L. latine 98.  >
À Johann Daniel Horst, le 8 mars 1658

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Au très distingué M. Johann Daniel Horst, archiatre à Darmstadt. [1]

Très distingué Monsieur, [a][2]

J’ai reçu ce 24e de février, c’est-à-dire avec bien du retard, votre très agréable lettre que vous aviez pourtant écrite le 16e de décembre de l’an passé. Quelle qu’elle ait été, la raison de ce délai ne m’importe absolument pas : tous les postiers ne sont en effet pas des Ladas. [3] Puisse tout bien continuer entre nous dorénavant ; mais en attendant, Dieu soit loué, et les Muses, grâce auxquels ceux qui sont éloignés l’un de l’autre et ne se sont jamais vus s’entretiennent amicalement et, à la manière des anciens, sans fard, sans tromperies et simplement per ceram et linum, et literas animi interpretes ; [2][4] ce qu’à l’avenir, absolument sans aucun doute, je souhaite de ma part et espère de la vôtre, si je vous connais bien. Si votre fils aîné vient jamais en notre ville, je ferai tout mon possible pour qu’il comprenne quel grand cas je fais de vous. [3][5] Pour les dissections anatomiques, on travaille avec soin cette partie de la médecine durant les mois d’hiver, en raison de l’abondance des cadavres que procure ici la potence à laquelle on accroche tant de vauriens et de pendards, peine qu’on leur inflige pour mettre un terme à leur malheur. [4][6][7] Au printemps et en été fleurit l’étude de la botanique ; sauf pour la connaissance des plantes, qui est nécessaire pour bien remédier, j’en fais pourtant moins de cas, par comparaison avec le très grand profit que les philiatres recueillent tant des opérations chirurgicales qui se pratiquent ici très fréquemment, que des thèses [8] qui se disputent publiquement dans les Écoles de médecine et que des leçons publiques données par quatre docteurs qu’on a choisis : le premier enseigne la physiologie[9][10] le deuxième la pathologie[11][12] le troisième la chirurgie [13][14] et le quatrième la botanique[5][15][16] Il y a en outre quatre professeurs royaux qui enseignent en un autre lieu, qui est le Collège de France, c’est-à-dire le Collège de Cambrai : [17] le premier enseigne l’anatomie[18] le deuxième la chirurgie[19] le troisième et le quatrième la thérapeutique et ce qui touche aux fièvres ; [20][21][22] mais sans toujours l’assiduité et la diligence qu’ils devraient y mettre. L’an dernier, j’ai enseigné pendant six mois entiers, de mars à la fin d’août, avec grand concours d’auditeurs ; les trois autres ne l’ont fait que pendant à peine un ou deux mois. [6] Il y a encore un autre avantage qui convient parfaitement aux philiatres : il leur est permis de visiter les malades dans deux très grands hôpitaux, en présence de médecins à qui on a confié cette charge ; s’ils sont studieux, ils peuvent y recueillir chaque jour quantité d’exemples et d’observations variées, bien qu’en ces endroits on n’exerce pas la médecine aussi bien et aussi soigneusement que chez les nobles et les bourgeois, qui sont traités avec plus grande précaution. [7][23][24]

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Vous connaissez ces vers de l’excellent Juvénal :

Curantur dubii Medicis majoribus ægri,
Plebs vel discipulo vivit contenta Philippi
[8][25][26]

