L. 11.  >
À Claude II Belin, le 20 mai 1632

Monsieur, [a][1]

J’ai reçu la vôtre dont je vous remercie. Quant à la mienne, que le marchand de bézoard [2] vous a rendue, [1][3] il faut qu’elle ait été ouverte car je l’ai cachetée à l’ordinaire et comme est la présente. [4] Depuis ce temps-là, un honnête homme m’est venu voir, nommé M. Blampignon, [2][5] qui m’a rapporté, selon votre mandement, les douze livres, avec charge expresse de votre part de me les faire prendre, en cette substance ou en une autre ; ce que j’ai fait, voyant que vous le désiriez ainsi, non tamen tam specie remunerationis quam spe fiduciæ ; non debebatur illa mihi, ast hanc ego tibi debeo[3] Je vous en remercie avec affection, et Madame votre mère [6] pareillement. Quod spectat ad uxorem, eam duxi a quadriennio, ex qua duos suscepi filiolos, quorum prior tres natus annos vivit ; posterior vero parum apud nos vixit, ut pote qui 64 ætatis die, immiti et inclementi cholera morbo cum frequenti spasmo occubuit, cuius in horas dulcis recordatio mæstum me dolentemque efficit. Prior dicitur Robertus, posteriori vero nomen erat Carolus[4][7][8][9][10][11][12][13] Le second était en nourrice ; [14] le premier, ma femme l’a nourri tout du long. Je prie Dieu qu’il croisse avec sa bénédiction afin qu’il soit quelque jour honnête homme, et qu’il soit capable de rendre service à vous et aux vôtres ; il est bon petit garçon et bien éveillé. Quand vous prîtes la peine de me venir voir céans, [15] ma femme était avec sa mère, [16] en leur maison des champs qui est à Cormeilles. [5][17][18] Maintenant elle est chez mon père [19] en Picardie. Je ne manquerai pas, quand elle sera de retour, < de > lui témoigner votre bonne affection, et vous en remercie. Pour les moines, [20] ils ont fait à moi : [6] je ne trouve pas trop bons les meilleurs, s’ils ne sont très savants. Il y en a qui définissent μονακος, quasi μονος et αχος quasi solus tristis, solus vivens in solitudine et solicitudine ; [7] d’autres quasi μονιμον αχος quasi dolor perpetuus[8] parce que le peuple, voire le monde même, a été en perpétuelle douleur depuis que les moines ont mis leur nez dans ses affaires. La liberté philosophique des médecins les empêche de beaucoup aimer de telles sortes de gens, et < je > vous en aime tant mieux que nos deux génies s’y rencontrent également. [9] Cottard [21] est un camus assez rusé. Pour un Duret [22] sur les Coaques[10][23] je vous en enverrai un quand vous voudrez. L’Avicenne [24] des Junte [25] est un livre à garder, si les annotations de Mongius [26] et de Costœus [27] y sont. [11] Cottard a peu de livres de médecine. Je suis, Monsieur, votre très humble et affectionné serviteur.

Patin.

Ce 20e de mai 1632.


1.

Le « marchand de bézoard » était l’apothicaire Du Chemin qui servait alors de courrier entre Belin et Patin.

2.

Antoine Blampignon allait être agrégé au Collège des médecins de Troyes vers 1635.

3.

« non tant, cependant, dans une idée de rémunération que dans un espoir de confiance ; ce remboursement ne m’était pas dû, mais c’est moi qui vous le dois. »

4.

« Pour mon épouse, je l’ai prise il y a quatre ans, durant lesquels j’ai engendré deux fils. L’aîné est âgé de trois ans ; mais le second a vécu peu de temps parmi nous, vu qu’à l’âge de 64 jours il succomba à un affreux et cruel choléra morbus [v. note [24], lettre 222] avec fréquente convulsion ; Parfois, son souvenir, qui m’est doux, me cause de la tristesse et de la douleur. L’aîné s’appelle Robert, mais le second se nommait Charles. » Guy Patin avait épousé Jeanne de Janson le 10 octobre 1628. Le couple eut en tout dix enfants (Vuilhorgne) :

  1. Robert, baptisé le 18 août 1629, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, mort de maladie à Cormeilles le 1er juin 1670 (v. note [9], lettre 10), alors père de trois fils vivants, prénommés Ignace-Louis, François-Guy et Robert (v. note [18] de Comment le mariage et la mort de Robert Patin ont causé la ruine de Guy) ;

