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À André Falconet, le 30 mai 1664

Monsieur, [a][1]

Le roi [2] est à Fontainebleau [3] où toute la cour se va rendre. On parle ici d’une trêve entre l’empereur [4] et le Turc. [1][5] Les parents de M. Fouquet [6] sont ici en grande alarme et ont peur de l’issue du procès. La haine que M. Colbert [7] lui porte poussera les choses bien loin. N’avez-vous rien ouï dire de nouveau d’une Histoire de Lyon en deux tomes in‑fo faite par un jésuite de votre pays, laquelle est bien avancée, mais non parfaite ? Je crois que l’auteur s’appelait le P. de Saint-Aubin, [8] ou le P. Bollioud. [2] Mme de Nemours-Vendôme [9] est ici morte de la petite vérole, [10] elle laisse deux belles filles à marier. [11][12][13][14][15] C’est elle qui était veuve de celui [16] que M. de Beaufort [17] tua d’un coup de pistolet en duel l’an 1652, [18] et qui était son beau-frère. Elle est ici morte le 19e de mai. Le sieur des Fougerais, [19] Brayer [20] et Rainssant [21] l’ont assistée jusqu’au bout avec un nommé M. Du Four, [22] huguenot, [23] qui était autrefois médecin de M. de Vendôme, [24] son père, durant ses voyages d’Italie. [3]

Je viens de recevoir votre lettre datée du 16e de mai, pour laquelle je vous remercie. Je souhaite une vigoureuse santé à Mlle Falconet, [25] pour à laquelle parvenir je tiens trois choses très nécessaires, nempe dietam legitimam, assiduum lactis usum sed asinini, et catharsim frequentem, eamque benignam ex foliis orient. cum pauco rheo ; nisi in dissentis, docte Trebati[4][26][27][28][29] M. Morisset [30] n’avance rien en ses affaires et ne nous rend pas nos registres, je ne sais enfin ce qu’il fera ni ce qu’il deviendra. Je ne vis jamais un homme si mal conseillé et si malencontreux. On cherche ici un médecin pour la charge de médecin de M. le Dauphin, [31] mais sourdement on dit qu’elle est à 20 000 écus ; [5] je n’ai garde d’y penser, ni pour moi, ni pour mes enfants. Curia dat curas, tribuat Iudæus Apella, non ego, qui didici cum Dios securum agere ævum ; [6] paix et peu, panem et circenses[7][32]

Il a couru ici un bruit que le roi sortirait de Fontainebleau à cause de la petite vérole, [33] mais ce bruit se trouve faux. Mlle d’Alençon, [34] sœur de Mme la duchesse de Savoie, [35] est ici malade de la petite vérole. M. le comte de Montausier [36] s’en va de la part du roi à Lyon vers M. le cardinal-légat [37] pour l’amener et accompagner jusqu’à Fontainebleau. J’apprends que l’on imprime en Hollande un beau recueil de tout ce qui a été jusqu’ici fait pour la défense de M. Fouquet, mais qu’il y aura plusieurs volumes in‑12, et que l’on parle aussi d’y imprimer un recueil d’épitaphes du cardinal Mazarin ; [38] peut-être que ce dernier en attirera un autre pour le cardinal de Richelieu, [39] pour lequel plusieurs curieux en firent de fort beaux alors, pour l’amitié que l’on avait pour le bonnet rouge qui avait été le Iupiter mactator de son siècle. [8][40]

M. de Guise [41] est ici fort malade ; on dit tout bas que c’est ex ulceribus ac hypersarcosi vesicæ[9] il y a ischurie et strangurie. [42][43] Nous avons ici un de nos médecins prêt à se faire tailler [44] pour la pierre dans la vessie, c’est celui qui donne tant de vin émétique [45] par Paris, per fas et nefas[10] qu’on lui en a donné le surnom ; on dit qu’il le fait pour gagner les bonnes grâces des apothicaires [46] et pour plaire à Guénault. [47] Il est un de ceux qui en ordonnent le plus, mais il n’en prend jamais ; il lui serait peut-être bon pour sa pierre, mais il n’en a pas assez bonne opinion ; s’il y croyait, il y a de l’apparence qu’il en prendrait, c’est qu’il a peur de sa peau. Pour moi, je n’en prendrai jamais, nam me vestigia terrent[11][48][49] Il est mort ici depuis quatre jours un vieux chirurgien fameux de la place Maubert, [50] nommé Ménard, [51] qui était habile homme et bien riche, âgé de 87 ans. [12]

