L. 60.  >
À Claude II Belin, le 4 septembre 1641

Monsieur et cher ami, [a][1]

Depuis que la lettre de ci-dessus a été écrite, [1] nous avons appris que le cardinal-infant [2] était tombé en son armée, malade, d’où on l’a retiré, et a été mené à Bruxelles : [3] on dit que c’est d’une fièvre double-tierce. [4] Nous tenons encore Aire, [5] mais on dit que le pain y diminue bien fort. C’est pourquoi il est à craindre que nous ne la gardions pas longtemps si Dieu ne nous aide. [2] Le cardinal Bagni, [6] qui était de nos amis, et fort affectionné aux Français, est mort à Rome. La Brosse, [3][7] qui avait ici le Jardin du roi [8] au faubourg de Saint-Victor, [4][9] est mort le samedi dernier jour d’août. Il avait un flux de ventre [10] d’avoir trop mangé de melons [11] et trop bu de vin (pour ce dernier ce n’était point tant sa faute que sa coutume). Il se plaignait d’une grande puanteur interne, avait la fièvre, et son flux de ventre était dysentérique [12] en ce qu’il faisait du sang. Vide peritiam hominis[5] et voyez combien il était grand personnage au métier dont il se mêlait : il se fit frotter tout le corps d’huile de carabé [13] quatre jours durant, [6] le matin, et avalait à jeun un grand demi-setier d’eau-de-vie, [7][14] avec un peu de quelque huile astringente ; [15] quand il vit que cela ne lui servait de rien, il se fit préparer un émétique,  qu’il prit le vendredi au soir, dans l’opération duquel il mourut le lendemain matin. Sic impuram vomuit animam impurus ille nebulo, in necandis hominibus exercitatissimus[8] Comme on lui parla ce même vendredi d’être saigné, il répondit que c’était le remède des pédants sanguinaires (il nous faisait l’honneur de nous appeler ainsi), [16] et qu’il aimait mieux mourir que d’être saigné. Aussi a-t-il fait. Le diable le saignera en l’autre monde, comme mérite un fourbe, un athée, [17] un imposteur, un homicide et bourreau public, tel qu’il était ; qui même en mourant n’a eu non plus de sentiment de Dieu qu’un pourceau, duquel il imitait la vie, et s’en donnait le nom. Comme un jour il montrait sa maison à des dames, quand il vint à la chapelle du logis, il leur dit Voilà le saloir où on mettra le pourceau quand il sera mort, en se montrant ; et se nommait assez souvent pourceau d’Épicure, combien qu’Épicure [18] valût bien mieux que lui, quem scribunt Galenus et Seneca fuisse vitæ sanctissimæ et continentissimæ. Epicurus non coluit Christum, quia non novit : Brosseus non coluit, quem noverat, etc. Sed satis hæc, imo plus quam satis de illo nebulone[9][19][20] Nous ne savons pas encore qui aura sa place. Il y a ici un livre nouveau fort curieux, intitulé Nicolai Fabricii Peirescii Vita, auctore Petro Gassendi, Præposito Ecclesiæ Diniensis[10] Feu M. de Peiresc, [21] conseiller au parlement d’Aix-en-Provence, [11][22][23] était un grand personnage.  L’auteur l’est pareillement : M. Gassendi [24][25] est un des honnêtes et des plus savants hommes qui soient aujourd’hui en France. [12] Donnez-en avis à M. Camusat [26] et lui faites, s’il vous plaît, mes recommandations. Le livre est in‑4o, du prix d’un écu. Le petit duc de Mantoue est mort, voilà la race des Nevers de Gonzague éteinte. [13][27][28][29] Le roi [30] et Son Éminence [31] sont à Amiens. [32] M. de Longueville, [33] qui est malade, partit d’ici samedi dernier pour s’en aller à Bourbon. [14][34] On fait ici le procès à M. de Guise. [35] Mais je ne me souviens pas que je vous suis importun par ma trop longue lettre. Je vous baise les mains, à Mme Belin et à Messieurs vos frères, avec intention d’être toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 4e de septembre 1641.


1.

La présente et la précédente lettres avaient dû être expédiées à Claude ii Belin sous le même pli.

2.