  2. Charles, premier du nom, baptisé le 18 novembre 1631, mort à l’âge de 64 jours ;

  3. Charles, second du nom, baptisé le 24 février 1633, avocat puis docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, exilé en 1669, mort à Padoue le 23 octobre 1693 (v. note [31], lettre 146), père de deux filles prénommées Charlotte-Catherine et Gabrielle-Charlotte (v. note [175] des Déboires de Carolus) ;

  4. Pierre, baptisé le 8 août 1634, avocat au Parlement de Paris, qui a signé les actes d’inhumation de son frère aîné Robert en 1670 et de son père en 1672 (v. note [29], lettre 106) ;

  5. François, premier du nom, baptisé le 21 novembre 1635, mort après quelques jours de vie ;

  6. François, second du nom, baptisé le 22 décembre 1637, tué le 9 octobre 1658 dans une rixe (v. note [29], lettre 106) ;

  7. Catherine, baptisée le 12 mars 1639, morte à deux ans ;

  8. Jean-Baptiste, baptisé le 14 juin 1643, mort en bas âge, mais vivant en janvier 1644 (v. note [28], lettre 99) ;

  9. Gabrielle-Catherine, baptisée le 4 octobre 1644, morte en bas âge, mais vivante en mars 1648 (v. note [4], lettre 153) ;

  10. Godefroy, baptisé le 15 septembre 1647, qui eut un fils, Ignace-Louis, avocat au Parlement de Paris (mort en 1745), père de Jeanne-Guy Patin, religieuse à l’hôpital de La Charité.

Seuls cinq enfants de Guy passèrent le bas âge, et trois lui survécurent (Charles second du nom, Pierre et Godefroy).

5.

Les Janson, beaux-parents de Guy Patin (v. note [9], lettre 10), étaient fortunés et possédaient une opulente maison des champs à Cormeilles-en-Parisis (Val-d’Oise), au delà d’Argenteuil, à trois lieues environ au nord-ouest de Paris (v. le premier paragraphe de la lettre 355). La plume de Patin a ici fourché en écrivant Corbeil, que j’ai corrigé en Cormeilles.

En 1651, après la mort de ses beaux-parents, dans la furie dépensière que lui injecta son élection au décanat, Patin racheta leur propriété de Cormeilles (v. note [16], lettre 264). V. note [11], lettre 280, pour le pèlerinage qu’y fit Achille Chéreau en 1864, et [2], lettre latine 466, pour la probable représentation partielle qu’on en voit sur le portrait de Patin dessiné en 1670. Au fil de ses lettres, il en a souvent décrit les richesses horticoles.

V. note [32], lettre 7, pour la visite que Claude ii Belin avait faite à Guy Patin en 1631.

6.

« On dit proverbialement donner le fait à quelqu’un, pour dire se venger de quelque injure, soit par la voie de raillerie, soit par des coups de main » (Furetière).

7.

« monakos comme monos et akhos, c’est-à-dire seul et triste, comme vivant dans la solitude et la sollicitude » ; Patin a déjà employé ce jeu de mot étymologique dans sa précédente lettre à Belin (v. note [10], lettre 10), et Érasme ne s’en est pas non plus privé (L’Éloge de la Folie, liv) :

Ad horum felicitatem proxime accedunt ii, qui se vulgo Religiosos ac Monachos appellant utroque falsissimo cognomine, cum et bona pars istorum longissime absit a Religione, et nulli magis omnibus locissint obvii. Iis non video quid possit esse miserius, nisi ego multis modis succurrerem.

[Aussitôt après le bonheur des théologiens, vient celui des gens vulgairement appelés religieux ou moines, par une double désignation fausse, car la plupart sont fort loin de la religion et personne ne circule davantage en tous lieux que ces prétendus solitaires. Ils seraient, à mon sens, les plus malheureux des hommes si je {a} ne les secourais de mille manières]. {b}


  1. Moi, la Folie.

  2. Traduction de Pierre de Nolhac (1927).

8.

« comme monimon akhos, c’est-à-dire douleur perpétuelle ».

9.

Génie : disposition d’esprit, penchant.

10.

