L. 160.  >
À Henri Gras, le 24 septembre 1648

Monsieur, [a][1]

Si vous avez été en peine de mes nouvelles, aussi l’ai-je bien été des vôtres. C’est une des incommodités que m’apporte le changement de maison que Monsieur votre frère a fait, car depuis ce temps-là nous ne le voyons plus. [1] Le livre de M. Hofmann [2] de Medicamentis officinalibus est fort bon. M. Riolan, [3] qui est son ennemi, dit que la préface au lecteur vaut 100 écus d’or. Il y a là-dedans 50 chapitres qui ne se peuvent payer. [2] Tout le premier livre vaut de l’or, hormis quand il dit que le séné [4] est venteux. [3] C’est un abrégé excellent de toutes les botaniques et tous les antidotaires [5] qui ont été imprimés depuis cent ans. Quand vous aurez la thèse de M. Guillemeau, [6][7] mandez-moi ce que vous en pensez. Elle a bien plu de deçà et les apothicaires [8] en ont bien grondé, mais ils n’ont osé mordre. [4] Nous avons perdu le mois passé le bon M. de La Vigne. [9] Le cardinal de Sainte-Cécile [10] est mort à Rome, on dit tout haut que c’est ex immodica venere[5] La reine [11] avait fait arrêter ici MM. de Broussel [12] et de Blancmesnil, [6][13][14] mais enfin elle a consenti à leur élargissement, sans quoi l’État était en danger. [7][15] Je suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 24e de septembre 1648.


1.

Seule mention dans les lettres de Guy Patin du frère de Henri Gras, médecin de Lyon (destinataire probable de cette lettre de Guy Patin), à qui Caspar Hofmann avait dédié son De Anima (inédit, v. notes [59] et [60], lettre 150). Ce frère devait vivre à Paris, mais il avait déménagé après avoir été voisin de Patin.

2.

Le livre de Caspar Hofmann, « Des Médicaments officinaux » (v. note [7], lettre 134) fournit une description commode et fort complète des médicaments alors en usage ; elle est répartie en deux livres, portant sur les remèdes végétaux, auxquels s’ajoutent des prolégomènes (suppléments), sur ceux qui sont issus des règnes animal et minéral.

La seconde moitié de l’In materias officiniales Præfatio [Préface sur les matières officinales] est une vigoureuse diatribe, très chère à Guy Patin (comme il l’a écrit dans sa lettre du 24 décembre 1649 à Johann Georg Volckamer), contre les dangers des médicaments métalliques ou « luxurieusement » composés (v. note [24], lettre 117) :