Montglat (Mémoires, page 111) :

« Après la prise de Bapaume, le maréchal de La Meilleraye, demeuré seul général par la retraite de celui de Brézé, donna le bâton de maréchal de France, au nom du roi, au comte de Guiche ; et s’étant retiré lui-même pour aller aux eaux, le laissa seul commandant les armées. Ce nouveau maréchal marcha dans le Boulonnais où, sachant que les Espagnols étaient si bien retranchés devant Aire qu’il n’y avait aucune apparence de les attaquer, il mit toutes ses troupes à couvert dedans des villages, à cause du mauvais temps, et y demeura jusqu’à la fin de décembre, que, Algubère ayant consommé tous les vivres qu’il y avait dans Aire, se rendit à composition et laissa, en sortant, aux Espagnols 14 pièces de canon de batterie, que l’armée française en se retirant n’avait pu emmener. Alguebère et le marquis de La Boulaye, volontaire qui était demeuré pour défendre la place, furent bien reçus du roi à Saint-Germain ; lequel, pour témoigner à Alguebère la satisfaction qu’il avait de ses services, le pourvut du gouvernement de Charleville et du mont Olympe. Durant le blocus d’Aire, le cardinal-infant tomba malade dans son camp, d’une fièvre qui le força de quitter son armée pour se faire porter à Bruxelles, où il mourut {a} regretté généralement de tout le monde, et avec raison : car c’était un prince doué de toutes sortes de bonnes qualités, qui lui avaient attiré l’amitié de tous les ordres du pays ; ce qui lui préjudicia, selon l’opinion de plusieurs, qui croient que cet amour des peuples donna de la jalousie en Espagne, et que la crainte qu’on eut qu’il ne se voulût rendre maître des Pays-Bas, en prenant une alliance avec la France, lui avait abrégé ses jours. »


  1. Le 9 novembre 1641.

3.

Guy de La Brosse (Rouen vers 1586-Paris 31 août 1641) avait étudié la médecine pour être reçu docteur dans une Faculté qui n’était pas celle de Paris. Devenu médecin par quartier de Louis xiii, il avait conçu très tôt le projet d’un jardin botanique digne la capitale, et destiné, pour l’enseignement, à prendre la place du petit jardin des herbes de la Faculté de médecine créé rue de la Bûcherie en 1597 et entretenu par Jean Robin. Il était impossible de mettre en comparaison ce jardinet et le splendide jardin botanique qu’on avait créé à Montpellier en 1598 ; le petit enclos parisien avait d’ailleurs dû céder la place à l’amphithéâtre anatomique construit en 1617 (v. note [10], lettre 8).

Après des années de persévérance et de lutte contre la Faculté de médecine de Paris qui s’opposait farouchement à son idée, La Brosse, aidé du crédit de Jean Héroard, premier médecin du roi (v. note [30], lettre 117), avait obtenu des lettres patentes en 1626. Il avait fallu encore attendre sept ans pour que Charles i Bouvard, alors premier médecin de Louis xiii, fût nommé surintendant du Jardin royal (v. infra note [3]), avec La Brosse pour intendant. En 1635, le nouveau jardin botanique avait pu ouvrir. En 1636, La Brosse avait enfin pu faire paraître sa Description du Jardin royal des Plantes médicinales, établi par le roi Louis le Juste, à Paris ; contenant le catalogue des plantes qui y sont de présent cultivées, ensemble le plan du jardin (Paris, sans nom, in‑4o).

Réputé libre penseur, La Brosse était un intelligent défenseur de la médecine chimique : v. Didier Kahn, Plantes et médecine, (al)chimie et libertinisme chez Guy de la Brosse (Medica, avril 2007), et note [8] infra.

La Brosse était grand-oncle de Guy-Crescent Fagon qui fut premier médecin de Louis xiv de 1693 à 1715 (v. note [5] du Point d’honneur médical de Hugues de Salins).

4.

Il subsiste un court segment de la rue Saint-Victor dans le ve arrondissement de Paris, sur la rive gauche de la Seine. Elle allait jadis de la place Maubert à la porte Saint-Victor (actuel carrefour des rues des Écoles et du Cardinal-Lemoine), puis elle cheminait dans le faubourg Saint-Victor, longeant l’abbaye Saint-Victor (v. note [2], lettre 877) pour aboutir au Jardin des Plantes, alors Jardin royal des Plantes médicinales, et se terminer à la Croix Clamart (actuel croisement des rues du Fer-à-Moulin et Geoffroy-Saint-Hilaire).

