L. 12.  >
À Claude II Belin, le 17 août 1632

Monsieur, [a][1]

Je vous demande pardon si je m’acquitte si mal de mon devoir en vous écrivant si rarement, encore que ce ne soit pas faute de me souvenir souvent de vous et de l’honneur que vous me faites de m’aimer ; mais seulement une certaine négligence naturelle qui est en moi, dans laquelle m’entretiennent les menues affaires de notre profession. Je vous prie donc de n’attribuer à faute d’affection l’intermission de vous écrire que ma paresse a causée, vu que je vous honore et chéris autant que jamais j’aie fait homme de mérite tel que vous êtes. Quant à moi et à ma famille, nous sommes tous en bonne santé, Dieu merci, pour vous servir. Je prie Dieu qu’ainsi soit de vous et de la vôtre. Pour notre Faculté, il n’y a rien de nouveau, sinon que le mois passé il nous mourut un de nos jeunes collègues, nommé M. Bicquet, [1][2] médecin du roi par quartier, qui était marié depuis peu ; le roi a donné sa charge à un autre des nôtres nommé M. Bodineau. [2][3] À la Toussaint qui vient, nous ferons un nouveau doyen [4][5] à la place de M. Moreau, [3][6] qui a commenté l’École de Salerne[4][7][8] Touchant l’accord que l’on a plâtré avec les apothicaires, [9] nous n’en avons aucune copie, la distribution de laquelle on nous promet de jour en jour, je vous en ferai part quand je l’aurai. [5] Pour tout livre nouveau, nous n’avons que Septalii Mediolan. Commentaria in problem. Aristotelis[10] in‑fo de Lyon, [6] ils le prisent beaucoup et le vendent jusqu’à 9 livres, l’auteur en est très savant ; avec les trois tomes de la Pratique de Sennertus [11] et un appendix de arthritide[7] derrière le troisième tome, qui est de morbis ventris inferioris[8] lequel est le meilleur ; avec l’Histoire d’Henri iv [12] par M. Dupleix, [9][13] qui est un petit in‑fo fort plein de bonnes choses, il se vend en sa nouveauté six livres. Le Sanctorius in artem Galeni[14] en parchemin in‑4o[15] peut valoir 40 sols, mais je prise davantage son livre intitulé Methodus vitandorum errorum, qui est de 50 sols ou environ. [10] Je ne manquerai de vous chercher le Piso, de morbis a serosa colluvie[11][16] et l’aurai dès demain s’il se trouve en la rue Saint-Jacques ; [12][17] envoyez-le prendre ici quand vous voudrez. Je vous baise les mains et à Madame votre femme, et suis, Monsieur, votre très humble et affectionné serviteur,

Patin.

De Paris, ce 17e d’août 1632.

Je crois que vous savez bien la mort du surintendant d’Effiat. [13][18][19] Le roi [20] est à Fontainebleau, [14][21][22][23] qui s’en va en Languedoc pour la rébellion de M. de Montmorency. [15][24]


1.

Anselme Bicquet, natif de Paris, avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine en janvier 1631 (Baron).

2.

Urbain Bodineau, natif d’Angers, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1627 (Baron), devenait médecin du roi par quartier. Guy Patin l’a taxé d’être « un des couteaux pendants de Guénault » (lettre à Falconet du 16 octobre 1660). Il mourut le 7 avril 1669.

3.

François i Boujonnier (né à Abbeville vers 1589) docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1620, allait en être le doyen de novembre 1632 à novembre 1634. Il se montra particulièrement vigilant sur le respect des privilèges de la Faculté, n’hésitant pas à s’opposer à Charles i Bouvard, premier médecin du roi, lors de la maladie qui affecta Louis xiii en 1633 (v. note [15], lettre 17).

Guy Patin comptait François i Boujonnier parmi ses alliés contre l’antimoine. Il a plus loin parlé de ses deux fils : l’aîné, François ii, docteur régent en 1656, mort à 33 ans en 1666 ; et le cadet, Jacques, docteur régent en 1662, mort à 28 ans en 1667.

