L. 82.  >
À Claude II Belin, le 15 mai 1643

Monsieur, [a][1]

Entre autres choses, je vous dirai que le roi Louis xiii [2] mourut hier à Saint-Germain [3] entre deux et trois. [1][4] La reine mère [5] et le nouveau petit roi, Louis xiv[6] doivent arriver ce soir au Louvre. [2][7] La reine mère est régente sans aucune contradiction. Je tâcherai de vous faire part de ce qui arrivera de nouveau par ci-après. J’ai céans le Capucin de Du Moulin [8][9] à vous envoyer, [3] ce que je ferai à la première commodité avec quelques autres pièces. J’ai vu ici Mme Langlois [10] bien malade d’une fièvre tierce [11] qui a de rudes accès. C’est une femme fort bilieuse [12] et assez délicate. J’espère néanmoins que Dieu me fera la grâce d’en venir à bout et de vous la renvoyer en meilleur état qu’elle n’est venue. [4] Je ne sais si votre ami, M. Corps, a gagné son procès ; j’y ai fait ce que je lui avais promis.

Pour les sotériques, [13][14] ils ne battent plus que d’une aile depuis qu’ils ont perdu M. de Noyers. [15] On les appelait ici marchands de blé ; ils ont obtenu un arrêt de défense à cet effet, ne voilà pas d’habiles gens ! Pour le Theologia Patrum, on ne l’aura pas encore de sitôt et c’est grand dommage ; les sotériques sont assez matés. [5] Il y a néanmoins encore un autre livre contre eux, un peu plus gros que l’Apologie et qui part de même main, [16] l’auteur est un bachelier de Sorbonne [17] qui n’a que 25 ans ; il est intitulé Observations importantes, etc[6] Quand Madame votre sœur s’en retournera, je lui donnerai ce qu’il y aura ici de présent. Le deuxième tome de Zacutus [18] in‑fo n’est pas encore achevé ; les deux, bien reliés, coûteront pour le moins six écus, si bene pono calculum[7] Je crois qu’on fera un recueil d’épitaphes contre le cardinal, [19] sa mémoire étant ici fort odieuse et fort décriée[8] On en a imprimé quelque chose en Flandres, [20] mais il n’y en a pas qui vaille le rondeau de M. Miron, [21][22][23] mon bon ami : Il a passé, il a plié bagage, etc. ; [9] je pense que vous l’avez. Le roi est mort ex lenta symptomatica et abscessu prægrandi in mesenterio, et aliis pene innumeris symptomatibus gravissimis[10] Je vous baise très humblement les mains, à Mme Belin, à Messieurs vos frères, à MM. Camusat et Allen, et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 15e de mai 1643.

La reine est ici arrivée à quatre heures du soir, accompagnée de plus de dix mille hommes en bonne conche, [11] sans compter tous les cavaliers et les volontaires [24] de Paris qui étaient allés au-devant du petit roi. [12] Le corps du feu roi a été ouvert à dix heures du matin : on y a trouvé quantité de vers morts, [13][25] un grand ulcère dans le mésentère, [26][27] un gros abcès sous le foie, [28][29] un autre dans la poitrine au-dessous du poumon, beaucoup de désordre dans l’estomac, etc.

Ce vendredi, 15e de mai, à dix heures du soir.


1.

Marie Dubois de Lestoumières, l’un des valets de chambre de Louis xiii, a laissé un Mémoire fidèle des choses qui se sont passées à la mort de Louis xiii (in Niderst, pages 88‑95) :