Fondé par Louis xiii en 1635 sous l’impulsion de Jean ii Riolan (dès 1618, v. note [7], lettre 51) et de Guy de La Brosse, son premier intendant, le Jardin du roi était placé sous la tutelle du surintendant qui était par principe le premier médecin du roi (alors Charles i Bouvard). Il avait succédé au Jardin royal des plantes médicinales, dont Jean Héroard (v. note [30], lettre 117) avait été nommé intendant en 1625 (v. notule {e}, note [19], lettre 128).

C’était à la fois un jardin botanique et un lieu de recherche et de formation, voué à ce qu’on appelle aujourd’hui les sciences de la vie. L’enseignement, indépendant et concurrent de celui de la Faculté de médecine, y était réparti entre trois chaires : botanique, chimie et anatomie. Chacune était double : principale, occupée par un professeur, et secondaire, occupée par un démonstrateur. Les étudiants en médecine fréquentaient assidûment le Jardin royal pour y suivre des cours complémentaires de ceux des Écoles de la rue de la Bûcherie, c’est-à-dire plus progressistes et moins dogmatiques. Cette rivalité ne manqua pas de créer quelques différends entre les deux institutions, mais Guy Patin n’en a guère parlé dans ses lettres.

En janvier 2021, Frédéric Blanchard, érudit agronome et botaniste de Guyane avec qui je corresponds régulièrement (v. notule {f}, note [33] de la Leçon sur le Laudanum et l’opium), a très pertinemment attiré mon attention sur la précieuse Liste des étudiants à la connaissance des plantes au Jardin royal de Paris, et aux opérations de la médecine, qui s’y font l’an 1641, figurant aux pages 1‑8 du Catalogue… de Guy de La Brosse (Paris, 1641, v. supra note [3] pour celle de 1636) : on y recense 225 auditeurs, dont 204 médecins (principalement étudiants), 8 chimistes, 7 chirurgiens et 6 pharmaciens. Les médecins venaient de toute la France, avec quelques Allemands et Anglais. Il est impossible de savoir combien étaient inscrits à la Faculté de médecine de Paris, mais l’effectif annuel de leurs promotions cumulées dépassait certainement la centaine. Cette estimation très grossière est la seule source fiable que j’aie trouvée sur l’effectif plausible d’une promotion des philiatres parisiens, ce qui vaut à F. Blanchard ma plus profonde gratitude.

V. note [2] de Thomas Diafoirus et sa thèse, pour la fondation des Écoles d’anatomie du Jardin royal en 1672, placées sous la direction du chirurgien Pierre Dionis.

5.

« Voyez la compétence de cet homme ».

6.

Le carabé ou karabé est l’ambre jaune (v. notule {b}, note [10] de l’observation x) : « on en tire une huile fétide par la distillation, et un sel volatil, huileux et acide » (Trévoux).

7.

Un demi-setier équivaut environ à un quart de litre.

L’eau-de-vie « est du vin qu’on fait distiller dans un matras [une cornue] au bain-marie, ou à petit feu de flamme, et qu’on réduit environ à la sixième partie ; le reste est un flegme insipide. On fait passer le col du matras en serpentant dans un tonneau d’eau froide pour la refroidir plus tôt. Quand cette eau-de-vie est distillée encore une fois, et réduite à la septième partie, on a de l’esprit de vin ; lequel étant derechef distillé, donne de l’esprit de vin rectifié » (Furetière).

8.

« Ainsi ce vaurien corrompu, fort habile en l’art de tuer les hommes, a-t-il vomi son âme corrompue. »

Guy de La Brosse (v. supra note [3]) avait publié une somme thérapeutique intitulée De la nature, vertu et utilité des plantes. Divisé en cinq livres (Paris, Robert Baragnes, 1628, in‑8o), où il entreprenait de réconcilier les deux pharmacopées, végétale et minérale ; il entendait réhabiliter la chimie en la débarbouillant des cabales alchimiques, et des sciences mystiques et magiques. Cela apparaît dans :

  • le frontispice, avec la devise « La vérité et non l’autorité », ornée des portraits d’Hippocrate, « des effets aux causes », Dioscoride, « de l’expérience à la connaissance », Paracelse, « Chaque chose a son ciel et ses astres », et Théophraste, « En vain la médecine sans les plantes » ;

  • et le titre du livre iii (19 chapitres), « Est un traité général de la chimie, contenant son ordre et ses parties, montrant qu’elle est science, qu’elle a des principes et maximes comme les autres science ; et que mettant la main à l’œuvre, elle est un art très exccellent, enseignant le moyen de connaître les qualités, facultés et vertus des plantes ».