L’élection du doyen avait lieu chaque année paire, le samedi suivant la Toussaint (v. note [16], lettre 247) ; il était constamment reconduit pour un an à la même date de l’année suivante. Dans la suite de sa correspondance et dans ses Commentaires de la Faculté, Patin a détaillé le rituel de l’élection décanale.

4.

Salerne, ville portuaire de Campanie sur la mer Tyrrhénienne, au sud de Naples, a été le siège de la première école de médecine jamais fondée en Europe, au ixe s.

Sise au carrefour géographique des influences grecques, juives, arabes et latines, l’École de Salerne a connu son apogée aux xiexiie s., pour décliner ensuite avec la création des facultés dont elle avait inspiré les fondateurs (Bologne, Paris, Montpellier, Padoue). Salerne fut la porte par où la médecine grecque antique revint en Europe occidentale, après avoir été conservée et enrichie par les Arabes (v. note [4], lettre 5).

L’École salernitaine a donné son nom à un ouvrage qui connut un grand succès aux xviexviie s. C’est un traité d’hygiène écrit en vers latins par Jean de Milan, médecin de l’École, vers l’an 1100 (v. note [5], lettre 203). Guy Patin signalait à Claude ii Belin la plus récente édition alors disponible (Paris, Thomas Blaise, 1625, in‑8o, Medic@) :

Schola Salernitana, hoc est de valetudine tuenda, opus nova methodo instructum, infinitis versibus auctum, commentariis Villanovani, Curionis, Crellij et Costansoni illustratum. Adiectæ sunt Animadversiones novæ et copiosæ Renati Moreau, Doctoris Medici Parisiensis. Cum indicibus quatuor Capitum, Quæstionum, Auctorum et rerum memorabilium [L’École de Salerne, qui traite de la conservation de santé, ouvrage muni d’une méthode nouvelle, augmenté d’une infinité de vers, enrichi par les commentaires d’Arnaud de Villeneuve, de Jacques Curion, de Jacobus Crellius et de Costansonus. On y a ajouté les nouvelles et copieuses remarques de René Moreau (v. note [28], lettre 6), docteur en médecine de Paris. Avec quatre index : des chapitres, des questions, des auteurs et des choses remarquables].

Michaud, à l’entrée Moreau :

« Il professa pendant quarante années avec distinction la médecine et la chirurgie à la Faculté de Paris. Sa bibliothèque, l’une des plus considérables pour son temps, l’avait mis à portée de recueillir des auteurs anciens et modernes les plus estimés un grand nombre de documents sur l’hygiène ; et il s’était proposé d’en composer pour ses auditeurs un cours qui eût donné au moins l’état de la science à cette époque ; un pareil cours n’a pu être établi avec fruit comme une branche de l’art médical que dans ces derniers temps. Les démonstrations des professeurs étant alors plus circonscrites et bornées à un espace de deux années, Moreau reconnut qu’il ne lui était pas loisible d’exposer son cours d’hygiène, qui eût demandé plusieurs mois ; mais il conçut l’idée de publier ses extraits et ses remarques en les faisant servir de commentaires au livre connu sous le nom de l’École de Salerne, qu’il compléta et revit d’après des manuscrits plus amples et moins défectueux. L’édition qu’il en a donnée <en> 1625, réimprimée en 1672, {a} in‑8o, est accompagnée des commentaires d’Arnaud de Villeneuve, de Carion, Crellius, Costanson ; et il y a joint de nombreuses remarques, enrichies de citations expliquées ou corrigées d’environ 800 auteurs dont il donne la table. D’utiles prolégomènes indiquent l’origine de l’ouvrage, la fondation de l’École dont ce livre a reçu le nom, l’auteur ou le compilateur des vers techniques qui le composent, {b} l’objet du rythme employé, le nombre des vers publiés jusqu’alors (de trois à quatre cents) et augmentés de plus du double dans les manuscrits que l’auteur indique, mais dont il se borne à donner ce qui est relatif à l’hygiène ; enfin un ordre de chapitres plus conforme à la disposition des matières. »


  1. V. note [2], lettre 441.

  2. Jean de Milan, v. supra.

V. note [5], lettre 203, pour la traduction française de la Schola Salernitana par Jean Martin (pseudonyme plausible de Guy Patin), L’École de Salerne en vers burlesques (Paris, 1650).