« Le dimanche 10, {a} le roi fut très mal et lorsque l’on le voulut presser {b} des aliments, qui était une gelée fondue dans un certain verre qui avait un grand bec courbé, de façon qu’il pouvait prendre de la nourriture sans qu’il fallût lui lever la tête, tout le monde le pressait d’en prendre pour prolonger sa vie et pour espérer toujours quelque soulagement ; et il leur disait “ Hé ! obligez-moi de me laisser mourir en patience ”.
[…] Sur les six heures du soir, le roi sommeillant s’éveille en sursaut, s’adresse à M. le Prince {c} qui était alors dans la ruelle et lui dit “ Je rêvais que votre fils, le duc d’Enghien, était venu aux mains avec les ennemis ; que le combat était fort rude et opiniâtre et que la victoire a longtemps balancé ; mais qu’après un rude combat, elle est demeurée aux nôtres qui sont restés maîtres de la bataille ”. C’est la prophétie du gain de la bataille de Rocroi, qui se fit dans le même temps, {d} ayant entendu ces paroles de la bouche du roi. Sur les dix heures du soir, le roi était assoupi ; les médecins le trouvèrent froid et quelques-uns d’entre eux crurent que c’était le froid de la mort ; ce qui donna frayeur à tout le monde.
[…] Sur les trois à quatre heures après minuit, il se plaignit d’une douleur de côté gauche ; elle était si violente qu’il dit “ Si j’avais ma toux ordinaire avec cette douleur, je mourrais tout présentement, n’ayant pas la force de supporter les deux ; mais c’est Dieu qui ne le veut pas ”. Il était sujet à une certaine toux sèche qui le tourmentait beaucoup. Nous fîmes chauffer du lait et le mîmes dans des vessies de porc, et le posions sur sa douleur. Après, il dit que cette douleur s’élargissait, et continuait de s’en plaindre ; il lui prit ensuite un vomissement où j’eus l’honneur de lui tenir la tête, comme m’étant trouvé le plus près de sa personne ; je courais à la partie la plus pressée. Le reste du jour fut très difficile et très mauvais. Le roi, néanmoins, priait toujours Dieu et travaillait avec ses ministres. Il fit longtemps écrire sous lui {e} M. de Chavigny. Le lundi 11, il fut désespéré de tous les hommes, il sentait de grandes douleurs et ne pouvait rien prendre ; il passa ainsi le jour, chacun pleurait et se plaignait les uns aux autres. Enfin, il prit son orge mondée qui pourtant ne lui ôta pas sa toux ; delà, à deux heures, il prit son petit-lait qui la lui ôta et le fit un peu dormir ; mais bientôt après, ses douleurs de ventre lui redoublèrent et nous lui appliquâmes des vessies de porc avec le lait. Tout ce jour fut très mauvais. Le mardi 12 fut très mauvais et on croyait qu’il ne passerait pas la nuit.
[…] Le mercredi 13 fut mauvais. Le roi ne pouvait prendre d’aliments. Tout le jour se passa dans les méditations et pensées de la mort.
[…] La reine ne bougea du chevet de son lit et elle ne s’en éloignait que lorsqu’il fallait changer de bassin au roi, qui en gardait toujours sous lui. Nous lui avions fait un trou au premier des matelas, de la grandeur d’un bassin avec un bourrelet fort large, de sorte que cela ne l’incommodait point. Il y avait dans les selles force pus du lait qu’il avait dans le corps et tout faisait une puanteur si horrible que cela faisait quasi mal au cœur ; et ce qui m’étonnait le plus, c’est que la reine ne bougeait du chevet de son lit, duquel il sortait des exhalaisons très mauvaises ; mais sa vertu était si grande, ainsi que l’affection qu’elle avait pour le roi, qu’elle n’en témoignait rien du tout, quoiqu’elle soit une des plus propres personnes qui ait jamais été au monde. Le roi, qui était aussi fort propre, lui disait fort souvent “ Madame, n’approchez pas si près de moi, il sent trop mauvais dans mon lit ”.
[…] Le soir, le roi […] rêvait dans son sommeil et parlait dans ses rêveries par des mots interrompus, dont j’entendis quelques-uns, entre autres <au sujet> de M. de Souvré et souvent, de ses médecins. Il avait tout à fait dans l’esprit qu’il avait dit quelque chose à M. Vautier, {f} l’un d’eux, et après ses rêveries et son sommeil passé, il me demanda où il était. Je lui dis “ Sire, il n’ose se montrer ; il a peur que Votre Majesté ne soit en colère contre lui ”. Alors le roi dit “ Faites-le moi venir ”. Sitôt qu’il le vit, il lui tendit la main et lui parla. Il avait peur de l’avoir fâché ; comme sa maladie était longue, il disait quelquefois quelque chose qui fâchait ; mais un quart d’heure après il vous faisait revenir, vous faisant voir qu’il n’avait pas eu dessein de vous choquer, et vous disait quelques paroles obligeantes.