Ut ad mineralia veniam, oleum vitrioli quid facit, etiam paucarum guttarum ? Subsidit in fundo vasis, post fortissimam etiam concussionnem : et in ventriculo non fiat idem ? Ubi factum est, annon subito noxa quoque ? Dic tu mihi, qui dubitas, unde in quibusdam fato functis visus fuit ventriculus, aut totus quasi corrosus, aut niger ? Et quid miraris ? Inspice seorsim septem Chymicorum opera, et invenies, vim, violentiamque ignis implere utramque paginam. Ita loquor : Moderatus quidem ignis gignit, quod testantur vel fornaces Ægyptiæ : at immoderatus citra controversiam corrumpit. Corrumpit autem modo in hoc, modo in illud, quod prout fortuitum accipit ab istis βαναυσις nomen, ita fortuitum habet usum. Ex vegetalibus prodeunt fere liquores caustici, quibus nuspiam tuto utaris, nisi materiæ alicui solidæ per partes minimas ita involvantur, ut coire amplius non possint. Ex mineralibus nunquam quidquam indemne exsistit. Qui corrigere volunt vegetalibus alexipharmacis, verbi gratia Theriaca, laterem lavant. Nulla enim proportio est inter illa, nec vegetabile illum domare possit vel Antimonium, vel Hydrargyrum, vel Arsenicum, vel tale aliquid. Qui confugere solent ad sublimationes, præcipitationes, reverberationes, cohobationes, amalgamationes, essentificationes, et nescio quas alias machinas monstrificas, tam nihil efficiunt in domanda Stygia illorum malitia, ut jam quidam ex illo sodalitio ad desperationem acti, ultro fassi sint, Frustra tentari omnia. Inter hos Fabricius noster Hildanus in Ep. ad Doring. et ex eo Sennertus, l. <5> Inst. part. 3. sect. 3. c. 18. Mercurium vitæ ipsis dictum, Mercurium mortis et vitæ æternæ vocat. Eodem jure Crocum metallorum, qui ex Antimonio fit, Crocum diabolorum jure appelles. Interim audias laudes tantum non angelicas ; Universales esse Medicinas, a sordibus terrenis ita purgatas, ut jam nihil illis commune sit cum fæcibus elementorum, cum corruptibili et mortali, uno verbo, corpora metaphusica, cælestia, ætherea, contra omnes deploratissimos morbos, cito, tuto, jucunde ex fundamento curandos. Sed jam me deficit spiritus ! In his fere regnat Antimonium, sexcentis præparationibus ita vexatum miraculum, ut desint illis verba, quibus pro dignitate ornent. Atque ut singuli de suo secreto magnificis elenchis ebuccinant, noctuæ ipsi ad argenti, aurique aucupia nati : ita etiam fere noctu vagantur, secreto ditiorum ædes ingrediuntur, omnia tentant, donec succedat aliquid, robori naturæ debitum potius, quam virtuti medicamenti infamis, nec illud diu duraturum. Sed quo me provehit rei indignitas ? Exemplo me absolvam. Qualis erat Panacea Amvaldina ? Immortalis Scherbii judicio, Venenum, quod tamen ille medicamentum Astrale vocabat. Interim, dicis, curatus illo fuit Laurentius Rhodomannus in morbo ancipti, in quo cura Galenicorum frustranea diu fuit ! Non negat hoc Scherbius : sed fortuitum fuisse successum ait, fere in Thermis fit et Acidulis, præsertim si indistincte usurpentur. Et per Hygieam, quei fieri potest per rerum naturam, ut unum medicamentum omnes curet morbos ? Sed ubi nunc est Panacea illa ? Periit cum Opifice suo, et una cum illis ægri infiniti. Simile fatum experiantur omnes Crollii, Quercetani, Turneiseri, Paracelsi, Lullii, Beguini, et tot alii nebulones de turba ciniflonum, quos hic enumerare labor sit nimius. Ut fiat, operæ pretium fuerat requirere magistratus officium, ut dometur flagitiosa, adeoque immensa licentia tot carnificum impune grassantium in vitas et fortunas hominum afflictorum. Ego vero rogo Te, quisquis es, bonæ mentis vel Medicus, vel Pharmaceuta, vel Chirurgus, confide post Deum conscientiæ tuæ, quæ per Hippocratem, præcipit tibi, Morbis non obesse, si prodesse non possis. Ex Altorphio in Norico, xiv. Kalend. Maii. Anno m. dc. xliv.