Je ne pense pas que le fœtus se nourrisse par la bouche, quel qu’ait pu être le jugement de quelques auteurs modernes sur ce sujet ; et cette opinion est très commune, comme bien d’autres qui surabondent sur la reproduction de l’espèce, en ce siècle trop curieux et qui veut absolument innover. Je suis fort ami de Thomas Bartholin depuis des années. [27] J’ai ici connu il y a dix ans ce De la Courvée, je n’admire pas ce qu’il a écrit, ni ne m’y attarde. Ce livre n’est pas conforme à Hippocrate, chez qui il ne se trouve rien de semblable à ce qu’on y lit ; et je pense qu’il ne peut être juste, tant il en découle de faussetés et d’absurdités. [9][28][29][30][31] Je me souviens parfaitement de ce Conerding : [32] il était de grande taille et un peu obèse, presque cubique ; jeune homme de bonnes mœurs et savant, il a vécu ici il y a dix ans ; si vous lui écrivez, je vous prie, au nom de toutes les Muses, de le saluer de ma part et de lui promettre toute sorte de services. Vous ferez de même, s’il vous plaît, pour Christian Buncken de Hambourg ; je n’ai pas vu sa thèse de rheumatismo ; j’ai pourtant une bonne raison de l’attendre de l’auteur lui-même, mon ancien ami, mais pense qu’elle ne me manquera pas. [10][33][34]

Chaque fois que du pus, ou de la sérosité, est évacué par les urines, même les plus éminents médecins croient ici ordinairement que cela se fait par la voie des artères, sinon toujours, au moins la plupart du temps ; je me souviens avoir vu ici de temps en temps quelques cas d’une telle évacuation {depuis 34 ans que j’ai exercé la médecine} et ne doute pas que la Nature elle-même se crée de nombreux passages, inconnus des meilleurs observateurs. [11][35]

Le prix des Opera omnia de Gassendi n’est pas encore arrêté et je pense qu’il ne le sera pas avant quatre mois. Je souhaite acquérir les Exercitationes anatomicæ de Lauremberg, si elles sont à vendre à quelque prix que ce soit ; [12][36][37] mais je ne veux pas que vous m’en envoyiez votre exemplaire personnel. Je m’évertue néanmoins à en acquérir un autre que le vôtre ; peut-être que M. Christian Buncken ou l’excellent Conerding nous fourniront là leur aide précieuse. Je sais bien que ce Lauremberg fut un très savant homme. Je vous remercie pour les livres de Conrad Victor Schneider, de Osse cribiformi, et de Rolfinck ; je les ai en effet déjà tous les deux, tout comme les Variæ lectiones de Reinesius, qui est un grand savant, de vaste instruction, et un écrivain méticuleux ; je n’éprouve que de nobles sentiments à l’égard d’un si grand personnage. [13][38][39][40][41] Je n’ai jamais vu ce qu’il a écrit d’autre, non plus que le livre de Grembs en faveur de Van Helmont ; [14][42][43][44] peut-être le fera-t-on venir dans cette ville, et j’en dirai librement O infelices chartæ cur tam male, tam misere periistis ! [15] L’impudence de ce siècle m’étonne fort : il existe un homme pour écrire en faveur de Van Helmont, vaurien maniaque, comme quelqu’un écrivit jadis une Apologia pro diabolo[16][45][46][47] J’ai ici les Resolutiones medicæ de Gaspar Bravo ; [17][48] j’approuve cependant votre jugement : il s’y trouve de bonnes choses à choisir et à retenir.

