V. note [20], lettre 352, pour l’Etymologicon de Johannes Gerardus Vossius (Amsterdam, 1662) que Guy Patin appelait ici les « Origines de la langue latine ».

10.

David Stevartus (ou Stuartus), fils d’Adamus Stevartus (mort en 1654), devint docteur en théologie et philosophie, et professeur de philosophie à l’Université de Leyde. Guy Patin l’a souvent salué dans ses lettres envoyées en Hollande. Dans celle du 23 juin 1661 à Johannes Antonides Vander Linden (v. sa note [6]) a dit avoir écrit à David Stevartus, mais il n’est rien resté de cette correspondance.

11.

L’Entrée royale de Leurs Majestés dans leur bonne ville de Paris, le 26e août 1660, {a}, avec cette légende :

« Qu’elle a de Majesté cette Auguste Princesse,
Que son visage est beau, que ses yeux sont charmants,
Que son port est divin, qu’il est plein d’agréments,
Mais, Dieux, qu’elle a de gloire à chasser la tristesse !
Français, cette Princesse abat votre souffrance,
Par elle vous avez le repos et la paix,
Célébrez dans vos cœurs sa mémoire à jamais,
Puisque par son mariage elle est Reine de France ! » {b}


  1. Gallica : v. note [8], lettre 632, pour le témoignage de Mme de Motteville sur ce fastueux événement (v. note [2], lettre 760).

  2. Venu de Vincennes et serpentant jusqu’à son entrée dans Paris par la porte Saint-Antoine, au pied de la Bastille, le long cortège équestre fait se succéder : le train de M. le gouverneur de Paris, les maîtres des cérémonies, les ambassadeurs, MM. du Parlement, les archers de la Ville, le bagage de Mgr le cardinal, les chevau-légers du roi, MM. les maîtres des requêtes, M. le chancelier suivi de ses 4 lieutenants, les gardes du corps du roi et de la reine, MM. de Ville, M. le procureur général, le capitaine des gardes, les Cent-Suisses, les mousquetaires, le gouverneur des pages, les échevins, le roi, M. le duc d’Anjou, MM. les princes ; au premier plan, les gardes de la reine, M. de Grammont, la reine, et ses officiers ferment la marche.

12.

L’unique ouvrage de botanique que le prolifique naturaliste Ulisse Aldrovandi (mort en 1605, v. note [13], lettre 9) ait écrit est sa Dendrologia [Traité des arbres…], éditée par Ovidio Montalbano (Bologne, 1668, mais en un seul tome in‑fo, v. note [4], lettre 758).

13.

V. note [9], lettre 568, pour l’« Astrologie française » (La Haye, 1661) de Jean-Baptiste Morin (mort en 1656), et [4], lettre 185, pour la vive querelle scientifique qui l’avait opposé à Pierre Gassendi dans les années 1640.

14.

V. note [10], lettre 541, pour le Miles gloriosus [Le Soldat fanfaron], comédie de Plaute.

15.

Référence sur le mensonge dont je n’ai pas su trouver la source : à la fin de sa lettre latine 242 (v. sa note [11]), Guy Patin a cité Cicéron sur les mensonges des médecins, mais dans une intention qui me semble différente de celle qu’il avait ici.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 89 ro.

Clariss. viro D. Vander Linden, Medicinæ Doctori, Leidam.