V. note [3], lettre 90, pour la façon dont Guy Patin a abusé de ce livre pour déjouer iniquement l’attaque de Théophraste Renaudot après la parution des Opera de Daniel Sennert (Paris, 1641), avec leur épître dédicatoire qui le traitait de nebulo et blatero [vaurien et babillard].

9.

« dont Galien et Sénèque [le Philosophe] écrivent que la vie avait été parfaitement sainte et sobre. Épicure n’honora pas le Christ parce qu’il ne le connut pas ; La Brosse ne l’honora pas, alors qu’il le connaissait, etc. Mais c’est assez, et même bien plus qu’assez au sujet de ce vaurien. »

Épicure de Samos (341-270 av. J.‑C.), philosophe athénien, a adopté l’idée de Démocrite consistant à considérer la Nature comme matérielle et composée d’atomes, mais en y voyant un fait du hasard plutôt qu’un déterminisme mécanique rigoureux. Sa morale a pour but « le bonheur de l’homme, qu’elle cherche à atteindre par un usage raisonnable des plaisirs, recommandant ceux qui sont naturels et nécessaires, admettant ceux qui sont naturels et non nécessaires, et fuyant ceux qui ne sont ni naturels, ni nécessaires ». Dans leur lutte contre toutes les formes de matérialisme, les Pères de l’Église l’ont transformée en une doctrine qui se propose la recherche exclusive et désabusée du plaisir (G.D.E.L.).

Épicure a abondamment écrit, mais tous ses traités ont été détruits sur l’ordre des premiers empereurs romains chrétiens (ive s.), comme contraires aux préceptes évangéliques et à la nouvelle foi qui se répandaient. Il ne nous reste de l’épicurisme que les commentaires de ceux qui ont pu le lire (tels Galien ou Sénèque, et surtout Lucrèce v. note [131], lettre 166) et les maigres fragments transmis par Diogène Laërce (v. note [3], lettre 147).

Sous l’impulsion de Gassendi (v. infra note [12]), la philosophie d’Épicure connut un grand regain au xviie s., dans sa forme originelle, sous le nom du libertinage érudit, soit un scepticisme déiste plutôt qu’athée, mais bien différent du libertinage scandaleux, qui était celui des mœurs. À tenir avec prudence comme un ancêtre très lointain de la libre pensée moderne, ce libertinage était la Doctrine curieuse que fustigeait alors le P. Garasse (Paris, 1624, v. note [1], lettre 58).

Pour Furetière, les libertins étaient :

« hommes peu dévots, qui ne vont à l’église que par manière d’acquit. Se dit aussi à l’égard de la religion, de ceux qui n’ont pas assez de vénération pour ses mystères, ou d’obéissance à ses commandements. Le P. Garasse a fait un livre contre les athées et les libertins, qu’il appelle la Doctrine curieuse. Dans l’histoire et dans le droit romain, on appelle libertin un esclave affranchi, par relation à son patron. »

Dans son Dom Juan (1665), Molière en a immortalisé le type (acte i, scène 1, Sganarelle parlant à Gusman, écuyer d’Elvire) :

« mais, par précaution, je t’apprends, inter nos, {a} que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d’Épicure, un vrai Sardanapale, {b} qui ferme l’oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu’on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu’il a épousé ta maîtresse : crois qu’il aurait plus fait pour sa passion, et qu’ave elle il aurait encore épousé toi, ton chien et son chat. »


  1. « entre nous ».