[Pour en venir aux remèdes minéraux, que fait donc l’huile de vitriol, {a} ne s’agisse-t-il que de quelques gouttes ? Elle décante au fond du récipient, même après qu’on l’a vivement secoué ; et pourquoi en irait-il autrement dans l’estomac ? Là où cela se produit, n’en résulte-t-il pas aussi un préjudice immédiat ? Dis-moi, toi qui doutes, d’où vient-il que chez quiconque en est mort on a trouvé l’estomac tout entier noirci ou comme rongé ? Et pourquoi t’en étonner ? Regarde un à un les ouvrages de sept chimistes et tu y trouveras que la force et la violence y font la pluie et le beau temps. Aussi déclaré-je que si un feu modéré est régénérateur, comme en attestent les fours d’Égypte, un feu immodéré est sans conteste corrupteur ; mais il corrompt de manière imprévisible et son emploi est si hasardeux que ces enfourneurs l’ont qualifié de fortuit. Les végétaux produisent ordinairement des liqueurs caustiques et tu ne les emploierais jamais sans risque, sauf si quelqu’un en avait broyé les matières solides en fragments si petits qu’elles ne pourraient plus se réagglutiner. Nul ne sort jamais indemne de l’emploi des minéraux. Ceux qui veulent en corriger les méfaits par les végétaux alexipharmaques, par exemple la thériaque, lavent une brique, {b} car la lutte est par trop inégale et ce vivifiant ne saurait dompter l’antimoine, le mercure, l’arsenic ou tout autre médicament de cette classe. Ceux qui ont coutume de recourir aux sublimations, précipitations, réverbérations, cohobations, amalgamations, essencifications, {c} et à je ne sais quels autres artifices monstrueux, parviennent si peu à réduire la malignité infernale des métaux que tous les membres de cette confrérie ont jusqu’ici été poussés au désespoir, allant même jusqu’à avouer avoir tout essayé en vain. Parmi eux, notre compatriote Fabrice de Hilden l’a écrit dans une lettre à Döring ; et le citant, Daniel Sennert, au livre <v> des Institutiones, iiie partie, section iii, chapitre xviii, a baptisé Mercurium mortis et vitæ æternæ ce que les chimistes ont appelé Mercurium vitæ. {d} Pareillement, tu aurais raison d’appeler Crocus diabolorum le Crocus metallorum qu’on tire de l’antimoine. {e} Écoute donc en attendant ces louanges qui n’ont pourtant rien d’angélique : Pour soigner et éradiquer de manière sûre, rapide et heureuse toutes les maladies jusqu’aux plus déplorables, tous les remèdes doivent être si bien débarrassés des ordures terrestres qu’ils n’aient plus rien de commun avec les sédiments des éléments, avec le corruptible et le mortifère, en un mot que ce soient des corps métaphysiques, célestes, éthérés. Mais voici que je perds de mon assurance ! Parmi ces remèdes, l’antimoine règne presque en maître incontesté, merveille qu’on a sophistiquée sous la forme de mille préparations, et les chimistes sont à court de mots pour les parer d’honorabilité ; et à coups de preuves éclatantes, tout un chacun trompette sur son secret, mais ce ne sont que chouettes nées pour chasser l’or et l’argent. {f} C’est ainsi qu’ils errent, en général de nuit ; pénétrant sans bruit dans les maisons des plus riches, ils tentent tout jusqu’à ce que quelque chose réussisse, grâce à la vigueur de la nature plutôt qu’aux vertus de leur infâme médicament, mais ce bon effet ne durera guère longtemps. Où donc l’indignité de cette conduite m’entraîne-t-elle ? Je m’en acquitterai par un exemple : qu’est-ce qu’était la Panacée amwaldine ? Au jugement de l’immortel Scherbius, c’est un Poison, il l’appelait pourtant médicament Astral. {g} Cependant, me diras-tu, il a guéri Laurentius Rhodomannus en une dangereuse maladie, {h} où les remèdes des galénistes avaient longtemps été prescrits en vain ! Scherbius ne le nie pas, mais dit-il, ce succès a été fortuit comme il advient presque toujours avec les chauds et acides, surtout si on les utilise sans discernement. Par Hygie ! comment peut-il se faire, suivant la nature des choses, qu’un médicament unique guérisse toutes les maladies ? Mais où donc est maintenant cette Panacée ? Elle a péri avec son inventeur et avec eux, un nombre infini de malades. Semblable destin a frappé tous les Crollius, Quercetanus, Turneiserus, Lullius, Beguinus, {i} et quantité d’autres vauriens de la bande des souffleurs qu’il me serait bien trop pénible d’énumérer ici. De fait, il a fallu requérir auprès d’un juge pour mater la licence scandaleuse et sans limite de tous ces bourreaux qui s’attaquent impunément aux vies et aux biens des affligés. Qui que tu sois, médecin, pharmacien ou chirurgien de bonne volonté, je t’en prie instamment, fie-toi, après Dieu, à ta conscience qui te conseille, par la voix d’Hippocrate, de ne pas nuire si tu ne peux être utile. {j} D’Altdorf en Bavière, le 18 avril 1644].