Je divise la chimie en trois parties. [49] La première est naturelle, elle s’occupe à distiller les substances simples et composées ; je pense qu’elle n’est pas à dédaigner. La seconde est médicale, c’est cette partie de la pharmacie qui s’applique à la préparation soigneuse des médicaments, que connaissent nos apothicaires ; [50] elle a parfois son utilité dans le traitement des maladies, pourvu qu’on n’oublie pas qu’elle est {une servante} [18] un instrument et qu’elle ne se substitue pas à la légitime méthode de remédier, mais qu’elle est à son service, comme à celui d’une très noble dame. J’appelle la troisième métallurgique, c’est celle que pratiquent certains fripons pour fabriquer de la fausse monnaie, et leur industrie les conduit fréquemment à l’infamie du gibet. [51] Ceux-là déclarent très souvent que, pour guérir les maladies, ils détiennent et fabriquent des remèdes secrets dans leurs fourneaux ; ils falsifient l’or et l’argent, et traînent une misérable vie. J’abandonne cette troisième partie à ceux qui sont initiés à ses mystères. La première a son utilité, mais la seconde recèle de nombreux abus ; si on les en retranche et supprime, je pense qu’elle peut parfois être utile, pourvu qu’on ne l’institue pas comme un art en soi, mais seulement comme une partie de la pharmacie, qui est tout à fait différente et distincte de ces trois principes des chimistes. [19][52] Voilà ce que je pense de la chimie, ce qui n’est peut-être en rien différent de votre jugement ; mais je vous permets tout à fait de penser autrement, car ce vers du poète s’est depuis longtemps gravé dans mon esprit : Diversum sentire duos, etc[20] Il ne me déplaira pourtant pas de répondre brièvement à ce que vous m’avez exposé sur la chimie. [Ms BIU Santé 2007, fo 68 ro | LAT | IMG] Elle procure, dites-vous, des remèdes très choisis, sans lesquels les maladies les plus graves ne peuvent être écartées ; je réponds à cela : Transeat major ; [21][53] nous nous passons facilement de ces médicaments très choisis, et ne les utilisons pas ; cependant, on combat ici avec succès les maladies les plus graves grâce à l’aide de remèdes communs et simples, employés avec art et méthode. Tels sont pour nous la phlébotomie, un régime alimentaire convenable et la purgation très souvent répétée, [54][55][56] pourvu qu’on l’obtienne avec des médicaments bénins, comme casse, séné, rhubarbe, sirop laxatif de roses et de fleurs de pêcher ; [57][58][59][60][61] s’il y faut de plus puissants, nous en venons aux confections de scammonée, comme le diaprun laxatif, le diaphénic, le diacnicus, aux extraits de citron, de psyllium, de suc de roses ; [22][62][63][64][65][66][67] nous ne touchons presque jamais à la confection Hamech et la bénédicte laxative, [23][68][69][70] hormis peut-être dans les assoupissements et pour renforcer la faculté purgative des lavements. [71] Les corps de nos Français sont faciles à évacuer, mais particulièrement ceux des Parisiens : trois gros de séné et une once de sirop de roses tout au plus suffisent à les purger. Nous ne recourons presque jamais à la coloquinte, à l’élatérium et aux cathartiques de ce genre, qui sont dotés d’une grande puissance et d’une malignité suspecte ; [72][73] mais jamais à l’antimoine, que notre Faculté a condamné comme poison il y a 90 ans et à vrai dire, ce toxique métallique a parfaitement mérité une telle censure. [24][74] Pour sembler savoir proposer quelque chose de mieux que leurs autres collègues, certains vauriens agités ont récemment entrepris de le faire revenir des enfers ; mais il a si malencontreusement tué tant de misérables malades trop crédules qu’il a dû s’en retourner unde malum pedem attulerat[25][75][76][77] avec sa malignité. Certains d’entre eux ont prétexté qu’ils n’avaient pas bien compris la bonne manière de le préparer ; aucune ne nous a encore du moins paru inoffensive et dénuée de malignité évidente. C’est pourquoi nous n’utilisons pas l’antimoine, de quelque façon qu’on le prépare, et dans cette ville vivent plus de 80 docteurs qui tiennent l’antimoine en horreur. S’il en reste certains qui promettent à leurs malades quelque forme de secours en l’employant, on les considère ici communément comme mendiants, imposteurs, charlatans, adulateurs d’apothicaires, gens avides de nouveauté, ou sorciers, puisque ce médicament des Centaures n’a encore pris la place d’aucun autre. [26][78][79] Je sais que la diversité des remèdes, leur nouveauté et leur multiplicité ont leurs charmes chez les malades qui pâtissent d’être trop crédules ; à quoi les mène ou entraîne la scélérate, frauduleuse et maligne nation des pharmaciens, qui est la peste de la très sainte médecine. Ces coureurs de profit entièrement corrompus, qui ne songent à rien d’autre qu’au lucre éhonté, tendent misérablement un piège aux bourses des malades qu’ils convoitent avidement ; et de manière fort peu chrétienne, ils concluent un pacte et une alliance avec certains médicastres, dont les magistrats ne devraient pas tolérer l’existence ; d’où viennent tant de larmes, de crimes et d’homicides. Je ne sais quand un juge en prendra soin ; tel est le fait de la trop grande philargyrie de ce siècle, qui a non seulement accaparé, mais aussi fasciné les esprits de nombreux médecins.