  2. Mythique roi d’Assyrie réputé pour la dépravation de ses mœurs.

Dans les deux ouvrages qu’il a puliés en 1943 (vnotre bibliographie), René Pintard (v. note [1] de l’Introduction aux ana de Guy Patin) a contribué à mettre au grand jour et mieux définir la notion de libertinage érudit au xviie s. Le début de l’Avant-propos de son La Mothe le Vayer – Gassendi – Guy Patin (Pintard a) dit vrai et mérite d’être lu avec attention :

« Il est des problèmes d’histoire littéraire ou d’histoire de la philosophie que la lecture et la méditation attentives des textes permettent normalement de résoudre ; il en est d’autres, en revanche, qui semblent ne pouvoir être utilement traités qu’après d’assez longs travaux d’approche, exigeant l’application des méthodes minutieuses de l’érudition.

Tel nous est apparu, sans nul doute possible, et dès les premières recherches que nous avions entreprises pour l’étudier, celui de la pensée libertine en France dans les années confuses qui vont du début du xviie siècle à l’époque du règne personnel de Louis xiv. Aucune des œuvres, en effet, sur lesquelles doit se fonder le jugement de l’interprète, ne se présente avec les qualités réunies de l’authenticité, de la clarté, de la sincérité. Ici l’attitude que s’attribue l’auteur a été contestée par ses contemporains ; là l’écrivain contredit un autre de ses livres ; ailleurs c’est la nature même d’un recueil qui demeure obscure, et inquiète à bon droit les critiques tentés de recourir à son témoignage. »

Il faut aussi lire absolument le court article d’Alain Mothu (v. notre Journal de bord, en date du 22 juin 2019), Pour en finir avec les libertins, mis en ligne le 9 septembre 2010 dans Les Dossiers du Grihl (Groupe de recherche interdisciplinaires sur l’histoire de la littérature), « Les dossiers de Jean-Pierre Cavaillé, Libertinage, athéisme, irréligion. Essais et bibliographie » (consulté le 26 juin 2019). Il y éreinte brillamment la notion même de « libertinage érudit », avec ce morceau de bravoure fort bienvenu :

« Pour ce qui concerne en particulier le rapport à la religion – étant entendu que le “ libertin ” passe souvent pour athée ou déiste –, le fait d’assigner à un groupe très minoritaire d’intellectuels une posture a- ou anti-religieuse conforte l’idée que la grande majorité restait très croyante, baignant dans la foi comme la sardine dans l’huile (pour reprendre une métaphore de Raoul Vaneigem). Cependant, dans l’Europe entière, de nombreux documents provenant notamment d’archives inquisitoriales suggèrent que l’indifférence et l’hostilité même aux prescriptions religieuses ne concernaient pas seulement quelques “ tiercelets d’atheistes ” et “ moucherons de taverne ” (ceux-ci étaient simplement un peu plus voyants ou influents) mais représentaient une réalité autrement plus diffuse. Une réalité que nous empêche précisément d’apercevoir sereinement la notion abrasive et grossièrement castratrice de “ libertinage ” – sauf à multiplier indéfiniment le nombre des “ libertins ” et à vider conséquemment la notion de tout contenu, donc de toute pertinence. »

Ce qu’on appelle donc aujourd’hui le libertinage érudit est né en Italie avec Pomponace qui fut le premier, en 1519, à oser imprimer ses doutes sur l’immortalité de l’âme : v. note [67] du Naudæana 1, anthologie des conversations de Gabriel Naudé, recueillies par Guy Patin et qu’on peut tenir pour un répertoire du libertinage. La question de la disparition de l’âme avec la mort du corps est restée son thème central, maniée avec plus ou moins d’audace par ses adeptes. Quelques-uns sont résolument allés jusqu’à l’athéisme, pour en souffrir les épouvantables conséquences judiciaires, comme fit Giulio Cesare Vanini à Toulouse en 1619 (v. note [21], lettre 97). Beaucoup d’autres, sans encourir la peine capitale, en déduisaient l’absence de péché mortel, d’enfer comme de paradis, et se livraient plus ou moins ouvertement à toutes sortes d’excès et de débauches, mais ces libertins dépravés n’étaient presque jamais de subtils philosophes.

Baruch Spinoza (Amsterdam 1632-La Haye 1677) fut un des premiers à théoriser l’athéisme philosophique que caressaient les libertins érudits du premier xviie s. : Dieu était pour lui l’essence du monde et ne pouvait être mis en doute, sauf à nier l’évidence matérielle de tout ce qui nous entoure et nous dépasse ; mais il rejeta explicitement l’existence religieuse de Dieu révélé, tout-puissant, et de tous les rites et croyances dont on l’honorait. En somme, Dieu existe, mais il est muet, sans Parole ni Saintes Écritures.