Le Conseil du roi a envoyé depuis peu de jours plusieurs taxes pour divers partis, dont se sont mêlés les chefs de ces familles : Mme d’Aiguillon [52] en est, quelques présidents à mortier comme MM. de Maisons, [13][53][54] Le Coigneux, [55] de Bailleul, [56] etc., La Brisse, [57] partisan, Lambert, [58] maître des comptes, frère et héritier de feu M. Jean-Baptiste Lambert, [59] commis de M. de Fieubet, [60] trésorier de l’Épargne, [61] lequel Lambert mourut il y a 20 ans, âgé de 37 ans, riche de quatre millions. [14] Je l’avais traité malade longtemps et il mourut maigre, sec et tout exténué, comme je le lui avais souvent prédit. Son rein droit était tout ulcéré et rempli d’un tas de petites pierres dont mon fils Charles [62] garde quelques-unes comme autant de curiosités médecinales. [63][64] On a taxé aussi les héritiers de M. Garnier, [65] trésorier des Parties casuelles, [66] qui a laissé dix enfants, et à chacun plus d’un million de biens ; voilà bien de l’argent dont il reviendra une partie au roi. Faxit Deus ut posthac misellus, imo miserrimus populus sublevetur, tot tributis, tot ærumnis, a tot annis oppressus iniquis tyrannorum et publicanorum artibus[15] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 30e de mai 1664.


1.

La trêve de Vasvár (10 août 1664) n’intervint qu’après la victoire de Saint-Gotthard des Impériaux sur les Turcs, le 1er du même mois (v. note [3], lettre 791).

2.

V. note [4], lettre 679, pour l’Histoire de la ville de Lyon, ancienne et moderne (Lyon, Benoît Coral, 1666, in‑fo) de Jean de Saint-Aubin.

3.

La Gazette, Ordinaire no 62 du 24 mai 1664 (page 508) :

« De Paris, le 24 mai 1664. Le 19 de ce mois, Élisabeth de Vendôme, duchesse de Nemours, {a} décéda ici en son hôtel, âgée de 50 ans, au 14e jour de sa maladie, qui était la petite vérole, dont cette princesse avait été surprise en visitant un hôpital, suivant l’exercice ordinaire de sa piété. Son corps, revêtu de l’habit des religieuses de l’Ordre de Sainte-Marie, dont elle avait fait les vœux depuis la mort du duc son époux, fut porté le lendemain en leur église de la rue Saint-Antoine, pour y être inhumé sans aucune cérémonie ; et son cœur aux Capucines, où il fut présenté par les capucins de la rue Saint-Honoré. »


  1. V. note [9], lettre 84.

V. note [42], lettre 292, pour la mort de Charles-Amédée de Savoie, duc de Nemours, en juillet 1652, au cours d’un duel contre le duc de Beaufort, son beau-frère.

Les « deux belles filles à marier » que laissait la duchesse étaient :

  • Marie-Jeanne-Baptiste (1644-1724), qui s’en allait devenir duchesse de Savoie, Madame Royale, en épousant Charles-Emmanuel ii ;

  • et Marie-Élisabeth-Françoise (1646-1683), dite Mlle d’Aumale, qui allait épouser par procuration, le 25 juin 1666, Alphonse vi, roi du Portugal (v. note [8], lettre 457). Ce souverain, incapable et débile, fut forcé à l’abdication en 1667 ; le mariage fut cassé pour motif d’impuissance en 1667 et l’année suivante, la reine épousa Don Pèdre, le successeur et propre frère d’Alphonse vi ; Don Pèdre ne fut couronné Pierre ii qu’à la mort d’Alphonse iv en 1683 ; la double reine, Mlle d’Aumale, mourut le 27 décembre de la même année.

V. note [10], lettre 348, pour Henri Du Four (Furnius), médecin du duc de Vendôme.

4.