[…] <Le matin du jeudi 14,> le roi fut pressé par ceux qui étaient auprès de lui pour l’obliger à prendre son petit-lait dans un verre fait exprès. Il voulut pourtant qu’on le soulevât un peu de dessus ses oreillers ; ce que nous fîmes, Desnoyers et moi ; et comme il fut un peu contraint, il perdit l’haleine et pensa rendre l’esprit entre nos bras. Nous en étant aperçus, nous le remîmes en diligence et en douceur sur ses oreillers. Il y fut longtemps sans pouvoir parler et puis il dit “ S’ils ne m’eussent bientôt remis, je rendais l’esprit ” ; et alors il appela ses médecins et leur demanda s’ils croyaient qu’il pût encore aller jusqu’au lendemain, disant que le vendredi lui avait toujours été heureux ; qu’il avait ce jour-là entrepris des attaques qu’il avait emportées ; qu’il avait même ce jour-là gagné des batailles ; que ç’avait été son jour heureux et qu’il avait toujours cru mourir ce même jour-là. Les médecins, après l’avoir fort considéré et touché lui dirent qu’ils n’étaient pas assurés qu’il pût aller jusqu’au lendemain, en ce que son redoublement avait coutume de venir sur les deux heures après midi et que, s’il était grand, il l’emporterait, et qu’il n’avait pas assez de force pour y résister. Alors le roi leva les yeux au ciel et pria longtemps Dieu avec ferveur ; puis il dit tout haut “ Dieu soit loué ” et reprit avec vigueur “ Mon Dieu, votre volonté soit faite ”, et appela M. de Meaux {g} et lui dit “ Il est temps de faire mes adieux ”
[…] après il demanda à faire de l’eau : {h} il ne pouvait plus se servir de ses mains, la chaleur commençait à se retirer, tellement que j’eus l’honneur de le servir et de lui en faire faire dans un certain verre fait exprès, qui est un peu gros comme une bouteille plate par en bas, et un col un peu gros et large courbé, de sorte que l’on peut faire de l’eau sans se hausser ni remuer. Ce fut le roi lui-même qui s’avisa de cette commodité et de celle des biguiers avec lesquels il prenait de la nourriture.
[…] Le roi appela M. Bouvard et lui dit “ Touchez-moi et me dites votre sentiment ” ; ce que fit M. Bouvard, les larmes aux yeux ; il lui dit ces mêmes paroles “ Sire, je crois que ce sera bientôt que Dieu délivrera Votre Majesté ; je ne trouve plus de pouls ”. Le roi leva les yeux au ciel et dit tout haut “ Mon Dieu, recevez-moi à miséricorde ” ; et s’adressant à tous, il reprit “ Prions Dieu ” ; et regardant M. de Meaux, il lui dit “ Vous verrez bien lorsqu’il faudra lire les prières de l’agonie. Je les ai toutes marquées ”. C’était un grand livre dans lequel M. de Meaux lisait les prières. Tout le monde priait et pleurait. La reine et toute la cour étaient dans la chambre du roi. Les rideaux de son lit étaient ouverts, et la chambre était si pleine qu’on s’y étouffait et hors les officiers de la chambre, les autres étaient tous des personnes de qualité, princes, princesses, chevaliers de l’Ordre et grands seigneurs.
[…] Le roi était dans l’agonie, il ne parlait ni n’entendait. Tout le monde était en prières et nous voyions peu à peu les esprits de la vie se retirer. Il commença à ne plus remuer les bras ni les jambes et on ne vit plus remuer le petit ventre. {i} Toutes ses parties se mouraient les unes après les autres et le roi agonisait fort doucement.
[…] Le roi diminuait à vue et ses hoquets étaient de loin à loin les uns des autres ; de sorte qu’on le croyait passé lorsque, quelque peu de temps après, il jeta le dernier à deux heures trois quarts après-midi, le jeudi 14e de mai 1643, jour de l’Ascension, au bout de 33 ans de son règne, à une heure près. M. de Lisieux {j} lui donna de l’eau bénite et lui ferma les yeux qui étaient demeurés fixes dans le ciel.
[…] M. de Liancourt […] était là présent, auquel je m’adressai, et lui dis que s’il trouvait à propos que tout le monde se retirât pour un moment, nous ôterions un bassin qui était sous le roi, dans lequel il y avait de la matière si âcre et si mauvaise qu’elle ne tarderait pas à corrompre la chair du roi ; que de plus, nous raccommoderions son lit et le mettrions plus proprement ; qu’il avait commandé durant sa maladie qu’on ne le laissât pas salement après sa mort. M. de Liancourt trouva fort à propos ce que je disais, il commanda que l’on se retirât pour un temps. Mes compagnons et moi lui raccommodâmes son lit et le remîmes fort proprement dessus, couvert de son drap et de sa couverture, le visage découvert. Nous lui ôtâmes le mouchoir dont nous lui avions bandé la tête et le menton pour lui faire tenir la bouche fermée, et nous lui croisâmes les bras sur son estomac et lui remîmes un petit crucifix de cuivre fort bien fait, monté sur une petite croix d’ébène, que Mlle Filandre avait prêté. Le roi le tenait dans sa main droite.
[…] Le lendemain, sur les neuf heures du matin, on ouvrit le corps du roi, ce que je n’avais point de curiosité de voir, mais un garçon de la chambre me dit que M. de Souvré me demandait. Il était présent à l’ouverture, de sorte que je jetai la vue sur ce triste spectacle. Je vis le corps du roi, qui m’avait été si précieux, étendu sur la table en la galerie, le coffre {k} tout ouvert ; et proche de là, sur un billard, dans des bassins, les entrailles, les boyaux dans l’un, le foie, la rate et le cœur dans l’autre. Je vis un de ses boyaux percés, le bas mésentère {l} quasi pourri ; dans le haut mésentère un ulcère et quantité de vers qu’on lui avait aussi trouvés ; le foie assez beau, pourtant un peu pâle ; la rate belle et les poumons assez sains, et le cœur fort beau. Je vis dans ce corps qu’il y venait encore un ver dans les reins. »