Guy Patin est à présent rangé parmi les libertins érudits du xviie s., mais la lecture de ses lettres laisse constamment planer de sérieux doutes sur l’exactitude de cette étiquette : comme ici même, où il laissait à penser qu’Épicure, s’il avait connu le Christ, aurait adhéré à sa morale. Charles Sorel dans sa nouvelle Les divers amants (Nouvelles françaises, 1623 ; Nouvelles du xviie s., Gallimard, La Pléiade, Paris, 1997, page 158) a défini les esprits libertins : « qui ne croient pas facilement aux choses qui leur sont inconnues, et se figurent qu’il ne faut pas quitter les biens visibles pour ceux qui sont invisibles, et n’ont de la connaissance que pour les choses sensibles et matérielles. »

En ce sens, le qualificatif de médecin libertin peut convenir à Patin, mais son scepticisme en matière de morale et de religion était d’une extrême inconstance, variant notamment avec le correspondant auquel il s’adressait, et avec le malheureux personnage dont il médisait. À sa décharge, Patin ne pouvait pousser la désinvolture jusqu’à être parfaitement sincère sur ces sujets périlleux dans une lettre toujours susceptible d’être exposée aux indiscrétions de la police royale.

Guy de La Brosse, et c’est ce qui lui valait aussi l’inimitié de Patin, était un libertin déclaré. En 1624, il avait pris la défense de Théophile de Viau (v. note [7], lettre de Charles Spon, datée du 28 ,1657) mis en procès pour des vers jugés scandaleux. La Brosse avait même publié pour cela un Traité contre la médisance où il attaquait frontalement le P. Garasse en réduisant notamment le diable à l’esprit de médisance (in Didier Kahn, Plantes et médecine, [al]chimie et libertinisme chez Guy de la Brosse, Medica, avril 2007) :

« Si l’opinion de ceux qui établissent deux principes était vraie, le premier serait Dieu, et le second la Médisance. […] Aussi les anciens Grecs voulant donner un nom sortable à l’esprit de mensonge […], l’ont appelé Diable, c’est en notre langue un calomniateur, un faux témoin, celui qui accuse faussement le juste »

Intus ut libet, foris ut moris est [Au-dedans comme il plaît à chacun, au-dehors comme veut le monde] devint la devise contemplative et égotiste du libertinage, que Gabriel Naudé (v. note [39] du Naudæana 4) a attribuée à Cesare Cremonini (v. note [28], lettre 291).

« Le doute est le moteur du progrès » aurait pu être celle d’un libertinage altruiste, et illustrer sa vertu créatrice ; mais en médecine, à tout le moins, le doute n’habitait pas Patin. Au contraire, il vilipendait sans relâche tous ceux qui mettaient les dogmes en question. À cet égard, qui n’est pas mince, Patin était aux antipodes du libertinage. Il me semble (et je crois savoir de quoi je parle après avoir travaillé plus de vingt ans sur tous ses écrits) qu’il s’amusait simplement (et assez puérilement), pour épater ses amis lyonnais, à pimenter ses idées religieuses et philosophiques de quelques pincées libertines puisées dans ses conversations avec Gabriel Naudé (Naudæana) et Nicolas Bourbon (Borboniana), et dans les livres de sa bibliothèque. V. note [6], lettre 159, pour le passage de sa correspondance qui a pesé le plus lourd dans l’affiliation de Patin aux libertins érudits du xviie s. ; sans parler des Préceptes particuliers d’un médecin à son fils, dont l’authenticité n’est pas avérée. Pour ainsi me prononcer, je me fie bien plus volontiers aux cent triades du Borboniana manuscrit, écrits intimes qui peuvent sûrement être attribués à Patin (v. leur note [51], sur la triade 100) : ils ne contiennent pas la moindre once de scepticisme athée.

10.

Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc Senatoris Aquisextiensis Vita per Petrum Gassendum Præpositum Ecclesiæ Diniensis [Vie de l’illustre Nicolas Claude Fabri de Peiresc, conseiller au parlement d’Aix-en-Provence, par Pierre Gassendi, prévôt de la cathédrale de Digne] (Paris, Sébastien Cramoisy, 1641, in‑4o). La Vie, distribuée en 6 livres avec un index, occupe les 416 premières pages de l’ouvrage ; elle est suivie d’éloges écrits par Jacques Buccard, Gabriel Naudé et Claude i Saumaise.

Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (ou Peyresc, Beaugensier, Provence 1580-Aix-en-Provence 1637), conseiller au parlement d’Aix, fut le mécène de son époque, l’ami et le protecteur des savants et des gens de lettres. Dans sa jeunesse, il avait beaucoup voyagé et s’était lié avec les savants les plus distingués d’Europe. Son immense fortune, ses riches collections de médailles, d’entomologie, d’histoire naturelle, d’objets d’art, de manuscrits, etc., furent consacrées au progrès des sciences et aux besoins des savants, avec une libéralité et un discernement qui le firent surnommer par Bayle « le procureur général de la république des lettres ». Doué d’une immense érudition, qu’il augmentait sans cesse, les sciences lui sont redevables de plusieurs découvertes importantes. Il apprit aux antiquaires à lire les inscriptions qui avaient disparu en étudiant la disposition des trous où étaient scellés les caractères. Il démontra aussi que les prétendues pluies de sang sont produites par les sécrétions des papillons qui sortent de leur chrysalide. Des observations pleines de sagacité sur les ossements fossiles, sur les révolutions physiques du globe, sur la formation des pierres, les phénomènes volcaniques, etc., exercèrent tour à tour sa pensée. Sa mort fut un deuil public dans le monde lettré ; tous les savants de l’Europe exprimèrent leurs regrets en 40 langues différentes. On a publié un grand nombre de Lettres de Peiresc ; ses autres ouvrages sont restés en manuscrit, soit à Rome, soit à la Bibliothèque nationale, soit à la bibliothèque de Carpentras (G.D.U. xixe s.).

Peiresc déclina poliment l’offre que Théophraste Renaudot lui fit de collaborer à sa Gazette : « Je serais bien empêché de répondre à une si bonne opinion que celle qu’il a conçue de moi et de mes correspondances qui ne sont pour la plupart qu’en nouvelles de livres ou curiosités d’antiquailles, qui ne sont pas de celles qu’il faut à La Gazette » (R. et S. Pillorget).

11.

Capitale de la Provence, Aix (Aix-en-Provence, Bouches-du-Rhône) était le siège d’un archevêché, d’une Université avec École de médecine et du parlement de Provence, mis en place en 1501 par Louis xii. En 1641, son premier président était Joseph de Bernet.

12.

Gassendi (Pierre Gassend, 1592-1655) a été ami et correspondant de Guy Patin.

13.

Nevers (Nièvre), au confluent de la Nièvre et de la Loire, était alors la capitale du Nivernais et du duché de même nom, érigé en 1521, dont la Maison de Gonzague était titulaire depuis 1565. L’évêché de Nevers était suffragant de Sens. Le décès du dernier héritier mâle des Gonzague-Nevers n’était qu’un faux bruit : Charles ii (mort en 1665, v. note [8], lettre 414), alors âgé de 12 ans, était l’unique petit-fils de Charles ier de Gonzague (v. note [11], lettre 18), dont les deux fils, Charles et Alexandre étaient morts en 1631.

14.

Bourbon-l’Archambault, est toujours une ville thermale de l’Allier. « Bourbon l’Archambault est fameux par ses bains chauds, qui sont les plus fréquentés qui soient en France. Dans l’usage ordinaire on dit Bourbon tout court, sans ajouter l’Archambault, quand on parle de cette ville : les eaux de Bourbon, les bains de Bourbon, le voyage de Bourbon ; les médecins m’ordonnent d’aller à Bourbon ; on conseille à ce malade de prendre les eaux de Bourbon » (Trévoux).

a.

Ms BnF no 9358, fo 64 ; Triaire no lxii (pages 206‑209) ; Reveillé-Parise, no l (tome i,pages  81‑83) ; Prévot & Jestaz no 11 (Pléiade, pages 423‑424).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 4 septembre 1641.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0060
(Consulté le 16.05.2021)

Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.