Cette industrieuse et onéreuse pharmacie, quelque puissance qu’elle prétende exercer en faveur des malades, n’est presque rien d’autre qu’une supercherie cachée et continuelle. Devant les médecins savants et sages, je puis vraiment déclarer à son sujet :

Cum bene se tutam per fraudes mille putavit,
Omnia cum fecit, Thaïda Thaïs olet

(Martial, livre vi, épigramme 93). [27][80][81]

Par une singulière faveur de Dieu, trois gros de feuilles d’Orient macérées pendant un quart d’heure dans un bouillon de viande m’ont suffi jusqu’ici pour demeurer en excellente santé. [28][82] Pourquoi donc réclamons-nous tous ces excréments des Arabes pour nous évacuer les intestins ? [83] La meilleure médecine est celle qui s’en tient à un petit nombre de médicaments, et qui n’incommodent guère la nature. Je sais bien sûr que les grands maux requièrent de grands, et même de très grands remèdes ; tout comme de plus puissants chez les hommes plus forts : ceux qui conviennent aux Allemands sont plus puissants que ceux qui conviennent aux Français. J’en suis entièrement d’accord ; mais nous purgeons avec méthode et en toute sécurité, suivant ce précepte d’Hippocrate : Modo prosis ut non noceas[29][84] Il n’y a aucune sécurité dans l’antimoine, même le mieux purifié et le mieux préparé ; c’est pourquoi nous nous gardons d’en abuser ou même d’en user, nous en tenant prudemment à la sentence de Lucas Stengel, médecin d’Augsbourg, excellent et très savant homme ; j’ai ici son livre publié à Augsbourg en 1569, dont nous louons et approuvons chacune des parties. [30][85][86] Et voilà pour la chimie ; tout ce que vous pourrez en penser d’autre ne me mécontentera jamais. Pierre-Jean Fabre est à l’évidence un médicastre du Languedoc et un imposteur chimique ; il a très mauvaise réputation dans nos contrées pour l’infinité de meurtres qu’il a commis avec sa médecine métallique et presque stygiale ; il a produit quantité d’écrits chimiques, auxquels on n’accorde aucune valeur dans la France tout entière. [31][87] Après la Legenda Monachorum[32][88] où se lisent tant d’absurdités, les Français studieux et savants ne méprisent aucun livre plus que ceux des chimistes, car ce sont les pires des vauriens et les plus effrontés des donneurs de promesses. Par la témérité de leurs discours, ils mènent les philiatres à mépriser la doctrine hippocratique et galénique, [89] dont ils n’ont jamais compris la grandeur et le mérite, et ne les comprendront jamais s’ils persistent à délirer de tant de façons.

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Je n’ai pas besoin de cette Meteorologia du prince sérénissime écrite en allemand car je suis bien incapable de la comprendre ; [33][90] mais je ne refuse pas les autres opuscules s’ils se peuvent avoir, à quelque prix que ce soit. Je n’ai jamais vu l’Aerologia de Panaroli, mais j’ai ses Observationes[34][91] Notre collègue Guillaume Petit n’a jamais rien écrit, pas même sur l’éclipse, bien qu’il soit très savant ; mais celui qui en a écrit est un commissaire royal de l’Artillerie, très savant en mathématiques. [35][92][93][94] Rien ne me semble par nature être si absurde et si stérile que les promesses des chimistes, les révélations des moines et les prédictions des astrologues ; et voilà les trois sortes d’hommes qui mentent le plus. [95][96]