  1. V. note [13], lettre 336, pour le vitriol. « L’huile des chimistes se fait par résolution [dissolution] des corps en diverses manières, par alambic, putréfaction, liquéfaction à l’humidité, qu’ils appellent per deliquium, comme l’huile de tartre, l’huile de soufre, l’huile des philosophes écrite par Mésué, etc. Ils font aussi de l’huile de briques, de l’huile de papier, de l’ambre jaune et du jais, etc. » (Furetière).

  2. Les alexipharmaques sont des remèdes qui, comme la thériaque, étaient censés neutraliser les venins (v. note [30], lettre 164).
    Érasme donne à l’adage Laterem lavas [Tu laves une brique] (no 348) le même sens d’« agir en vain » que Arenam metiris [Tu comptes les grains de sable] (344), Undas numeras [Tu comptes les vagues] (345), Surdo oppedere [Péter au nez d’un sourd] (346), Aranearum telas texere [Tisser des toiles d’araignée] (347) ou Lapidem elixas [Tu fais bouillir une pierre] (349).

  3. La réverbération consiste à « repousser, renvoyer le feu, la chaleur, la lumière, pour agir avec plus de force ; on appelle en chimie un feu de réverbère, un feu très violent, tel que celui des fourneaux des verriers » (v. note [39] de L’ultime procès de Théophraste Renaudot…) ; la cohobation consiste à « faire digérer à feu lent deux liqueurs ensemble, ou bien un suc avec la matière dont il a été extrait, et cela afin d’en dissoudre les parties les plus essentielles et internes » ; l’amalgamation est la « réduction en pâte, qui se fait avec le mercure, d’un métal noble, et particulièrement de l’or » (Furetière).
    Essencification est un néologisme alchimique dérivé du verbe essencifier, « transformer en essence » (Littré DLF).

  4. Le Mercurium vitæ [mercure de vie] était une préparation inventée par les alchimistes, composée à parts égales d’huiles de mercure et d’antimoine. La mise en garde de Daniel Sennert se trouve au livre v
  5. des Institutiones Medicinæ dans le chapitre intitulé De Præcipitatis [Les Précipités] (page 824, Admonitio de Mercur. [Mise en garde sur le mercure], en haut de la première colonne, tome i des Opera omnia, Lyon, 1650) :

    Utilior vero adhuc et mitior sit, si Mercur. vitæ recte edulcoratus in phiola in igne arenæ diu foveatur donec videlicet rubere incipiat, et ab hoc pulvere postea sæpius spiritus vini abstrahatur, et hoc modo præparatus ad ĝvi. in lue venerea et hydrope utiliter exhiberi potest. Omnino tamen in hoc et aliis Mercurialibus medicamentis omnibus maxima cautione, et prudenti Medico opus est. Nisi enim Mercur. dextre adhibeatur, verum est, et diligenter tyronibus notandum, quod Guil. Fabric. in respons. ad D. Mich. Doringium scribit : Mercurius sive crudus, sive in Mercurium vitæ transmutatus fuerit, aut negligenter præparatus, aut iis, quibus non convenit, empiricorum more et absque ratione exhibitus, imo et exterius admotus in Mercurium mortis plerumque evadit, recteque illum Mercurium vitæ æternæ appellare possum.

    [À coup sûr, le mercure de vie sera encore plus utile et plus doux si on l’édulcore correctement en le chauffant au feu de sable dans une fiole jusqu’à ce qu’il commence à rougir, puis en abstrayant plusieurs fois cette poudre avec de l’esprit de vin ; ainsi préparé, on peut le prescrire avec profit, à la dose de 6 gouttes, dans la syphilis et dans l’hydropisie. Néanmoins, il faut absolument l’utiliser, comme tous les autres médicaments mercuriels, avec la plus extrême précaution et sur l’indication d’un médecin avisé ; car si le mercure n’est pas correctement employé, se vérifie ce qu’en a écrit Fabrice de Hilden dans sa réponse à Michael Döring, et que les débutants doivent soigneusement retenir : Qu’il soit cru ou transformé en mercure de vie, et même en application externe, s’il a été préparé avec négligence ou prescrit à des gens à qui il ne convient pas, à la manière des empiriques et sans bonne indication, le mercure se transforme la plupart du temps en mercure de mort, et je puis alors bien l’appeler mercure de vie éternelle].