  1. Le 10 mai 1643.

  2. Engager à absorber.

  3. Henri ii de Condé.

  4. Le 19 mai.

  5. Sous sa dictée.

  6. François Vautier, premier médecin du roi (v. note [26], lettre 117).

  7. Dominique Séguier, évêque de Meaux.

  8. À pisser.

  9. L’épigastre.

  10. Philippe de Cospéan, évêque de Lisieux (v. note [9], lettre 92).

  11. Le tronc.

  12. V. note [4], lettre 69.

Levantal a transcrit l’acte de sépulture du roi :

« Le 14e jour de mai 1643, fête de l’Ascension de Notre Seigneur, à deux heures après midi, au grand regret, perte, et trop tôt pour le bien de toute la France, après une longue et langoureuse maladie, mourut dans le château neuf de Saint-Germain-en-Laye, très puissant, et très victorieux et très chrétien prince Louis de Bourbon, treizième du nom, surnommé le Juste, fils aîné de l’Église, après avoir reçu pendant ladite maladie les saints sacrements de pénitence, eucharistie et extrême-onction avec une très grande et très exemplaire dévotion, âgé de quarante-deux ans, sept mois, dix-sept jours, ayant régné heureusement trente-trois ans entiers tout juste, roi de France et de Navarre, laissant pour successeur en sa place très illustre prince Louis de Bourbon quatorzième du nom, surnommé Dieudonné, son fils aîné, dauphin de France, âgé de quatre ans, huit mois, neuf jours seulement, qui fut tout aussitôt conduit en la chapelle du vieux château où il fut honoré et proclamé pour roi par la reine régente sa mère premièrement, puis ensuite par MM. les ducs d’Anjou, son frère unique, d’Orléans, son oncle, M. le Prince et généralement par tous les autres princes, prélats, seigneurs et officiers étant pour lors en cour en fort grand nombre, avec toutes les protestations de service et obéissance dues à Sa Majesté. »

2.

Guy Patin (ou son transcripteur) donnait ici à Anne d’Autriche, devenue veuve et régente, le titre de reine mère. La règle était de n’utiliser cette dénomination qu’après la majorité (13 ans) du roi son fils (soit 1651 pour Louis xiv) ; la coutume, que Patin allait respecter par la suite, était pourtant de ne parler de reine mère qu’après le mariage de son fils ; Anne d’Autriche restait donc reine de France et ne devint reine mère qu’en 1660, quand Louis xiv épousa Marie-Thérèse d’Autriche.

3.

V. note [8], lettre 70.

4.

Cette dame Langlois (de prénom inconnu) était une sœur de Claude ii Belin. Prise de fièvre tierce à Paris, Guy Patin l’a soignée jusqu’à sa guérison (lettre datée du 2 ;juin 1643).

5.

À n’en pas douter, les sotériques sont un surnom des jésuites : François Sublet de Noyers, alors tombé en disgrâce, était l’un de leurs grands défenseurs ; Guy Patin a réutilisé plus tard l’expression à propos d’une censure que les jésuites ont exercée contre un livre d’un des leurs, le P. Théophile Raynaud (v. note [12], lettre autographe du  21 octobre 1644, à Charles Spon). Ce sobriquet n’est pourtant pas des mieux choisis : en tant que doctrine du salut par le Christ, la sotériologie (de sôtêrion, salut en grec) inclut certes la repentance et la rémission des péchés pour accéder à la rédemption finale, mais se fonde sur la prédestination des élus du Christ et ne privilégie pas le libre arbitre (si cher aux jésuites).