5.

V. note [19], lettre 7.

6.

Ouvrage de Ludovicus Septalius, natif de Milan (Mediolanus) sur les Problèmes d’Aristote : v. note [9], lettre 8.

7.

De Arthritide Tractatus, Autore Daniele Sennerto, D.  Medicinæ in Academia Wittebergensi Profess. et Sereniss. Elect. Saxon. Medico, Appendicis loco Libro Tertio Practicæ adjectus. Cui accessit Tragopodagra Luciani [Traité sur la Goutte de Daniel Sennert, docteur en médecine en l’Université de Wittemberg, professeur et médecin du sérénissime électeur de Saxe ; tenant lieu d’appendice au troisième livre de sa Pratique (v. note [5], lettre 8). On y a ajouté la Trapopodagra de Lucien] (Wittemberg, héritiers de Zacharias Schürer, 1631, in‑4o ; Bayerische StaatsBibliothek digital). Ce traité en huit courts chapitres est suivi d’une curieuse pièce en vers, grecs et latins, intitulée Τραγοποδαγρα, Podagra tragice [La podagre (goutte du pied) à la manière tragique], dont l’auteur est Lucien de Samosate (v. note [14], lettre 41). Les intervenants [Personæ colloquentes] sont Podager [le podagre], Chorus Podagricorum [le chœur des podagres], Podagra [la podagre], Nuncius [le messager], Duo Medici [deux médecins] et Tortores [les bourreaux].

8.

Le titre exact de ce livre iii de la Pratique de Sennert (v. note [5], lettre 8) est De Morbis ac symptomatibus infimi ventris [Maladies et symptômes de l’abdomen]. Il traite :

  • des affections touchant l’œsophage, l’estomac, les intestins, la rate, le pancréas, le mésentère, l’épiploon ;

  • de l’hypocondrie ;

  • du scorbut ;

  • des maladies du foie, des reins, des uretères, de la vessie, des organes génitaux masculins ;

  • des hernies de l’ombilic et de la paroi abdominale ;

  • avec en supplément, le Tractatus de Arthritide [Traité sur la Goutte, v. supra note [7]] (dans l’édition de Lyon, 1633).

9.

Scipion Dupleix (Condom 1569-ibid. 1661) s’était acquis la protection de Marguerite de Valois (la reine Margot, première épouse d’Henri iv, v. note [4], lettre latine 456), qui l’avait nommé maître des requêtes de son hôtel (1605). On accusa avec raison Dupleix d’avoir flatté Marguerite pendant sa vie, mais de l’avoir dénigrée après sa mort. Ses premiers ouvrages l’avaient fait nommer historiographe de France par Louis xiii (Mémoires des Gaules depuis le déluge jusqu’à l’établissement de la monarchie française, 8 livres, Paris, 1619, in‑4o, réimprimé depuis à la tête de son Histoire générale) ; mais il finit par se retirer dans sa ville natale avec le titre de conseiller d’État. Guy Patin signalait ici son Histoire générale de France (1621-1643, 5 volumes in‑fo). Le volume qui contient les règnes d’Henri iv et de Louis xiii valut des soucis à Dupleix (Moréri) :