Louis Duret (Bâgé-la-Ville, près de Bourg-en-Bresse, 1527-Paris 1586) était le second fils de Jean, gentilhomme et seigneur de Montanet en Piémont. Louis s’initia aux langues anciennes et à l’arabe avant de se consacrer à la médecine, qu’il étudia à Paris sous le patronage de Jacques Houllier (v. note [9], lettre 131). En 1552, il reçut le bonnet de docteur en Avignon, et se mit à enseigner et à pratiquer avec succès. En 1568, il obtint la chaire de médecine que Jacques Goupil venait de laisser vacante au Collège royal. Les rois Charles ix et Henri iii le prirent pour médecin ordinaire. Henri iii le fit nommer professeur à Montpellier, mais il ne fut admis dans sa chaire qu’après avoir de nouveau reçu le bonnet dans cette Université. De son mariage avec Jeanne Ronchin, Duret eut quatre enfants. Dans ses lettres, Guy Patin a évoqué deux des trois fils de Louis : le médecin Jean, et Charles, magistrat de la Chambre des comptes, connu sous le nom de président de Chevry (v. note [12], lettre 33). Louis Duret fut un des grands commentateurs d’Hippocrate, ennemi de la polypharmacie des Arabes et des rêveries astrologiques (A.‑J.‑L. Jourdan in Panckoucke) ; toutes qualités qui lui valaient l’admiration de Guy Patin. Les trois ouvrages majeurs de Duret sont :

  • Iacobi Hollerii Stempani, Medici Parisiensis celeberrimi, De morbis internis, Lib. ii. Illustrati doctissimis eiusdem authoris scholiis et observationibus non antea excussis : deinde Ludovici Dureti professoris Regii in eundem adversariis : et Anthonii Valetii doctoris medici exercitationibus luculentis. Eiusdem Hollerii De Febribus, De Peste, De Rhemediis κατα τοπους in Galeni libros, De Materia Chirurgica. Quæ omnia Ant. Valet. Medici opera auctiora et castigatiora in lucem prodeunt [Deux livres de Jacques Houllier, natif d’Étampes, très célèbre médecin de Paris, sur les maladies internes. Éclairés par les scolies et les observations du même auteur, imprimées pour la première fois ; puis par les remarques de Louis Duret, professeur royal, sur le même ouvrage, et par les brillants essais d’Antoine Valet, (v. note [14], lettre 738) docteur en médecine. Du même Houllier : Des Fièvres, De la Peste, Sur les livres de Galien des Remèdes selon les lieux (v. note [22], lettre 527), De la Matière chirurgicale. Le tout mis en lumière, augmenté et corrigé par les soins d’Antoine Valet] (Paris, Charles Macé, 1572, in‑4o, Medic@ ; rééditions à Genève par René Chartier en 1623, v. note [9], lettre 131, et à Paris par Guy Patin en 1664, v. note [14], lettre 738) ;

  • Hippocratis magni Coacæ Prænotiones. Opus admirabile in tres libros tributum. Interprete et enarratore Ludovico Dureto Segusiano. Ad Henricum iii Galliæ et Poloniæ Regem Christianissimum. Cum rerum commemorabilium indice amplissimo [Prénotions coaques du grand Hippocrate. Œuvre admirable distribuée en trois livres. Traduite et annotée par Louis Duret, de Bourg-en-Bresse. Dédiée à Henri iii, roi très-chrétien de France et de Pologne. Avec un très riche index des choses mémorables qui s’y trouvent] [Paris, Baptiste Dupuys, 1588, in‑fo pour la 1re édition posthume, par les soins de Jean Duret (v. note [3], lettre 149) ; Medic@], ouvrage majeur, que citait ici Patin pour la première de nombreuses fois dans ses lettres (mais dont on l’a déjà entendu parler dans la note [7], lettre 7) ;

  • In Hippocratis librum de Humoribus purgandis, et in libros tres de Diæta acutorum Ludovici Dureti, Segusiani, commentarii interpretatione et enarratione insignes ; a Petro Girardeto, Facultatis Medicæ Parisiensis Doctore, emendati, in ordinem distributi, ac primum in lucem prolati. Adiecta est sub finem accurata constitutionis primæ libri 2. Epidemiωn eiusdem Authoris interpretatione. Cum rerum et verborum Indice copiosissimo [Commentaires remarquables de Louis Duret, natif de Bourg-en-Bresse, pour expliquer et interpréter le livre d’Hippocrate De la Purgation des humeurs, et ses trois livres Du Régime des maladies aiguës ; amendés, mis en ordre et publiés pour la première fois par Pierre Girardet, docteur de la Faculté de médecine de Paris. Est ajoutée à la fin une explication soigneuse de la première section du second livre des Épidémies, par le même auteur. Avec un très volumineux index des matières et des mots] (Paris, Jean Jost, 1631, in‑8o ; Medic@).

11.

Le premier traducteur d’Avicenne en latin, au xiie s., a été l’Italien Gérard de Crémone, qu’on a longtemps cru espagnol (par confusion entre Cremona en Lombardie, et Carmona en Andalousie).

