L. latine 371.  >
À Heinrich Meibomius, le 16 septembre 1665

[Ms BIU Santé 2007, fo 196 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Heinrich Meibomius, à Helmstedt.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Je dois réponse à quatre de vos lettres, je les ai sous les yeux et m’y attelle. Je n’ai pas encore vu le livre du très distingué Schefferus de Philosophia italica[1][2][3] Quelqu’un m’a dit qu’on ne le trouve pas à Paris ; on l’y trouvera pourtant un jour, et alors je me le procurerai. On a vu ici la double comète ; [4] des loyolites et autres gens ont écrit à leur propos, quelques-uns en écrivent même encore. [2][5] Certaines gens peu dignes de foi pensent que ce genre d’étoiles annonce force calamités, ce que je ne crois pas car ce ne serait probable que si quelque malheur public ne survenait jamais en l’absence de comète, ce qui est faux. Les Anglais, les Hollandais, et même tous les Européens ont de quoi manger ; qu’on nous laisse donc en paix avec la comète. [6] Ce prêtre nommé Gendron, curé de Vauvre près de Chartres, sur le chemin d’Orléans, a jadis été chirurgien ; [7][8] à présent, il est prêtre ; pendant quelques mois, il a soigné la reine mère ; [9] mais enfin, on lui a ordonné de s’éloigner d’elle, à cause de son impéritie, ou du moins parce que son traitement n’avait guère de succès. [3] À sa place, on en a fait venir un autre, qui dit être médecin en Lorraine et qu’on appelle maître Alliot : [10] on le dit expert en chimie, c’est-à-dire dans l’art de mentir et de tromper ; [11] il prétend connaître beaucoup de secrets, il fait les louanges de Van Helmont, [12] il emploie l’arsenic et d’autres poisons. [4][13] Ce qui adviendra révélera l’homme ; en attendant, on le tolère à la cour, comme si les princes voulaient être dupés. Voilà maintenant que les médicastres auliques disent que la maladie de la reine n’est pas un cancer, mais qu’il s’agit seulement de carnosités fongueuses ; [14] d’autres disent que ce sont des scrofules [15] qui ont poussé sur le sein et se sont attachées aux parties voisines. [5] Quoi qu’il en soit, ils ne savent que dire ni que faire. Ainsi meurent rois et reines, Dii meliora piis ! [6][16] Deuxièmement, notre océan est menacé d’être envahi par les navires anglais et hollandais [17] et la peste provoque un immense carnage à Londres. [18] Tout cela fait que nos politiques se persuadent aisément qu’il faut entreprendre en secret quelques consultations entre les deux nations pour conclure un traité et garantir la paix : [19] Dieu veuille qu’ils y parviennent ! Je me procurerai volontiers tout ce qui paraîtra de M. Conring. [20] On va enfin voir ici les Cælii Rhodigini Lectiones antiquæ, c’est un excellent livre. [7][21] Ezechiel Spanheim [22] est ami de mon Carolus, [23] qui vous envoie ses compliments. [8] J’adresse les miens au très distingué M. Rolfinck, [24] à qui j’ai récemment écrit par l’intermédiaire de M. Volckamer, médecin [Ms BIU Santé 2007, fo 196 vo | LAT | IMG] de Nuremberg, [25] et lui ai envoyé quelques livres qu’il m’avait demandés. [9] Troisièmement, je n’ai rien reçu de notre Scheffer, médecin de Francfort ; [26] j’attends pourtant une lettre de lui, ainsi que ce que vous lui avez envoyé pour moi. Quel plaisir j’ai pris à lire votre Epistola de Longævis ! Je vous remercie d’y avoir mentionné mon nom ; veuille Dieu vous accorder la longévité de Nestor. [10][27][28] Quatrièmement, je n’ai toujours rien reçu de Scheffer. Je loue fort le dessein qu’a le très distingué M. Hermann Conring d’éditer ses Epistolæ ; je souhaite qu’elles paraissent rapidement. [11] Je tiendrai le jeune et savant Johannes Amenannus pour très recommandable ; rien ne lui manquera de ma part, s’il a besoin de mon argent ou de mon aide. Sur ordre du roi, [29] les docteurs de Sorbonne examinent la nouvelle bulle pontificale qui a été envoyée en France ; ensuite, le Parlement de Paris et le roi en personne la tortureront. [12][30][31][32][33] Je vous prie de ne rien envoyer par mer, tant que la paix ne sera pas tout à fait assurée, laquelle sera salutaire pour toute l’Europe. Portez-vous bien, très distingué Monsieur, et continuez de nous aimer.