Monuit me ante duos menses, Vir Cl. amicus noster suavissimus
D. Romphius, se grandem quendam fasciculum accepisse à Te, qui mihi
per D. Lotium traderetur, de pro quo, licet nihil adhuc audiverim, nec viderim,
gratias habeo amplissimas, easdem suo tempore relaturus si possim. Eum
hactenus patienter expectavi, et in posterum expectabo, quousque mihi
redditus fuerit. Scripsit ad me D. Diodati, Med. Genevensis, de suo Vale-
tudinario
apud vos edito, rogàtq. ut Typographo condonem tot errata,
se inscio et absente commissa. Antehac scripsisti de quibusdam Epistolis
eruditorum virorum
nuper apud vos editis, de quib. nihil adhuc vidi nec
audivi : indica mihi, quæso, earum auctores : ut et, an apud vos prostet
nova quædam et elegantissima editio libri cujusdam Gallici, cujus
nomen author est Francois Rabelais, facetus scriptor, et insignis aretalogus.
Mittas quoque velim, Indicem eorum quæ habentur in illo fasciculo quem
tradidisti D. Romphio, quem ex animo saluto, si adhuc apud vos hæreat ; ut et
D. Utenbogardum, ad quem rogo, inclusam mittes. Hîc habemus Regem
nostrum, cum uxore Hispana, quæ secum adduxit Medicum quendam His-
panum, dictum Doctorem Puelles : vir est parvæ staturæ, nigris capillis,
ætatis forsan 56. annorum : sæpius ad me venit, dixitq. se ideo ex
Hispania profectum esse, ut me salutaret, mecum ageret de rebus
medicis, et Bibliothecam meam videret. Si quid scire velis ex Hispania, ejus
opera utar quando volueris. Hîc habemus nuper editam Divione, (urbe
patria Authoris, in Burgundia,) Cl. Salmasij Responsionem ad Miltonem,
in 4. Lugduni Celtarum prodibunt mense proximo Quæstiones Medico-
Legales Pauli Zacchiæ
, duob. tomis in fol. quorum primus erit plurimùm
adauctus, supra editiones 2 Avenionensem et 1 Amstelodamensem : secundus
erit planè novus. Audivi aliquid de nova editione Manuductionis ad Medicinam

t.

Ms BIU Santé no 2007, fo 89 vo.

Io. Dan. Horstij, Ulmæ editæ : et Francofurti aliquid esse sub prælo
amici quondam nostri Casp. Hofmanni. Quandonam prodibunt in lucem
nova opera D. Io. Ger. Vossij, præsertim Originationes Linguæ Latinæ ?
Hîc ante tres menses habimus virum tui amantissimum, D. Stevartum,
famosi cujusdam olim apud vos Philosophiæ professoris filium eruditissimum :
si hodie sit apud vos, ei menties velim nomine meo salutem : ut et clariss. viris,
Gronovio, Vorstio, et Sylvio del Boe, et Senguerdio. Solemnem illam pompam ingressus
Regis et Reginæ in Urbem nostram, delineant Typographi in tabulis
æneis ; si pulchrum fuerit istud, videbis si volueris. Si folium quod deerat
tuo Gassendo, nondum acceperis, scribe, et indica quodnam illud sit ; aliud
mihi facilè comparabo per amicum quem hîc habeo. Bononiæ in Italia,
typis mandatur magnum Opus Botanicum, sub nomine Ulyssis Aldrovandi,
quod dicitur habiturum tres tomos in folio. Hagæ Comitis in vicinia vestra,
editur apud Adr. Vlac, Astrologia Gallica, Io. Morini, Gassendo,
viro optimo est valde pacifico, supra modum infensi : qualis sit futurus
iste liber, et quomodo ab eruditis excipiretur, candidè dicam et liberè,
nescio : sed novi Authorem ipsum : fuit Collega meus, per aliquot annos,
erat enim professor regius in Mathematicis : et ante annos 26. eum apprime
noveram : de Opere Astrologico nihil enuntio : sed erat ille miles
gloriosus plusquam Plautinus : Novator furiosus : delirus Philosophus, et
maledicentissimus Histrio, in obvios plerosque omnes debacchari solitus.
Medicinæ Doctorem se profitebatur (ex qua Academia, nescio) sed in rebus
Medicis, præsertim in curatione morborum planè cæcutiebat : erat quoque
mendacissimus Astrologus, ne dicam Astrologus Aretalogus, quo nomine multis etiam ex nostris Magnatib.
turpiter imposuit : sed hoc fortassis agebat ne melior alijs videretur,
est enim ejusmodi hominum genus mendacissimum, et exiguæ fidei : fortiter itaq.
mentiebatur, forsan ut ille apud Ciceronem, ne ab arte et Collegis suis
videretur recedere. Vale, vire præstantissime, et me ama. Datum
Parisijs, x. Oct. 1660.

Tuus ex animo Guido Patin.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johannes Antonides Vander Linden, le 10 octobre 1660

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(Consulté le 25/04/2024)

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