L. 659.  >
À Claude II Belin, le 25 décembre 1660

Monsieur, [a][1]

Combien que j’aie peu de loisir, je ne lairrais point de vous écrire fort souvent (puisque mes chétives lettres vous sont si agréables) si j’avais de la matière propre à vous mander. Nous avons ici la rivière [2] fort grosse et néanmoins, nous attendons des livres de Hollande qui n’avancent guère. Ils sont demeurés à Rouen avec l’équipage d’un ambassadeur de Hollande, d’où ils ne peuvent partir d’autant que les bateaux ne peuvent remonter. Enfin, avez-vous donc votre Rabelais ? [3] Personne n’en sait rien ici et si on l’imprime en Hollande, il faut que ce soit en quelque lieu secret et en cachette. [1] J’en attends avec grande impatience un livre curieux imprimé chez Blaeu, [4] qui est Réplique de M. de Girac, pour M. de Balzac contre M. Costar in‑8o[5][6][7] Ce Costar est mort depuis six mois, archidiacre au Mans. J’en espère un autre pareillement, intitulé Eruditorum virorum Epistolæ, qui sera infailliblement beau. [2] On dit que la grande Bible latine est achevée en Angleterre, [8] elle sera en huit volumes et aura les commentaires des plus savants protestants tels qu’ont été Calvin, [9] de Bèze, [10] Petrus Martyr, [11] Grotius ; [12] même, il y aura quelques catholiques et entre autres, Masius, [13] etc. On ne l’a faite que pour l’opposer à notre Biblia Maxima du P. de La Haye, [14] laquelle contient 19 volumes in‑fo et ne se débite guère bien. [3][15] On a depuis peu achevé à Francfort une Histoire de Malte in‑fo [16] en latin, elle est en chemin pour moi. [4][17] Je pense que ceux de Genève ont achevé leurs Theses Sedanenses en deux tomes in‑4o et le livre d’un des ministres de Charenton nommé Daillé, [18][19] de Confessione auriculari[20] On y imprime aussi, d’un médecin fameux de Padoue qui est mort depuis peu, Consilia Benedicti Silvatici[5][21][22] Ils s’y apprêtent pour y imprimer toutes les œuvres de Calvin in‑fo en plusieurs tomes. On parle aussi de tout l’Érasme [23] à Rotterdam, [24] que l’on réduirait en sept tomes, par le retranchement des versions qu’il a faites. [6]

J’apprends que l’on imprime en Hollande quelques œuvres nouvelles de Grotius et entre autres, quelques épîtres latines. On y achève aussi, de Ger. Io. Vossius, [25] un beau livre qui sera cher et précieux aussi bien que bon et utile, Originationes Linguæ Latinæ. Ce livre est un autre Thesaurus de Rob. ou Henri Estienne [26][27] et un autre Etymologicum Martinii[7][28] M. Huguetan a achevé à Lyon son Pauli Zacchiæ Quæstiones medico-legales [29][30] en deux tomes in‑fo. Ce livre sera fort commode dans une bibliothèque car il contiendra quantité de diverses choses dont nous avons quelquefois besoin d’être éclairés. On imprime en Flandre [31] l’Histoire du cardinal de Richelieu en trois tomes in‑4o ; [32][33] c’est celle qui se vend ici chez Bertier, [34] en trois volumes in‑fo, 50 livres[8] Les États de Hollande ont promis au roi, [35] à la sollicitation de M. le président de Thou, [36] notre ambassadeur, que l’on n’imprimera rien en tout leur pays des affaires qui nous concernent sans le consentement du dit ambassadeur. Purpuratus noster nondum plane emersit : adhuc enim eum vexant dolores podagrici[9][37][38][39] On dit que le roi d’Angleterre ne veut point de sa nièce ; [40][41][42] on parle pour lui de l’infante de Portugal, [43][44][45] dont le parti serait avantageux à cause que le roi de Portugal, [46] son frère, est faible, délicat et malsain ; [10] même, il pourrait défendre le Portugal contre les Espagnols, tant par le moyen de Dunkerque [47] qu’il tient que du secours qu’il pourrait envoyer en Portugal car, de malheur pour eux, nous les avons abandonnés dans notre traité de la paix générale. [48] Alia non suppetunt quæ scribam. Vive, vale et me ama, qui sum tuus ex animo, Guido Patin[11]

De Paris, ce 25e de décembre 1660.