    V. notes [7], lettre 62, pour Fabrice de Hilden, et [11], lettre 798, pour Michael Döring. La lettre de Hilden à Döring se trouve à la page 898 des Guilhelmi Fabricii Hildani… Opera quæ extant omnia (1682).

  6. « Safran des diables » comme surnom du « safran des métaux » (v. note [52], lettre 211).

  7. Allusion au Hibou de Khünrath, v. note [13], lettre 271.

  8. V. note [9], lettre latine 16, pour la thèse de Philipp Scherbe contre le charlatan allemand Georg Amwald, inventeur d’une panacée mercurielle.

  9. Lorenz Rhodomann (1546-1606), helléniste allemand.

  10. V. notes [9], lettre 181, pour Oswald Crollius, [11], lettre 211, pour Joseph Duchesne, sieur de La Violette (Quercetanus), [24] de l’observation ii, pour Turneiserius (Leonhard Thurneysser), [7], lettre 7, pour Paracelse (Paracelsus), [3], lettre 265, pour Raymond Lulle (Ramon Llull, Lullius) ; et [18], lettre 288, pour Jean Béguin (Beguinus).

  11. V. note [22], lettre 7.

3.

Le chapitre xxxvi du livre i, De Sena [Le Séné], est formé de 12 courts paragraphes numérotés concernant le séné. Le cinquième commence par ces mots :

« Il purge puissamment par le bas, ce que la plupart des médecins vantent jusqu’à s’en rendre stupides et au point d’en vouloir donner sans rien pour l’atténuer. Dans mon expérience, à vrai dire, et comme d’autres avant moi, je l’ai trouvé remarquablement venteux. » {a}


  1. insigniter flatuosam.

4.

V. note [2], lettre 158, pour la thèse de Charles Guillemeau sur la Méthode d’Hippocrate, augmentée de onze observations en français écrites avec Guy Patin.

5.

« des plaisirs immodérés de l’amour. » Michele Mazzarini (Pescina 1605-Rome 31 août 1648), frère puîné du cardinal Mazarin, était entré dans l’Ordre des dominicains à l’âge de 15 ans. Grâce à la protection des Barberini et de son frère aîné, il était parvenu à se faire élire général de l’Ordre en 1642, mais de manière tellement irrégulière que le pape le refusa. Nommé par Mazarin archevêque d’Aix-en-Provence en 1645, il avait été sacré cardinal du titre de Sainte-Cécile en décembre 1647. Nommé vice-roi de Catalogne pour l’éloigner de la cour où son arrogance bornée incommodait tout le monde, il était arrivé à Barcelone en janvier 1648, mais sa mauvaise santé l’avait fait rentrer à Rome en juillet, où il était mort le 31 août.

6.

L’arrestation de Broussel et Blancmesnil, le 26 août 1648, fut l’événement qui, hérissant Paris de barricades, fit entrer « les peuples » dans la première Fronde, dite parlementaire. Le peuple prit les armes pour obtenir la libération des deux magistrats qui fut obtenue deux jours plus tard.

Pierre i Broussel (vers 1576-Paris 5 septembre 1654), fils de Jacques, avocat au Parlement de Paris, avait été reçu en 1602 en la troisième des Enquêtes pour monter à la Grand’Chambre en 1634 (Popoff, no 783). Il devait son immense popularité de « père des peuples » à sa probité, à son sens de la justice, à son caractère désintéressé et accessible à tous, et depuis le début de la régence, à ses discours audacieux contre les mesures fiscales que Mazarin et Particelli d’Émery avaient prises. Broussel fut brièvement nommé prévôt des marchands en août 1652. Guy Patin a évoqué dans ses lettres deux de ses fils : Pierre ii, l’aîné, et Jérôme.