Giovanni Paolo Mongio (Mongius, médecin, philosophe et mathématicien italien au xvie s.) et Giovanni Costeo (Costœus, professeur de médecine à Turin puis à Bologne au xvie s.) ont commenté sa traduction du Canon d’Avicenne : Avicennæ Libri de re medica, ex recognitione Ioannis Pauli Mongii et Ioannis Costœi, cum annotationibus eorumdem [Livres d’Avicenne sur la matière médicale, suivant l’édition de Giovanni Paolo Mongio et Giovanni Costeo, avec leurs annotations] (Venise, V. Valgrisius, 1564, in‑fo).

La première édition de l’Avicenne des Junte (Giunti en italien, Zunti en vénitien, célèbre famille d’imprimeurs originaires de Florence, fondée par Philippe Junte en 1497) avait paru quelques années plus tôt (Venise, 1555, in‑8o, Medic@) :

Avicennæ liber Canonis, de medicinis cordialibus, et cantica, Iam olim quidem a Gerardo Carmonensi ex arabico sermone in latinum conversa, Postea vero ab Andrea Alpago Bellunensi, philosopho et medico egregio, infinitis pene correctionibus ad veterum exemplarium arabicorum fidem in margine factis, locupletissimoque nominum arabicorum ab ipso interpretatorum, indice decorata, Nunc autem demum a Benedicto Rinio Veneto, philosopho et medico eminentissimo, eruditissimis accuratissimisque lucubrationibus illustrata. Qui et castigationes ab Alpago factas suis quasque locis aptissime inseruit : Et quamplurimas alias depravatas lectiones in margine ingeniosissimeque emendavit : Et locos, in quibus auctor ipse vel eandem sententiam, eandemve medicamenti unius compositionem iterat, vel oppositas inter se sententias ponit, vel aliquid denique ab Hippocrate, Aristotele, Dioscoride, Galeno, Paulo, Aetio, Alexandro, Serapione, Rasi, Halyabate, Alsarabio mutuatur, diligentissime indicavit : Plurimis etiam arabicis vocibus nunquam antea expositis, latinum nomen invenit : Indicemque latinum medicamentorum simplicium in secundum librum composuit. His accesserunt Avicennæ libellus De removendis nocumentis, quæ accidunt in regimine sanitatis : Eiusdem Tractatus De Syrupo acetoso. Ab eodem Alpago ex arabico in latinum sermonem translati.

[Le livre du Canon, (l’opuscule) sur les médicaments cordiaux et les cantiques d’Avicenne. Ils ont certes déjà précédemment été traduits d’arabe en latin par Gérard de Crémone (au xiie s.), puis enrichis (en 1527) par Andrea Alpago, distingué médecin et philosophe natif de Belluno (Vénétie), d’un nombre presque infini de corrections marginales, sur la foi des vieux exemplaires arabes, et d’un très volumineux index des mots arabes qu’il a lui-même interprétés. Les voici maintenant augmentés des très savants et soigneux commentaires de Benedetto Rinio, très éminent philosophe et médecin natif de Venise (1485-1565), qui y a aussi très pertinemment inséré, en leur lieu propre, les corrections faites par Alpago, et qui a très intelligemment amendé, dans la marge, quantité d’autres passages corrompus ; il a en outre très soigneusement indiqué les endroits où l’auteur lui-même a soit répété le même avis ou la composition identique d’un même médicament, soit émis des avis contradictoires, soit enfin emprunté à Hippocrate, Aristote, Dioscoride, Galien, Paul (Éginète), Aétius, Alexandre (de Tralles), Sérapion, Rhazès, Haly Abbas, Alsarabius ; de plus, il a trouvé l’équivalent latin de plusieurs mots arabes qui n’avaient pas été précédemment expliqués, et dressé un index latin des médicaments simples décrits dans le second livre. Ont été ajoutés, traduits d’arabe en latin par le même Alpago, l’opuscule d’Avicenne sur la Suppression des erreurs nuisibles qu’on commet dans le régime de santé, et son Traité sur le sirop aigre].

Cet ouvrage a été réimprimé plusieurs fois, mais je n’ai pas connaissance d’une édition européenne plus récente et aussi complète des œuvres d’Avicenne, ce qui surprend quand on considère l’influence qu’il a exercée sur l’évolution de la médecine.

a.

Ms BnF no 9358, fo 16 ; Triaire no xi (pages 44‑46) ; Reveillé-Parise no viii (tome i, pages 15‑16).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 20 mai 1632.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0011
(Consulté le 29.03.2020)

Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.