1.

V. note [4], lettre 574, pour les éditions hollandaises des Œuvres de François Rabelais parues en 1663 qui tardaient fort à paraître.

2.

V. notes [3], lettre 542, pour la Réplique de M. de Girac (Leyde, 1660), et [2], lettre 657, pour les « Lettres de savants hommes » (Amsterdam, 1660).

3.

Pietro Martire Vermigli, dit Pierre Martyr (Florence 1500-Zurich 1562), avait d’abord appartenu à la congrégation des chanoines réguliers de Saint-Augustin ; mais acquis aux idées de la Réforme, il dut quitter l’Italie pour Zurich en 1542, puis se convertit, se maria et gagna l’Angleterre où il enseigna la théologie à Oxford. La crainte des persécutions sous le règne de la catholique Marie Tudor (v. note [8] du Borboniana 3 manuscrit) lui fit quitter l’Angleterre pour Strasbourg, puis de nouveau Zurich où il mourut. Brillant écrivain, Martyr s’échina en vain à amener la réunion des différentes sectes qui s’étaient séparées du catholicisme. Il est distinct de Pierre Martyr d’Anghiera, administrateur des Indes Occidentales espagnoles (v. note [19] du Patiniana I‑3).

Andreas Masius (André Maes ; Lenniac près de Bruxelles vers 1515-Zwenar, Gueldre 1573), professeur à Louvain, était un prêtre catholique érudit très versé dans les langues anciennes et orientales, et dans la critique sacrée (Moréri). Il quitta la soutane en 1559 et se maria, mais ne semble pas s’être converti au protestantisme.

V. notes [10], lettre 555, pour la Bible latine protestante de Londres et [10], lettre 557, pour la Biblia Maxima catholique du P. Jean de La Haye.

4.

Malta vetus et nova a Burchardo Niderstedt Holsato adornata. Auspiciis et jussu Christophori Casparis liberi baronis a Blumenthal edita.

[Malte ancienne et moderne, {a} présentée par Burchard Niderstedt natif du Holstein. {b} Éditée sur l’ordre et sous les auspices du noble baron Christoph Caspar von Blumenthal]. {c}


  1. Malte est une île de la Méditerranée, entre la Sicile et la Tunisie, qui était alors une possession des chevaliers de Malte (v. note [3], lettre 47) à qui Charles Quint l’avait donnée en 1530 après la prise de Rhodes par les Turcs.

  2. Burchard Niderstedt, diplomate allemand, membre de l’Ordre de Malte en 1652, mort vers 1684, avait visité Malte lors d’une de ses missions. En 1659, il avait été appelé à la cour de Brandebourg au titre de conseiller ; il y fit la connaissance du baron Blumenthal (1637-1689), diplomate au service du Grand Électeur, qui lui commanda cette description de l’île.

  3. Helmstedt, Henningus Mullerius, 1660, in‑4o (et non pas in‑fo) de 93 pages.

5.

Ioannis Dallæi de sacramentali sive auriculari Latinorum Confessione Disputatio.

[Discussion de Jean Daillé {a} sur la Confession sacramentelle ou auriculaire {b} des Latins]. {c}


  1. Pasteur calviniste, v. note [15], lettre 209.

  2. V. note [6], lettre 25, pour la confession privée, dite auriculaire, que seuls les catholiques élèvent au rang de sacrement.

  3. Genève, Jean-Antoine et Samuel de Tournes, 1661, in‑4o de 564 pages.

V. notes [11], lettre 541, et suivantes pour les Thèses sedanaises protestantes (Genève, 1661), et [7], lettre 406, pour les « Centuries de Benedetto Silvatico » (Padoue, 1656).

6.

Les Opera omnia de Jean Calvin n’ont pas paru à Genève, mais à Amsterdam (Johann Jakob Schipper, 1667-1671, 9 tomes in‑fo). V. notes [2], lettre 750, et [4], lettre latine 166, pour celles d’Érasme (Leyde, 1703-1706).

7.

V. note [20], lettre 352, pour l’Etymologicon linguæ Latinæ de Gerardus Johannes Vossius (Amsterdam, 1662).

Robert i Estienne (Paris 1503-Genève 1559), second fils de Henri i, consacra sa vie à l’édition des ouvrages de l’Antiquité païenne et religieuse, sous la protection de François ier qui le mit relativement à l’abri des foudres de la Sorbonne. À la mort du souverain, l’imprimeur se convertit au calvinisme et dut partir s’installer à Genève (1550). Dès lors, il signa ses éditions Oliva Roberti Stephani [À l’Olivier de Robert Estienne], sans imprimer le nom de Genève.