Ranum (page 117) :

« Il est plus difficile d’évaluer l’impact des arguments de Broussel sur les actes de ses collègues que l’influence de Talon. {a} L’aplomb de Broussel, son désintéressement et sa finesse tactique pendant les délibérations faisaient de lui l’un des chefs incontestés du Parlement. Ses paradoxes débouchant sur l’action séduisaient un certain nombre de ses pairs qui avaient étudié la logique à l’école. Broussel, bien sûr, se distinguait aussi par son brio à citer avec exactitude l’incipit {b} des paragraphes du droit romain. Retz dans ses Mémoires le montre au bord de la sénilité, mais toutes les autres sources suggèrent qu’il était un parlementaire avisé, qui inspirait à la fois le respect et l’affection. La direction qu’il assura au cours du printemps 1648 fut cruciale pour la construction au sein du Parlement d’une force capable de s’opposer au Conseil. »


  1. Omer Talon.

  2. Les premiers mots.

René Potier seigneur de Blancmesnil et du Bourget (1618-1680), fils du secrétaire d’État Nicolas i Potier d’Ocquerre (v. note [7], lettre 686), était neveu d’Augustin Potier (v. note [6], lettre 83), grand aumônier de la reine et évêque comte de Beauvais. René était oncle du président Nicolas ii de Novion (v. note [25], lettre 183, avec qui des biographes le confondent parfois). Reçu conseiller en la première Chambre des enquêtes du Parlement de Paris en février 1636, Blancmesnil en avait été nommé président à mortier dix ans plus tard (Popoff, no 139). Membre très actif de l’opposition parlementaire, lié aux Vendôme et au parti dévot, il jouissait d’un renom bien moindre que Broussel auprès des Parisiens (G.D.U. xixe s., Jestaz, Adam, H. Carrier in D.G.S.). Héros d’un jour, Blancmesnil ne devait plus jouer dans la Fronde qu’un rôle très effacé, mais il est resté présent dans la correspondance de Guy Patin qui entretenait de proches relations avec lui et sa famille.

Retz (Mémoires, page 346) a marqué pour lui le même mépris que pour Broussel ; celui du grand seigneur, de l’homme d’action et du « chef de parti », pour ces robins enfoncés dans les formes du Palais :

« Vous jugez bien que s’il y eût eu de la cabale dans la Compagnie, l’on n’eût pas été choisir des cervelles de ce carat, au travers de tant d’autres qui avaient sans comparaison plus de poids. »

7.

Le 20 août 1648, le Grand Condé avait remporté l’éclatante victoire de Lens contre les Espagnols. M. de Chavigny confiait au coadjuteur (Retz) que Mazarin allait être « assez innocent pour ne pas se servir de cette occasion pour remonter sur sa bête » contre l’indiscipline du Parlement.

Retz (Mémoires, pages 324‑325) :