« Le cardinal de Richelieu avait revu les feuilles des deux derniers règnes, où on ne manqua pas de le bien flatter ; ce qui donna lieu à Mathieu de Mourgues d’écrire contre Dupleix, qui fut aussi convaincu d’ignorance et de mauvaise foi par le maréchal de Bassompierre. Il répondit à l’un et à l’autre le moins mal qu’il lui fut possible ; mais après la mort du cardinal, il eut dessein de refondre une partie de son histoire, ce que sa vieillesse ne lui permit pas d’exécuter. Il travailla aussi sur les libertés de l’Église gallicane pendant 15 ans, mais le chancelier Séguier ayant fait brûler en sa présence le manuscrit pour l’impression duquel il demandait un privilège, il en eut tant de déplaisir qu’il mourut peu après à Condom au mois de mars 1661, étant âgé de 92 ans. »

Dans sa lettre à André Falconet, datée du 25 avril 1661, Guy Patin a écrit avoir été des amis de Dupleix dès 1618, puis son médecin.

10.

V. note [6], lettre 8, pour « Santorio sur l’art de Galien » et sa « Méthode pour éviter les erreurs ».

11.

« sur les maladies provoquées par les eaux d’égouts » de Charles Le Pois (v. note [15], lettre 9).

12.

Existant toujours, dans le vie arrondissement de Paris, la rue Saint-Jacques était alors l’artère vitale du Quartier ou Pays Latin (v. note [19], lettre 15). Elle montait du Petit Châtelet au nord jusqu’à la porte Saint-Jacques au sud (actuel croisement des rues Saint-Jacques et des Fossés Saint-Jacques). La plupart des libraires parisiens y tenaient leur officine, particulièrement dans la partie basse, vers l’église Saint-Séverin.

13.

Antoine Coffier, dit Ruzé, marquis d’Effiat (1581-27 juillet 1632), avait été en 1616 premier écuyer de la Grande Écurie, capitaine des chevau-légers de la garde royale en 1617, puis chevalier des Ordres en 1620. En 1624, il avait négocié à Londres le mariage de la princesse Henriette de France avec Charles ier. Effiat avait été nommé surintendant des finances en 1626, maréchal de camp en 1628 et enfin maréchal de France le 1er janvier 1631. Il mourut l’année suivante à la tête de l’armée d’Alsace au moment où s’ouvrait la campagne de 1632. Tallemant des Réaux lui a consacré une historiette (tome i, pages 294‑295). Il était le père de Cinq-Mars (v. note [12], lettre 65).

14.

Le château royal de Fontainebleau (Seine-et-Marne) avait été édifié par François ier puis agrandi et embelli par Henri iv. Grands amateurs de chasse, Louis xiii (qui y était né) puis Louis xiv y ont souvent séjourné.

15.

Henri ii de Montmorency (Chantilly 1595-Toulouse 1632), dit la Gloire des Braves, amiral en 1612, avait succédé à son père Henri ier (v. note [7], lettre 522) au gouvernement de Languedoc en 1613. Il avait servi Louis xiii contre les Anglais sur mer et contre les protestants dans les Cévennes, et reçu le bâton de maréchal en 1629, puis était devenu lieutenant général des armées du roi dans le Piémont pour sa brillante conduite au combat de Veillane contre les Piémontais (1630).

Lorsque Richelieu avait voulu imposer le système des élus au Languedoc (c’est-à-dire de transformer ce pays d’états en pays d’élection, avec un régime fiscal bien moins favorable, v. note [50], lettre 152), Henri ii avait tenté de soulever la province qu’il gouvernait, avec l’appui des états du Languedoc et de Gaston d’Orléans ; mais Schomberg le vainquit au combat de Castelnaudary (1er septembre 1632) et le fit prisonnier, couvert de blessures. Traduit devant le parlement de Toulouse pour crime de lèse-majesté, il fut condamné à mort et décapité le 30 octobre. Le roi vint ensuite en personne rétablir son autorité dans la province et aux états, tenus à Béziers (G.D.U. xixe s.).

Le maréchal de Montmorency était le frère de Charlotte de Montmorency, mère du Grand Condé.

a.

Ms BnF no 9358, fo 17 ; Triaire no xii (pages 47‑49) ; Reveillé-Parise no ix (tome i, pages 16‑18).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 17 août 1632.
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(Consulté le 24.09.2020)

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