L. 421.  >
À Charles Spon,
le 26 octobre 1655

< Monsieur, > [a][1]

Les nouvelles d’Allemagne sont enfin arrivées, par lesquelles il paraît que le roi de Suède [2] n’est ni blessé, ni prisonnier. Il est vrai qu’il y a eu 3 000 Suédois de défaits, mais le roi de Suède ne laisse pas de poursuivre sa pointe. [1][3] Le pape [4] a envoyé 400 000 écus au roi de Pologne [5] et il a fait nouvellement cinq cardinaux, mais il n’y a pas de jésuite, [6] comme ces bonnes gens espéraient pour un des leurs nommé Pallavicino. [2][7] Le nonce [8] qui est ici espérait être fait cardinal à cette première promotion. Le voilà déchu de son espérance ; mais en récompense, le pape le fait payer de ses appointements qui lui sont dus depuis plusieurs années car le feu pape Innocent x[9] qui était un terrible galant, ne lui en paya jamais rien ; au contraire, il lui eût ôté la nonciature et l’eût rappelé à Rome si on l’eût voulu souffrir, mais le Mazarin [10] l’empêcha par quelque bonne amitié qu’il avait pour cette famille des Bagni dont celui-ci est l’aîné. L’autre, cardinal, [11] qui était un fort habile homme, n’était que son cadet, qui était chef du conseil de la Case barberine [12] (et le bon et loyal maître de feu M. Naudé, [13] notre bon ami), qui eût été pape s’il eût vécu et eût bien fait du bien à notre pauvre ami. [3]

On dit ici à l’oreille que nous sommes d’intelligence avec le roi de Suède et qu’il n’a point mis le pied hors de Stockholm [14] qu’il n’ait touché 200 000 écus de notre argent, et que nous sommes aussi à la veille de rompre avec le pape à cause de plusieurs pouvoirs qu’il prétend en France. Je pense que c’est qu’on lui veut faire une querelle d’Allemand afin de troubler et d’empêcher le dessein qu’il a de la paix générale.

Il y a ici un gros procès entre le curé de Saint-Paul [15] et les jésuites de la rue Saint-Antoine [16][17] pour une femme, laquelle avait légué 4 000 livres aux jésuites afin d’être enterrée dans leur église, que les prêtres de Saint-Paul ont enterrée dans Saint-Paul. [18] Voilà les scribes et les pharisiens acharnés les uns contre les autres, [19] sans se souvenir d’être chrétiens et sans aucun grain de charité. Vous savez que les scribes, in lege mosaica[4] étaient nos prêtres et notre clergé séculier, et que les pharisiens étaient une espèce de moines que vous trouverez fort semblables aux loyolites si vous considérez attentivement quales fuerunt isti nebulones, apud Fl. Iosephum variis in locis Antiquit. Iudaic[5][20] C’étaient de glorieux coquins in nomine Domini[6] qui s’en faisaient accroire, qui hantaient la cour, qui flattaient les princes, qui voulaient être réputés les plus savants dans l’intelligence de la Loi de Moïse, [21] qui cherchaient des successions et friands de testaments faits en leur faveur, qui séduisaient les femmelettes quas circumducebant in captivitate[7] afin d’en attraper de l’argent, etc. Ne voilà pas une belle description de nos maîtres mouches et passefins de grege loyolitico ! [8]

Je viens d’apprendre que le Mazarin, dès qu’il fut arrivé à Fontainebleau, [22] renvoya Guénault [23] à Paris, ne trouvant pas le roi [24][25] assez malade pour avoir besoin de tant de médecins ; joint qu’il ne veut pas avoir créance en celui-ci, tant à cause qu’il est créature du prince de Condé [26] qu’à cause de l’antimoine, [27] et de ce que Guénault est un homme scélérat et dangereux auquel il ne faut pas se fier. La reine [28] l’avait fait venir, se souvenant qu’il avait vu le roi en sa petite vérole [29] avec Vautier [30] il y a huit ans. [9] Aujourd’hui, le Mazarin défend Vallot, [31] et tâche de le remettre aux bonnes grâces du roi et de la reine en disant qu’il n’a rien fait que par son ordre : c’est que l’on lui faisait prendre des eaux de Forges [32] sous ombre de le rafraîchir afin de l’empêcher d’aller à la chasse et que personne ne parlât à lui en l’absence du Mazarin tandis qu’il était à La Fère. [10][33] Le roi de Pologne est en fuite, le roi de Suède est dans Varsovie [34] et Cracovie, [35] et est presque par tout le royaume reconnu le maître. [11]

M. Gassendi [36] vivit et spirat, sed tantum vivit et spirat[12] Une parotide [37] avait commencé à paraître à gauche, sed substitit in medio conatu[13] Cela lui aidera à mourir encore plus tôt propter summam caloris nativi imbecillitatem ; [14] aussi le bonhomme n’en peut-il plus. Mme d’Aiguillon, [38] nièce du cardinal de Richelieu, l’a envoyé visiter par son médecin qui est des Fougerais, [39] qui lui a ordonné un cautère [40] au bras gauche. Os hominis[15][41] jugez si cet homme n’a pas trouvé la pie au nid et si ce n’est point là un bon remède pour un poumon pourri et ruiné par une fièvre hectique ! [42] Il faut être bien abandonné d’honneur et de sens commun pour faire de telles ordonnances ; mais ce charlatan-là [43] omnem pudorem exiit[16] il est animal très effronté et très impudent. Je pense que, s’il eût osé, il lui eût ordonné de l’antimoine ; mais il n’en a que faire, il mourra assez tôt sans cela et sans être empoisonné.