  • Pour les jésuites marchands de blé, l’expression se lit dans le Cabinet jésuitique, contenant plusieurs pièces curieuses des R. Pères jésuites ; avec un Recueil des mystères de l’Église romaine… (Cologne, Jean le Blanc, 1674, in‑12o). C’est une suite d’écrits antijésuitiques, mis les uns derrière les autres, sans commentaire sur leur contexte ou leur origine. Après la Jesuitographia (en latin, v. note [6], lettre 40) et deux virulentes pièces en vers français (pages 53‑69) vient un Sonnet sur bout rimés aux Mêmes [jésuites] (pages 68‑69) :

    « Jésuites, vos esprits sont toujours au… bivouac,
    Vous êtes plus méchants que des dragons d’… Afrique,
    Et toujours plus pensifs qu’un faiseur de… musique,
    Vous rêvez quelque usure ou quelque autre… micmac ;

    Marchands de blé, de vin, de bois et de… tabac,
    Vous tireriez ma foi de l’argent d’une… brique,
    Rien ne peut échapper à votre… politique,
    Car vous en savez prendre et… ab hoc et ab hac ; {a}

    Péchez tant qu’il vous plaît, vous avez le… remède ;
    Car on traite chez vous Vénus et… Ganymède, {b}
    Aussi franc qu’un Picard pourrait faire un… rébus : {c}

    Vous tournez les esprits comme on fait une… esclanche, {d}
    Vous n’observez ni loi, ni fête, ni… dimanche,
    Et tout cela s’appelle affaires de… bibus. ; {e} »


    1. À tort et à travers.

    2. Ganymède, amant de Zeus (v. note [5], lettre 134).

    3. V. ce mot dans le Glossaire.

    4. Gigot (sur la rôtissoire).

    5. Moins que rien.

    Antoine Arnauld (v. note [47], lettre 101) a expliqué pourquoi on affublait les jésuites de ce sobriquet dans le chapitre Les jésuites chassés de Malte pour leur insatiable avarice, et un crime abominable de La Morale pratique des jésuistes, représentée en plusieurs histoires arrivées dans toutes les parties du monde ; extraite, ou de livres très autorisés et fidèlement traduits, ou de mémoires très sûrs et indubitables (premier volume des précédentes éditions ; Œuvres de Messire Antoine Arnauld, docteur de la Maison et Société de Sorbonne, tome 32, Paris, Sigismond d’Arnay et Cie, 1780 ; pages 161‑162) :