« Le lendemain de la fête, {a} c’est-à-dire le 26e d’août de 1648, le roi alla au Te Deum. {b} L’on borda, selon la coutume, depuis le Palais-Royal jusqu’à Notre-Dame, toutes les rues de soldats du régiment des gardes. Aussitôt que le roi fut revenu au Palais-Royal, l’on forma de tous ces soldats trois bataillons qui demeurèrent sur le Pont-Neuf et dans la place Dauphine. Commingues, lieutenant des gardes de la reine, enleva dans un carrosse fermé le bonhomme Broussel, conseiller de la Grand’Chambre, et il le mena à Saint-Germain. Blancmesnil, président aux Enquêtes, fut pris en même temps aussi chez lui, et il fut conduit au Bois de Vincennes. Vous vous étonnerez du choix de ce dernier ; et si vous aviez connu le bonhomme Broussel, vous ne seriez pas moins surprise du sien. Je vous expliquerai ce détail en temps et lieu ; mais je ne vous puis exprimer la consternation qui parut dans Paris le premier quart d’heure de l’enlèvement de Broussel, et le mouvement qui s’y fit dès le second. La tristesse, ou plutôt l’abattement, saisit jusqu’aux enfants ; l’on se regardait et l’on ne disait rien. L’on éclata tout d’un coup : l’on s’émut, l’on courut, l’on cria, l’on ferma les boutiques. J’en fus averti, et quoique je ne fusse pas insensible à la manière dont j’avais été joué la veille au Palais-Royal, où l’on m’avait même prié de faire savoir à ceux qui étaient de mes amis dans le Parlement que la bataille de Lens n’y avait causé que des mouvements de modération et de douceur, quoique, dis-je, je fusse très piqué, je ne laissai pas de prendre le parti, sans balancer, d’aller trouver la reine et de m’attacher à mon devoir préférablement à toutes choses.
[…] Je sortis en rochet et camail et je ne fus pas au Marché-Neuf {c} que je fus accablé d’une foule de peuple, qui hurlait plutôt qu’il ne criait. Je m’en démêlai en leur disant que la reine leur ferait justice. Je trouvai sur le Pont-Neuf le maréchal de La Meilleraye à la tête des gardes, qui, bien qu’il n’eût encore en tête que quelques enfants qui disaient des injures et jetaient des pierres aux soldats, ne laissait pas d’être fort embarrassé parce qu’il voyait que les nuages commençaient à se grossir de tous côtés. Il fut très aise de me voir, il m’exhorta à dire à la reine la vérité. Il s’offrit d’en venir lui-même rendre témoignage. J’en fus très aise à mon tour et nous allâmes ensemble au Palais-Royal, suivis d’un nombre infini de peuple, qui criait : “ Broussel ! Broussel ! ” »


  1. La Saint- Louis.

  2. Chanté pour célébrer la victoire de Lens.

  3. Aujourd’hui le quai du même nom, entre le Petit-Pont et le pont Saint-Michel, sue l’île de la Cité.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, page 569) :

« J’oubliais de dire que M. le coadjuteur, étant prié par les bourgeois d’aller remontrer le désordre à la reine, y fut, le mercredi après-dînée, {a} en rochet, camail et bonnet, à pied, sa croix devant lui, soutenu par deux gentilshommes. La reine le reçut très mal, lui dit qu’elle savait ce qu’elle avait à faire et qu’il se mêlât de prier Dieu. »


  1. Le 26 août après-midi.

Les barricades du 27 août furent l’émeute inaugurale de la Fronde guerrière. Le récit de Retz détaille l’événement et la périlleuse obstination de la cour à le sous-estimer. Le plus chaud de la révolte se déroula dans le quartier de Guy Patin.

Retz (Mémoires, page 340) :

« Le mouvement fut comme un incendie subit et violent, qui se prit du Pont-Neuf à toute la ville. Tout le monde, sans exception, prit les armes. L’on voyait les enfants de cinq et six ans avec les poignards à la main ; on voyait les mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus de douze cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières. […] je vis entre autres une lance, traînée plutôt que portée par un petit garçon de huit à dix ans, qui était assurément de l’ancienne guerre des Anglais » {a}


  1. La guerre de Cent ans.

Là-dessus Patin n’a pu se satisfaire d’une anodine allusion d’une ligne, d’autant plus que Robert ii Miron, son parent et intime ami, fut étroitement impliqué dans l’émeute, aux côtés du coadjuteur. Ses lettres du second semestre de 1648 à Charles Spon ont toutes été perdues (v. note [6], lettre 161).

a.

Bulderen no xiii (tome i, pages 36‑37) à G.D.M. ; Reveillé-Parise no cliv (tome i, pages 259‑260) à Pierre Garnier ; Triaire non numérotée (page 676) à Henri Gras.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Henri Gras à Guy Patin, le 24 septembre 1648.
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(Consulté le 27.11.2020)

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