De Paris, le 16e de septembre 1665.

Vôtre, etc.


1.

V. note [1], lettre latine 342, pour le livre de Johannes Schefferus « sur la philosophie italique » ou pythagoricienne (Uppsala, 1664).

2.

V. note [12], lettre latine 341, pour deux ouvrages que des auteurs jésuites ont écrits sur la comète qu’on vit deux fois à Paris, en décembre 1664 (v. note [12], lettre 804) et en avril 1665 (v. lettre à André Falconet du 28 de ce mois-là).

3.

V. note [3], lettre 806, pour le prêtre guérisseur Gendron qu’on avait en vain appelé au chevet d’Anne d’Autriche. Guy Patin nous apprend ici qu’il avait été chirurgien.

Le passage en italique qui le présente est en français dans le manuscrit.

4.

Arsenic (Thomas Corneille) :

« minéral fort caustique et poison fort violent. Il y a trois sortes d’arsenic : le blanc, qui est quelquefois transparent, qui se trouve presque dans toutes les mines de métal, et c’est celui qui emporte {a} l’argent dans les fontes ; le jaune, qui est l’orpiment, est de substance écailleuse et difficile à piler ; et le rouge, qui est le réagal ou risagal. Il y en a une quatrième sorte nommée sandaraque, qui est rouge et ne diffère des autres que par sa couleur plus foncée. Ces minéraux sont une terre aduste {b} si subtile et pénétrante qu’étant alliés avec les métaux, ils les ouvrent et corrompent, et transforment presque en une autre nature. Ils blanchissent le cuivre, le laiton et le plomb, comme l’argent. Ils sont chauds, secs et corrosifs, et dangereux à toute chose ayant vie. Ils se lèvent par feuilles comme du papier. […] L’arsenic est comme une suie ou un suc minéral, gras et onctueux, qui participe de la nature du soufre. Celui qu’on apporte ici d’ordinaire est une matière sublimée des parties égales de sel marin et d’orpiment en poudre mêlés ensemble dans des vaisseaux sublimatoires. »


  1. Extrait.

  2. V. note [18], lettre 509.

Sur son emploi médical, T. Corneille ajoute :

« Quoique l’arsenic soit un poison fort subtil et fort présent, il ne laisse pas d’avoir des facultés dont on peut tirer quelque utilité dans la médecine. Il peut servir à la guérison de la peste et d’autres maladies malignes, comme la mauvaise gale et le cancer, pourvu qu’il soit très bien préparé, et qu’on ait en l’employant toute la précaution qui peut être nécessaire. On le mêle aussi quelquefois parmi des médicaments externes, et surtout lorsqu’on veut ronger une chair superflue ; mais la quantité en doit être fort petite. On s’en sert encore extérieurement lorsqu’on est incommodé du poil de quelque partie, qu’on serait bien aise de faire tomber. »

V. note [8], lettre 811, pour Pierre Alliot, médecin de Bar-le-Duc, et son remède arsenical contre le cancer.

5.

V. note [10], lettre 274, pour les scrofules ou écrouelles, suppuration ganglionnaire dont la nature était tuberculeuse plutôt que cancéreuse.

Terme aujourd’hui désuet, les « carnosités fongueuses » correspondaient à ce qu’on appelait naguère un fongus : « sorte d’excroissance charnue qui s’élève d’un ulcère ou d’une plaie en forme de champignon » (Littré DLF).

6.

« Puissent les dieux nous ménager des jours meilleurs ! » (Virgile déplorant les ravages de la peste, v. note [5], lettre 33).

7.

Ludovici Cælii Rhodigini Lectionum Antiquarum libri triginta, recogniti ab auctore, atque ita locupletati, ut tertiâ plus parte auctiores sint redditi : Ob omnifariam abstrusarum et reconditiorum tàm rerum quam vocum explicationem (quas vix unius hominis ætas, libris perpetuo insudans, observaret) merito Cornucopiæ seu Thesaurus utriusque Linguæ appellandi. Postrema editio, ab innumeris non solùm mendis, sed etiam luxationibus, hiatibus et defectibus, quibus nuperæ Editiones deturpatæ erant, magna cura, laboreque Herculeo liberata et emendata, pristinóque nitori restituta [Les trente livres des Leçons antiques de Ludovicus Cælius Rhodiginus, que l’auteur a revus et tellement enrichis que les voici augmentés d’une troisième partie. En raison de l’explication tant des faits que des mots difficiles et secrets qu’on y trouve partout (que la vie d’un seul homme, transpirant en permanence sur les livres, aurait du mal à élucider) on peut à juste titre les appeler les cornes d’abondance ou le trésor des deux langues (grecque et latine). Dernière édition qu’un grand soin et un travail herculéen ont restaurée dans sa splendeur originelle, et libérée et corrigée non seulement des innombrables fautes, mais aussi des dislocations, des hiatus et des défauts, dont les récentes éditions étaient entachées] (Francfort et Leipzig, aux dépens de Christian Gerlach et Simon Beckenstein, imprimé par Daniel Fievet, 1666, in‑4o ; première édition en 1516).