Dans la phlébotomie, qu’il convient de prôner et aussi de répéter fréquemment, chaque fois que la gravité de la maladie l’exige et que les forces du malade le permettent, nous suivons Hippocrate, Galien, Fernel, Botal, [97][98][99][100] et non sans profit, et même pour le plus grand avantage de nos malades. Je vous énumérerais en vain les mérites d’un si éminent remède, je ne doute pas que vous les connaissiez parfaitement ; au moins peuvent-ils être cherchés dans les auteurs que j’ai loués ci-dessus. Les corps de nos compatriotes sont sanguins, bilieux, bien engraissés et emplis d’une grande quantité de sang, gonflés d’excellent suc ; [36][101][102] on ne peut les rendre heureux sans la saignée, qu’on pratique ici hardiment, chez les enfants comme chez les vieillards, toujours avec bonheur, aussi longtemps que la gravité de la maladie est due à l’intempérie chaude des viscères et à la constitution pléthorique, qui toutes deux sont ici constantes. [103][104][105][106] Mais je m’arrête là ; je vous enverrai bientôt quelques thèses médicales qui vous feront comprendre à quel point la phlébotomie surpasse les autres remèdes. [107]

Je ne sais ce que vous entendez par les remèdes bézoardiques : [108] je pense qu’aucun altérant n’est meilleur que les bouillons rafraîchissants, la tisane commune ou l’eau froide toute simple, que Galien recommande toujours dans le traitement des maladies aiguës ; et je pense qu’elle est, avec la phlébotomie, le plus puissant cardiaque dans l’ardeur fébrile ou dans l’échauffement des viscères. [37][109][110][111][112][113] Cette pierre de bézoard, que vantent tant les pharmaciens, et les cardiaques des Arabes, ces débris qu’on dit précieux, sont de pures fictions et des moyens pour attraper les bourses, conçus pour dépouiller les malades et enrichir les apothicaires. Tenez la fraude et l’imposture loin à l’écart de l’art le plus sacré. Un médecin doit être homme de bien, philosophe chrétien, irréprochable dans sa vie et pur de crimes ; à l’égard des malades, au moins doit-il se comporter sans déguisement ni imposture. Je préférerais être trompé que tromper quiconque.

Dans la podagre, [114] j’accuse moins les articulations, qui sont les parties réceptrices, que les viscères, en particulier le foie et parfois le cerveau, qui ont transmis aux pieds une sérosité virulente et maligne. Je n’ai pas le livre de Cnöffel contre Corrade ; [38][115][116] si vous voulez l’envoyer, il y aura à la prochaine foire de printemps de Francfort un certain libraire de Genève, du nom de Tournes, ou Tornæsius, qui acceptera de me le remettre, avec peut-être d’autres qui vous seront tombés sous la main. [117][118] Je vous enverrai une autre fois plusieurs de nos thèses. Je vous ai écrit sur l’organisation de l’Université de Paris au début de ma lettre. Pour la subsistance des étudiants, le prix des denrées est ici florissant, tout est très cher : vin, viandes, vêtements et livres ; surtout depuis 9 ans, après que Paris a été assiégée par le jeune roi, sur les conseils de la reine mère, de Mazarin et du prince de Condé. [39][119][120][121][122] Lui s’est depuis séparé du roi et vit aujourd’hui en Flandre, soumis aux Espagnols ; après avoir ici tout troublé et perturbé, il est aujourd’hui notre ennemi et s’est mis au service du roi d’Espagne ; à tel point que je puis dire de lui ce que Juvénal a jadis dit d’Hannibal, le chef borgne des Carthaginois : Magnus mirandusque cliens sedet ad prætoria regis, Donec Austriaco libeat vigilare tyranno[40][123][124][125][126] Pour la nourriture et l’habillement d’un jeune homme de bonne famille, afin qu’il ne manque de rien et s’applique diligemment aux études, il faut y consacrer une somme d’au moins deux cents de vos thalers, ce qui revient à presque six cents de nos livres tournois[41][127] < Hermann > Conerding, Christian Buncken, de Hambourg, ou M. Volckamer, de Nuremberg, vous renseigneront mieux que moi là-dessus. [128]