Son plus fameux ouvrage est le :

Dictionarium, seu Latinæ linguæ Thesaurus, non singulas modo dictiones continens, sed integras quoque Latine et loquendi, et scribendi formulas ex optimis quibusque authoribus accuratissime collectas. Cum Gallica fere interpretatione.

[Dictionnaire, ou Trésor de la langue latine, contenant non seulement tous les mots, mais aussi les règles à suivre pour parler et écrire en latin, recueillies avec le plus grand soin chez tous les meilleurs auteurs. Avec une traduction française de la plupart des locutions].


  1. Paris, Robertus Stephanus, 1531, in‑4o de 1 880 pages, pour la première de très nombreuses rééditions, augmentées au fil du temps.

    Une définition illustre la méthode de cet ouvrage (page 493 ro) :

    Medicus medici, Medecin. Plaut. in Rud. 30. 18, A Edepol una litera plus sum quam medicus. G. tum tu mendicus es ? L. tetigisti acu. Cic. pro A. Cluentio, Iam hoc quoque prope iniquissime comparatum est, quod in morbis corporis, ut quisque est difficillimus ita medicus nobilissimus atque optimus quæritur : in periculis capitis, ut quæque caussa dificillima est, ita deterrimus, obscurissimusque patronus adhibetur.

    [Medicus medici, {i} Médecin. Plaute Rudens {ii} acte v, scène 2, vers 18, « Hélas, par Pollux ! j’ai une lettre de trop pour me dire médecin. G. Est-ce alors que tu es mendiant ? L. Tu as mis le doigt dessus. » {iii} Cicéron, Plaidoyer pour A. Cluentius, {iv} « Voici maintenant une comparaison qui me semble inexplicable : quand on est frappé de maladie, plus elle est grave, plus on choisit un médecin habile et renommé ; mais quand on risque sa tête et quand la cause est fort difficile à plaider, c’est à un avocat sans aucun renom ni talent qu’on fait appel. »]

    1. Cas nominatif et génitif.

    2. « Le Cordage », v. note [2], lettre latine 403.

    3. Dialogue entre le pêcheur Gripus et le marchand d’esclaves Labrax, avec jeu de mots intraduisible entre medicus et mendicus.

    4. Chapitre xxi.

V. notes [31], lettre 406, pour le Thesaurus Græcæ linguæ (1572) de son fils, Henri ii, le Grand Estienne, et [9], lettre 238, pour l’« Étymologie de [Matthias] Martini » (Brême, 1623).

8.

V. notes [10], lettre 568, pour les « Questions médico-légales » de Paolo Zacchias (Lyon, 1661), et [6], lettre de Charles Spon, datée du 15 mai 1657, pour l’Histoire du cardinal de Richelieu d’Antoine Aubery (Paris, 1660), alors contrefaite à moindre prix en Flandre.

9.

« Notre empourpré [Mazarin] n’est pas encore tout à fait tiré d’affaire : des douleurs podagres le tourmentent en effet toujours. »

10.

V. note [8], lettre 637, pour l’échec du mariage d’Hortense Mancini avec le roi d’Angleterre, Charles ii.

L’infante Catherine de Bragance (1638-1705) était fille du duc de même nom, qui était devenu Jean iv, roi du Portugal, en 1640, et de Louise-Françoise de Guzmán. Catherine épousa Charles ii en 1662 ; ils n’eurent pas de descendance.

Le frère de Catherine, « délicat et malsain », régnait alors sur le Portugal sous le nom d’Alphonse vi (v. note [8], lettre 457).

11.

« Je n’ai rien d’autre sous la main à vous écrire. Vale et aimez celui qui est votre Guy Patin de tout cœur. » V. note [16], lettre 673, pour l’abandon politique du Portugal par la France.

a.

Ms BnF no 9358, fos 189‑190, « À Monsieur/ Monsieur Belin,/ Docteur en médecine,/ À Troyes » ; Reveillé-Parise, no clii (tome i, 256‑258, datée du 25 décembre 1669).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 25 décembre 1660.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0659
(Consulté le 30.11.2022)

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