« savoir un régime régulier, la consommation assidue de lait, mais qui soit d’ânesse, et la purgation fréquente, mais qui soit douce, de séné avec un peu de rhubarbe ; “ à moins que vous ne soyez pas de même avis, savant Trebatius ” » ; la citation est inspirée d’Horace (Satires, livre ii, 1, vers 78‑79) : nisi quid tu, docte Trebati, dissentis ?

Trebatius Testa était un jurisconsulte romain du ier s. av. J.‑C., protégé de Cicéron qui le recommanda à Jules César ; la satire d’Horace à Trebatius est sous-titrée La Consultation du juriste.

5.

Sourdement : « secrètement et sans bruit » (Furetière).

6.

« La curie donne des soucis [v. note [4], lettre 58] ; “ à d’autres, mais pas à moi [v. note [59], lettre 101], car on m’a enseigné que les dieux mènent une vie paisible ” ». Le passage exact d’Horace (Satires, livre i, 5, vers 100‑101) est :

credat Iudæus Apella,
non ego ; namque deos didici securum agere ævum
.

7.

« du pain et des jeux » (Juvénal, v. note [6], lettre latine 222).

8.

« Jupiter massacreur ».

9.

« par ulcères et excroissance charnue de la vessie. »

L’ischurie « est une maladie où il arrive une entière suppression d’urine, causée d’astriction ou d’obstruction de la vessie, ou des deux uretères » ; v. note [2], lettre de Charles Spon, le 28 décembre 1657, pour la strangurie. Pour qui peine tant à pisser, on dit à présent oligurie et pollakiurie, symptômes classiques d’une tumeur (adénome ou cancer) de la prostate qui comprime l’urètre et y gêne le passage de l’urine, mais qui à l’époque, étaient plus souvent liés à la pierre vésicale (v. note [10], lettre 209).

10.

« par tous les moyens, bons comme mauvais [de façon licite et illicite] » : il s’agissait de Sébastien Rainssant, qu’on surnommait apparemment l’émétique.

11.

« car les traces qu’il laisse m’épouvantent » ; Horace (Épîtres, livre i, lettre 1, vers 74‑75, paroles du renard rusé au lion malade) :

Quia me vestigia terrent,
omnia te adversum spectantia, nulla retrorsum
.

[Parce que ces traces me font peur, toutes allant vers toi et aucune ne revenant].

12.

En désaccord avec Guy Patin, l’Index funereus… (pages 48‑49) date du 4 juillet 1663 la mort de Jean Ménard, natif de Paris, adjoint du premier chirurgien et barbier du roi ; v. note [19], lettre 644, pour une lettre d’admonestation que le doyen François Blondel lui avait adressée au plus chaud de la querelle entre les chirurgiens et la Faculté de médecine de Paris.

13.

Jean de Longueil (1625-1705), marquis de Maisons, seigneur de Grisolles, fils aîné de René (v. note [12], lettre 172), avait été reçu conseiller aux Requêtes en 1644, puis maître des requêtes en 1650 ; en 1646, il avait reçu président à mortier en survivance de son père, dont il obtint l’exercice en 1671 (Popoff, no 115-14, volume i, page 135).

14.

La Brisse (prénom inconnu), pouvait être le partisan (financier) dont parle aussi le Borboniana 9 manuscrit (recueilli vers vers 1638, v. sa note [3]), comme frère du jésuite défroqué Brissæus.

V. note [5], lettre 740, pour Nicolas i Lambert de Thorigny, dit Lambert le Riche, frère cadet et héritier de Jean-Baptiste.

15.

« Dieu fasse qu’alors on soulagera le pauvre, ou plutôt le très misérable peuple de tant d’impôts, de tant de peines, lui qui est opprimé depuis tant d’années par les agissements injustes des tyrans et des publicains. » V. note [33], lettre 514, pour Mathieu Garnier, richissime trésorier des parties casuelles se nommait.

a.

Bulderen, no cccxix (tome ii, pages 414‑418) ; Reveillé-Parise, no dcxxxvi (tome iii, pages 472‑475).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 30 mai 1664.
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(Consulté le 18.05.2021)

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