Ludovicus Cælius Rhodiginus (Lodovico Celio Ricchieri ; Rovigo, Vénétie 1469-ibid. 1525) a professé le grec et le latin dans diverses universités italiennes ; il eut Jules-César Scaliger pour plus célèbre disciple.

8.

Ezechiel Spanheim (Genève 1629-Londres 1710), fils de Friedrich (v. note [11], lettre 16), était alors diplomate au service de l’électeur palatin, Karl Ludwig von Wittelsbach (v. note [30], lettre 236). Partageant avec Charles Patin la passion de la numismatique, il avait publié Disputationes de usu et præstantia numismatum antiquorum [Discussions sur l’emploi et la splendeur des pièces antiques] (Rome, B. Deversin et F. Cesarettus, 1664, in‑4o). Il a plus tard rédigé une intéressante Relation de la cour de France en 1690, dont Ch. Schefer a donné une édition critique en 1882 (Gallica).

9.

Lettre de Guy Patin à Werner Rolfinck, le 28 août 1665.

J’ai respecté les repères ordinaux (« Deuxièmement », « Troisièmement », etc.) que Patin a insérés dans sa présente lettre, mais sans les trouver bien fidèles à son contenu.

10. Epistola de Longævis ad Serenissimum Celsissimumque Principem ac Dominum Dn. Augustum, ducem Brunscvicensem ac Lunæburgensem, octogesimum sextum annum agentem, auctore Henrico Meibomio [Lettre sur ceux qui vivent longtemps, adressée au sérénissime et grandissime seigneur Auguste, duc de Brunswick-Lunebourg (v. note [1], lettre 428), qui est en sa 86e année ; par Henricus Meibomius] (Helmstedt, Henning Müller, 1664, in‑8o).

Le nom de Guy Patin s’y lit au bas de la dernière page du cahier C et en haut de la première du D (pages signées, mais non numérotées) :

Parisienses Medicos plerosque longævos esse, dicebat mihi olim Guido Patinus Urbis illius et Orbis honor. Sive autem hoc meritis illorum, sive arti debetur, sive utrique, opto saltem, ut Patini, Mentelii, illisque eruditione et virtute similes, suo exemplo hoc dictum cornfirment.

[Plusieurs médecins de Paris vivent très longtemps, me disait jadis Guy Patin, honneur de cette ville et du monde ; qu’on doive cela à leurs mérites ou à leur art, ou aux deux à la fois, je souhaite du moins que, par leur propre exemple, les Patin, les Mentel et ceux qui leur ressemblent, en érudition et en vertu, confirment ce propos].

V. note [31], lettre 146, pour la longévité légendaire de Nestor, roi de Pylos.

11.

Tel ne fut pas le cas : Hermanni Conringii Viri Summi Regum quondam pluriumque Imperi Principum Consilarii et in Acad. Jul. Medicinæ ac Politices Profess. longe celeberrimi, Epistolarum syntagmata duo una cum responsis. Præmissa Conringii Vita, Scriptorum index, et de his Doctorum Virorum Judicia [Deux recueils des lettres de l’éminent Hermann Conring, jadis conseiller de plusieurs rois et princes de l’Empire, et de loin le plus célèbre professeur de médecine et de politique de l’Academia Julia (Université d’Helmstedt), avec les réponses. Précédés d’une Vie de Conring (mort en 1681), d’un Index des auteurs et des Jugements de savants hommes sur ces sujets] (Helmstedt, Georg-Wolfgang Hamm, 1694, in‑4o, pour la seule et unique édition que j’aie trouvée).

Guy Patin est simplement cité dans la préface parmi les nombreux correspondants de Conring ; le recueil ne contient que des lettres (la plupart postérieures à 1670) qu’il a échangées avec Étienne Baluze (Tulle 1630-Paris 1718), historiographe et bibliothécaire de Colbert, et Ferdinand von Fürstenberg (Bilstein 1626-Paderborn 1683), prince-évêque de Paderborn et de Münster.