    « Il est certain que l’on ne chasse point d’ordinaire des communautés toutes entières pour les fautes d’un particulier, et que des personnes sages et judicieuses, comme sont celles qui gouvernent les royaumes et les républiques, ne punissent pas tout un Ordre pour la faute d’un religieux. C’est pourquoi nous pouvons assurer que les jésuites ayant été chassés de plusieurs endroits, ce n’a pas été pour la faute de quelque particulier, mais pour celle de tout le corps et des chefs qui le gouvernent.
    En 1643 ou 44, ils furent chassés de Malte, et en voici le sujet.
    Ils entrèrent en cette île en intention de se rendre maîtres de toute la Religion de Saint-Jean qui y tient son siège ; {a} ils crurent que pour acquérir du crédit parmi tous les chevaliers, ils devaient se charger d’instruire et de faire étudier les jeunes chevaliers qu’on y élève. Le Grand Maître leur donna une maison et du revenu suffisant pour s’entretenir avec honneur. L’île de Malte est entièrement stérile, parce que son fond n’est qu’un rocher ; et cela est si vrai que si quelque habitant de la ville veut avoir un jardin chez lui, il faut qu’il fasse apporter de la terre de Sicile par les galères. Cela étant ainsi, tous les vivres leur viennent par mer ; et par conséquent le blé, sur lequel les marchands profitent d’ordinaire beaucoup et dont ils font le plus grand commerce, y est cher. Les jésuites étant poussés de leur inclination naturelle à trafiquer, entrèrent dans ce commerce et causèrent un grand préjudice à ceux de l’île : ils faisaient venir de Sicile une grande quantité de froment, qu’ils serraient {b} jusqu’à ce qu’ils vissent qu’on était menacé de la famine, et qu’on en avait grand besoin ; et alors, ils le vendaient un prix excessif. Il arriva que l’île fut grandement pressée de la faim, qu’il restait peu de blé dans les greniers publics, et même dans ceux des marchands particuliers. On ne pouvait en aller quérir en Sicile parce qu’il y avait plus de trois mois que les galères de Bizerte {c} et d’autres vaisseaux turcs tenaient toutes ces mers, et qu’ils prenaient tous les vaisseaux marchands qui faisaient voile. Les jésuites voyant cette extrémité, n’eurent garde de déclarer qu’ils avaient dans leur grenier environ cinq mille mines de froment à vendre, {d} parce qu’ils craignaient que si le Grand Maître venait à le savoir, il ne les obligeât à le donner à bon marché et sans aucun profit. Ils trouvèrent plus à propos de dissimuler, et de se mettre au rang des affamés et de ceux qui avaient besoin de blé. Ils allèrent donc trouver le Grand Maître et lui dirent qu’ils souffraient une grande disette et qu’ils avaient passé le jour précédent sans manger de pain, parce qu’ils n’en avaient point et qu’ils n’en avaient pu trouver à acheter. Le Grand Maître, qui avait de la compassion et qui les aimait, ordonna que du peu de froment qui restait, on leur en donnât quelques boisseaux. Quelques chevaliers des plus considérables voulurent empêcher cette libéralité, en disant qu’ils avaient appris de gens qui le savaient bien, que les jésuites avaient du blé pour nourrir toute l’île durant plusieurs mois. Mais le Grand Maître n’y eut aucun égard et crut que c’étaient des discours de personnes passionnées, et mal intentionnées pour les jésuites.
    Il arriva dans ce même temps une chose que l’auteur décrit amplement ; {e} mais qui est si horrible dans toutes ses circonstance, que je crois la devoir passer sous silence et me contenter de dire qu’un crime si abominable ayant irrité tous les chevaliers, ils punirent le P. Cassiaita, jésuite qui en était l’auteur, d’une manière proportionnée à sa faute, et le mirent ensuite dans une felouque avec tous ses compagnons et les envoyèrent en Sicile.
    Ils visitèrent aussi tout le collège et trouvèrent bientôt le grenier, où il y avait du blé suffisamment pour nourrir longtemps toute la ville. {f} Le Grand Maître ayant appris le désordre que les chevaliers avaient commis dans un lieu qu’il regardait comme un sanctuaire, vint pour y remédier, lorsqu’il n’en était plus temps ; ils lui montrèrent les greniers pleins de froment, en le faisant souvenir de la vérité de ce qu’ils lui avaient dit peu de temps auparavant, ce qui le désabusa. {g} Il approuva ce qui avait été fait et se servit du blé qu’il trouva pour remédier à la nécessité présente. Je ne m’arrête pas présentement à l’histoire particulière de Cassiaita ; mais je remarque que l’avarice des jésuites fut cause de leur expulsion, car ils conservèrent leur blé dans la nécessité que le peuple souffrait, et ne furent point touchés de compassion, préférant leur intérêt au salut de toute l’île. »


    1. L’Ordre hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, ou des chevaliers de Malte, avait alors pour 57e Grand Maître Jean-Paul de Lascaris-Castellar (qui exerça cette fonction de 1636 à sa mort en 1657).

    2. Tenaient caché.

    3. Port de Tunisie.

    4. « Quelques-uns entendent par le mot fanega seulement un boisseau ou un boisseau et demi » (note d’Arnauld). Ancienne mesure de volume, la mine valait la moitié d’un setier, soit 78,73 litres. La fanéga ou fanègue était une unité espagnole équivalant à 60 litres.

    5. Ce chapitre est le commentaire par Arnauld d’une histoire « rapportée par le même auteur du Théâtre jésuitique et dans un autre imprimé espagnol » :

      « Entre ces extraits de pièces se trouvent ceux du célèbre Théâtre jésuitique, que l’auteur de la Morale pratique [Arnauld] avait attribué à M. l’évêque de Malaga, sur des témoignages très respectables ; sur celui de deux dominicains, Jean Casulas et Contenson ;.du P. Théophile Raynaud, jésuite, etc., et sur l’opinion commune. Cependant, le désaveu qu’en fit M. l’évêque de Malaga ayant obligé d’examiner ce fait avec plus de soin, il parut plus probable qu’il avait pour auteur le P. Jean de Ribas, dominicain (mort le 4 novembre 1687), que son Ordre regardait comme un de ses membres les plus éminents en science et en esprit, et qui s’était acquis la vénération publique en Espagne, en Italie et dans les Indes. Les uns disent qu’il a travaillé seul à cet ouvrage ; mais que l’évêque de Malaga en faisait les honneurs ; les autres, qu’il n’a fait qu’aider ce prélat, et lui fournir des faits ; ce qu’il crut être suffisant pour s’en désavouer l’auteur » (Préface, page ii, note a).