Mais avant de vous quitter, je vous prie de m’expliquer qui fut cet Oswald Crollius, auteur de la Basilica Chymica[42][129] On dit qu’il n’a jamais exercé la médecine, ce que je croirais sans peine ; ou du moins l’a-t-il exercée de la pire façon, étant donné qu’il ne l’a jamais comprise. Je pense la même chose d’Andreas Libavius. [130] Où et quand ces deux-là sont-ils morts ? Libavius a pourtant été un très savant homme, qui me semble être mort [Ms BIU Santé 2007, fo 69 ro | LAT | IMG] à Cobourg vers 1616 ; mais on dit que Crollius est mort à Prague vers 1609 ou 1614. [43][131] Ici chez nous, il n’y a plus d’autres chimistes que quelques pharmaciens qui se parent de ce titre pour persuader les nobles et les gens très riches qu’ils connaissent intimement de nombreux secrets contre certaines affections ; mais ce sans grand succès car on ne repousse pas les maladies par des secrets, mais par la méthode, quæ est summum Artis nostræ secretum[44] S’il existe d’autres chimistes, ce sont quasiment des mendiants et des scélérats, que le dénuement et le désespoir, ou l’ignorance de la plus pure médecine, ont poussés vers la chimie en vue de fabriquer de la fausse monnaie sous ombre de médecine, ce qui leur fait traîner une misérable vie jusqu’à parvenir au gibet, ou en vue d’attaquer et de ravager les vies des hommes, en se servant de leur art inconnu et en débitant des pilules, des poudres ou des distillations à tous ceux qui se présentent à eux, même au pauvre petit peuple, Ut faciant rem, si non rem, quocumquemodo rem[45][132] Certains de nos docteurs maîtrisent ces opérations chimiques et n’utilisent pourtant pas de médicaments chimiques. La phlébotomie emporte tous les suffrages dans le traitement des maladies, à moins qu’elles ne soient incurables ; c’est un remède noble et de premier ordre, et véritablement souverain, sans lequel la guérison ne se fait pas (voyez Francisco Valles dans sa Methodus) ; [46][133][134] on l’accompagne d’un régime alimentaire bien choisi et de la purgation douce avec séné et moelle de casse, quelque sirop cathartique, parfois de manne (médicament que je trouve fort suspect) [135] et des autres remèdes susdits. Au printemps, nous employons le lait d’ânesse nouveau ; [136] aux mois d’été, nous venons à bout de l’intempérie ardente par le bain ou le demi-bain d’eau douce, [137] après que les remèdes universels que sont la phlébotomie et la purgation ont ouvert la marche. Nous recourons parfois, mais rarement, aux eaux minérales car elles ne font au mieux qu’échauffer et dessèchent très puissamment ; [138] c’est-à-dire quelles ravagent et anéantissent malencontreusement l’humide radical implanté dans les intestins, [139] car il est primordial pour la survie de ne pas dessécher les viscères.

Voilà pour vous une bien longue lettre qui vous fera connaître comment nous nous y prenons ici et de quelle façon nous pratiquons la médecine. Si ce que j’ai dit contre les chimistes vous semble trop rude, vous vous souviendrez que je condamne l’abus et veux anéantir l’erreur, mais que je n’ai pas de haine pour les hommes, surtout s’ils veulent dorénavant se repentir de leurs égarements et revenir à plus de bon sens. Pour le reste, gardez-vous de croire qu’il faille vous donner la peine de contester ce que j’ai dit : loin de nous cette affectation, succus iste lolliginis bonos viros non debet tangere[47][140] Je vous aime et admire comme une grande étoile de brillant éclat ; je m’indignerais donc vivement si cette diversité d’opinions répandait entre nous quelque division. Et sur ce vœu, je cesse d’écrire, mais ni de vous honorer, ni de vous aimer. Portez-vous bien, très éminent Monsieur, et aimez en retour, de tout cœur et en toute franchise authentique, celui qui honore et affectionne le nom des Horst et leur famille tout entière. Je salue votre fils aîné, et les deux miens vous saluent aussi et vous remercient pour votre livre. [141][142]

De Paris, le 8e de mars 1658.

Votre Guy Patin en toute franchise, docteur en médecine de Paris et professeur royal.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Johann Daniel Horst à Guy Patin, le 8 mars 1658.
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(Consulté le 15.10.2019)

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