V. note [4], lettre latine 373, pour les opuscules médicaux d’Helmstedt que Patin attendait toujours d’Heinrich Meibomius et de Sebastian Scheffer.

12.

V. note [3], lettre 830, pour la bulle que le pape Alexandre vii avait publiée 25 juin 1665 contre la censure de la Sorbonne sur l’infaillibilité pontificale.

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Heinrich Meibomius, Ms BIU Santé 2007, fo 196 ro et vo.

s.

ms BIU Santé 2007, fo 196 ro.

Cl. viro Henr. Meibomio, Helmstadium.

Vir Cl. Quatuor tuis responsum debeo, quas ecce habeo in manibus,
et quibus ut respondeam, ecce me accingo. Cl. Schefferi librum de Philosophia Italica
nondum vidi, nec an Lutetiæ prostet, à quoquam audivi : prostabit tamen aliquando,
túncq. eum mihi comparabo. Duplex Cometa hîc visus ; de utroque scripserunt
quidam P. Loyolitæ, et alij : nonnulli etiam adhuc scribunt : quidam levioris
fidei putant ejusmodi sidus calamitates multas portendere : quod non credo : et
hoc esset probabile, si numquam adesset aliqua publica calamitas absque cometa :
quod est falsum : substantiam enim habent Angli, Batavi, imò et omnes Europæi : ideóque
sit pax Cometæ. Sacerdos ille dictus Gendron, Curé de Vauvre, pés de Chartres
sur le chemin d’Orleans,
olim fuit chirurgus : dein Sacerdos : Chirurgiam fecit
per aliquot menses Reginæ Matri : sed tandem ab ea recedere jussus est, propter im-
peritiam, aut saltem quod ejus curatio minus succederet : in ejus locum assumptus
est alter, qui se Medicum Lotharingum profitetur : vocatúrq. Dominus Alliot : dicitur
esse peritus in Chymicis, i. in arte mentiendi et fallendi : dicit se habere multa
secreta : Van Helmontium laudat, arsenico utitur, et alijs venenis : eventus
virum ostendet ; interea toleratur in aula, quasi Principes velint decipi : nunc v.
dicunt aulici medicastri, Reginæ morbum non esse cancrum, sed carnes dumtax[at]
fungosas ; alij dicunt schrophulas mammæ adnatas, et vicinis partibus adfixas : ut ut
sit, nesciunt qui dicant, nec quid facturi sunt : sic Reges et Reginæ moriuntur : Dij
meliora pijs. 2. Immersum timet Oceanus noster navibus Anglicis et Hollandi-
cis ; stragésque multas Londini exercet ipsa pestis : unde fit ut Politici nostri facilè
sibi persuadeant, clam agitari inter utramque gentem consilia aliquot de fœdere
aliquo, et Pace firmanda : quod utinam fiat. Quidquid Conringianum prodibit,
lubens mihi comparabo. Cælij Rhodigini lectiones antiquæ tandem hîc videbuntur :
liber est optimus. Ezechiel Spanhemius est amicus mei Caroli, qui Te salutat.
Cl. virum D. Rolfinkium saluto : nuper ad eum scripsi, per D. Volcamerum, Medicum

t.

ms BIU Santé 2007, fo 196 vo.

Noribergensem : et aliquos libros transmissi quos à me petiebat. 3. A Scheffero
nostro, Med. Francof. nihil accepi ; literas tamen expecto, ut et ea quæ pro me, ad
eum misisti. Tuam de Longævis Epistolam ô quàm lubenter legam ! pro nomine meo
illic collocato gratias ago : utinam Tibi Deus indulgeat longævitatem Nesto-
ream. 4. Nihil adhuc accepi per Schefferum. Valde laudo consilium Viri Cl. D.
Herm. Conringij, de suarumEpistolarum editione : quæ utinam citò prodeant. Erudi-
tum illum Adolescentem, Io. Amenannum, habebo mihi commendatissimum :
nec quidquam ei per me deerit, si mea ope aut opera indigeat. Nova Bulla Ponti-
ficia, nuper in Galliam transmissa, Regis jussu examinatur à Doctoribus Sor-
bonicis :
quæ postea excrutietur à Senatu Paris. et ab ipso Rege. Nequid, oro,
mittas per mare, nisi post pacem certissimam, quæ toti Europæ sit salutaris.
Vale, Vir Cl. et nos amare perge. Parisijs, 16. Sept. 1665. Tuus, etc.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Heinrich Meibomius à Guy Patin, le 16 septembre 1665.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1404
(Consulté le 19.11.2019)

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