    6. La Valette.

    7. Lui ouvrit les yeux.

    Toujours est-il que Guy Patin écrivait là-dessus à Claude ii Belin en mai 1643 ; date à laquelle le fait était connu et avait même déjà fait l’objet d’une plainte en justice. L’éditeur des Œuvres complètes remarque dans sa Préface du même tome (page ii, note b) que « M. Arnauld avait publié dès 1641 un petit écrit intitulé Théologie morale des jésuites extraite fidèlement de leurs Auteurs » (rééditée en 1644, v. note [3], lettre 98).

  • L’explication de la Theologia Patrum [Théologie des pères] se lit dans l’Apologie pour l’Université de Paris… de Godefroi Hermant (1643 ; v. note [12], lettre 79). Il y donne en effet (pages 12-13) comme 4e raison pour appréhender le « désordre en la Compagnie de Jésus » que :

    « La souplesse de leur politique ne prouve que trop cette vérité, leur conduite est un mystère caché ; et quelque dévotion apparente qu’ils aient de tout temps publié pour le Saint-Siège, ils n’ont point fait de difficultés d’en être les déserteurs en toute sorte d’occasions. Le pape sait bien quel traitement il a reçu d’eux, quand ils ont cru que son autorité était préjudiciable à leur intérêt, ou lorsqu’ils se sont laissé gagner, par la complaisance qui leur est naturelle, pour ceux dont ils peuvent espérer du support et du service ; ce que le public pourra voir plus amplement par le traité qui (sitôt qu’il en sera temps) paraîtra au jour sous le nom de Theologia Patrum Societatis. » {a}


    1. Cette Théologie des pères de la Société d’Hermant n’a pas vu le jour.

6.

En 1643, outre ses deux Apologies contre les jésuites (v. notes [12], lettre 79, et [28], lettre 97), Godefroi Hermant publia ses Observations importantes, sur la requête présentée au Conseil du roi par les jésuites le 11e de mars 1643, tendant à l’usurpation des privilèges de l’Université de Paris (Paris, sans nom, 1643, in‑8o) ; c’était une réponse à une requête présentée par les jésuites en 1643 pour être incorporés dans l’Université de Paris.

7.

« si je fais bien le calcul. » V. note [7], lettre 68, pour les Opera omnia d’Abraham Zacutus.

8.

Une étrange rumeur bruyait alors dans la capitale (Olivier Le Fèvre d’Ormesson, Journal, tome i, pages 34‑38) :

« On donnait ordre à Paris {a} pour empêcher la sédition parce que le menu peuple murmurait sur la maladie du roi contre M. le cardinal de Richelieu, sur ce que l’on disait qu’il avait empoisonné le roi, et parlait-on de retirer son corps de Sorbonne et le traîner par les rues ; et l’on disait que l’on <y> avait ôté toute la magnificence, même retiré son corps. […]
L’on disait partout {b} que Mme d’Aiguillon {c} avait caché dans les Carmélites de la rue Chapon cinq millions de livres, qu’elle y avait envoyées dans des caisses d’orangers sur lesquelles il y avait un peu de terre ; et il est vrai que l’on a retiré de la Sorbonne le corps de M. le Cardinal et tous les ornements ; l’ouvrage de l’église de la Sorbonne est cessé, et le pain que l’on distribuait aux religions {d} par l’ordre de M. le Cardinal, sur ce que l’on avait porté à l’épargne l’argent qui était aux mains de M. de Mauroy.nbsp;{e} […]
M. Pichotel me dit que le corps de M. le Cardinal avait été porté dans la Bastille et que Mme d’Aiguillon s’était retirée de Paris, {f} appréhendant que l’on entreprît contre sa personne, à cause d’une très grande haine conçue par le peuple contre la mémoire du cardinal, comme auteur de la maladie du roi ; outre qu’à Saint-Germain le marquis de Pont-de-Courlay {g} avait pensé être maltraité des lettres et des laquais, sans l’assistance de quelques gardes qui croisèrent leurs hallebardes pour empêcher l’entrée d’une porte où il venait d’entrer. Voilà le commencement de la persécution dont ils sont menacés. »


  1. Le 27 avril 1643.

  2. Le 2 mai.

  3. Nièce de Richelieu, v. note [62], lettre 101.

  4. Maisons religieuses.

  5. Séraphin de Mauroy, v. note [16], lettre 443.

  6. Faux bruit.

  7. Neveu de Richelieu, v. note [41], page 519.

9.

V. note [4], lettre 77, pour ces vers de Robert ii Miron.

Grande famille de bourgeois parisiens originaires de Catalogne (leur nom premier avait été Miro), les Miron se sont illustrés dans la médecine et la magistrature. Quatre générations se sont succédé pendant un siècle pour surveiller la santé des rois et reines de France à partir de la fin du xve s. :

  1. Gabriel i, professeur de médecine à Montpellier, et son frère François i sous Charles viii ;

  2. Gabriel ii (Gabriel dans notre édition, v. note [8] des pièces liminaires du Traité de la conservation de santé), fils de François i, sous Louis xii et François ier ;

  3. François ii (François i dans notre édition, v. note [6], lettre 993), fils de Gabriel ii, sous Henri ii, François ii et Charles ix ;

  4. et enfin Marc (v. note [6], lettre 550), fils de François ii, sous Henri iii.

Les magistrats étaient ensuite apparus pour occuper des charges telles que conseiller au Parlement de Paris, prévôt des marchands ou lieutenant civil (Michaud et J.‑M. Constant in D.G.S.).

Guy Patin était leur médecin depuis 1628 et leur était apparenté par sa belle-mère, Catherine de Janson, née Lestourneau (v. note [9], lettre 10).

Robert ii (Paris vers 1605-ibid. 5 juillet 1652), fils de Robert i (v. note [20], lettre 180), avait été correcteur puis maître de la Chambre des comptes, devenu maître d’hôtel du roi. Il joua un rôle important pendant les journées des barricades de 1648 en qualité de colonel du quartier Saint-Germain-l’Auxerrois (reçu en 1641). Très lié au coadjuteur (Gondi, futur cardinal de Retz) et frondeur convaincu, Robert ii mourut sur les marches de l’Hôtel de Ville le 4 juillet 1652 (v. note [3], lettre 292). Il fut le voisin de Guy Patin (place du Chevalier du Guet) à partir de janvier 1651.

V. note [28], lettre latine 4, pour Jacques Miron, conseiller en la Cour des aides et frère aîné de Robert ii, avec les circonstances de sa mort, survenue en 1639.

10.

« D’une [fièvre] lente symptomatique et d’un énorme abcès dans le mésentère [v. note [4], lettre 69], et d’autres symptômes presque innombrables et très graves. » V. note [5], lettre 86, pour des détails complémentaires sur l’autopsie de Louis xiii, .

11.

Conche : terme déjà très ancien du temps de Guy Patin, qui s’entendait « de la bonne ou mauvaise fortune […]. J’ai vu autrefois ce gentilhomme en bonne conche, il avait grand équipage ; maintenant il est en fort mauvaise conche, il n’a pas un habit, un valet » (Furetière).

Le 15 mai, le roi quitta le château de Saint-Germain-en-Laye vers 11 heures et se rendit à Paris où il pénétra par la porte Saint-Honoré, avant d’aller s’installer au Louvre où il fut reçu par le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des aides et plusieurs autres Corps du royaume (Levantal).

12.

Volontaire : « soldat ou cavalier qui sert dans des corps sans prendre aucune solde et sans être enrôlé, mais seulement pour apprendre le métier de la guerre. […] On le dit aussi des personnes de qualité qui n’ont point d’emploi ni de charge dans l’armée, mais qui se trouvent dans les occasions par le seul désir de la gloire » (Furetière).

13.

Les vers étaient alors considérés comme les fruits, produits par génération spontanée, « de la corruption des aliments ou des humeurs dans les corps vivants. Il s’engendre des vers dans les veines, dans les boyaux. Une infinité d’enfants meurent des vers si on ne leur donne de la barbotine [graine d’absinthe], ou de la poudre à vers. Il y a aussi de petits vers dans le foie de quelques animaux, et surtout dans le foie des moutons […]. M. Redi prétend que les vers qui s’engendrent dans les intestins se forment des œufs de quelque insecte mêlés avec les aliments » (Furetière).

Les progrès de l’hygiène alimentaire (réfrigération, surveillance vétérinaire, qualité de l’eau, etc.) et corporelle ont beaucoup réduit la fréquence des parasitoses (helminthiases) intestinales en France. On imagine aisément qu’elles aient été fort communes au xviie s., comme elles le sont encore dans les pays tropicaux. Le corps de peu d’êtres humains en devait être exempt et leur constatation lors des autopsies devait être d’une très grande banalité, mais ordinairement sans rapport avec la cause réelle du décès.

a.

Triaire no lxxxiv (pages 288‑290), d’après l’édition de Rotterdam, 1695 ; Reveillé-Parise no lxii (tome i, pages 98‑100).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 15 mai 1643.
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(Consulté le 27.09.2020)

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