Le roi est ici attendu dans peu de jours. Il revient particulièrement pour aviser aux propositions du pape et il y a grande apparence que nous allons nous brouiller avec Rome ; et même, comme l’on parlait de ces affaires, M. le garde des sceaux [44] a dit que bientôt l’on verrait quel pouvoir le roi avait en France. En ce cas-là on fera ressusciter le richérisme [45] en Sorbonne [46] et on rognera les ailes au prétendu pouvoir du pape en France, ce qui est fort raisonnable car il y en a trop. [17][47] Alors, on verra ce que feront les jésuites et les autres âmes moutonnières des moines, [48] qui sont tous créatures papalines. Que ce serait un beau déblai si l’on mettait tous ces moineaux dans des bateaux avec autant de moinesses et qu’on les envoyât cultiver le purgatoire [49] dans les îles de l’Amérique [50] ou à la Mozambique, [51] où les habitants de ces lieux n’ont point encore vu d’oiseaux de tel plumage ! Ce serait là le vrai moyen de décharger la France de tant de bouches inutiles et de tant d’hommes oiseux quorum numerus hic est innumerus[18]

Je viens de chez M. Gassendi, lequel j’ai trouvé en un très misérable état. Il n’en peut plus, il ne parle plus, il ne connaît plus personne, son pouls est obscur et très petit, fere vermicularis[19] Il ne peut plus aller guère loin, je l’ai laissé entre les mains de deux prêtres. Sic moriuntur magni homines, sic itur ad astra[20][52] c’est un pays où lui, qui est grand astronome, en apprendra plus en un quart d’heure qu’il n’en a appris depuis 65 ans qu’il est au monde. Il ne m’a point reconnu ni répondu et ne prend plus de nourriture, et his gradibus proxime itur ad requiem sempiternam[21] Je vous prie d’en avertir M. Barbier [53] l’imprimeur afin que là-dessus il avise à ce qu’il a à faire. J’apprends qu’il a laissé tous ses écrits avec la cession de son privilège à son garçon, [22][54] lequel en traitera avec ceux qui le voudront avoir, et ne les baillera qu’au plus offrant et dernier enchérisseur, c’est-à-dire moyennant de l’argent comptant et quelques copies. Vous direz donc, s’il vous plaît, à M. Barbier l’imprimeur que je le salue et qu’il vous dise s’il y veut penser, afin que je tâche de l’y servir s’il s’en rencontre quelque commodité et si j’y suis appelé, comme je pense que l’on fera, car M. de Montmor [55] même, son hôte, m’en a ainsi parlé.

Fuit Gassendus, vixit annos sexaginta quinque et vivere desiit heri circa tertiam pomeridianam. Per tanti viri obitum grave vulnus agnosco inflictum reipublicæ litterariæ : eum lugebunt artes mathematicæ, lugebit sanctior et purior philosophia[23][56] Les gens meurent et passent trop tôt : In hoc versatur fatorum iniquitas[24][57]

Je viens de consulter [58][59] avec MM. Riolan [60] et Moreau, [61] pour la quatrième fois, pour un gentilhomme de Rouergue qui les paie fort bien chaque fois et plus libéralement que ne font les maîtres des requêtes. Il n’a que 18 ans, il a la petite vérole [62] pour laquelle je l’ai fait saigner [63] sept fois qui en valent bien neuf ; il en est si fort chargé qu’il y a grande apparence qu’il en fût étouffé s’il eût eu affaire à un hémophobe[64] C’est moi qui en suis l’ordinaire. [25] Il n’est incommodé d’aucun accident qui puisse être mauvais, hormis que ses boutons ne grossissent pas assez. Sunt avara medicorum vota[26] aussi bien que ceux des parents pour l’avancement de leurs enfants. Ces Messieurs lui ont à cet effet ordonné un liniment [65] avec de l’huile d’amandes douces tirée sans feu [66] sur le visage. [27]

M. Gassendi a été enterré ce matin en belle compagnie dans Saint-Nicolas-des-Champs. [67] Ses obsèques ont été honorées de la présence de quantité d’honnêtes gens et entre autres, de plusieurs savants, outre quelques conseillers du Parlement. M. Sorbière [68] y était entre autres à qui j’ai parlé : MM. Dupuy, [69] Ménage, [70] Quillet, [28][71] Chapelain, [72] La Mothe Le Vayer, [73] de Valois, [74] Padet, [75] l’abbé Bourdelot. [29][76] Je me recommande fort à vos bonnes grâces et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble, etc.

De Paris, ce 26e d’octobre 1655.


a.

Reveillé-Parise, no cclxxx (tome ii, pages 212‑217).

1.

V. note [45], lettre 420, pour la campagne victorieuse des Suédois en Pologne, relatée dans la Gazette du 23 octobre 1655. N’ayant pas encore pu la lire, Guy Patin continuait à colporter des bruits inexacts.

2.

Francesco Maria Sforza Pallavicino (Rome 1607-ibid. 5 juin 1667) était issu de la noblesse romaine. Entré dans la Compagnie de Jésus en 1637, il avait enseigné la philosophie puis la théologie au Collegio Romano. Innocent x avait chargé Pallavacino de plusieurs affaires importantes, dont l’examen des écrits de Jansenius qu’il refusa de condamner pour hérésie. Alexandre vii le nomma cardinal en 1657. Pallavicino a notamment laissé une Istoria del concilio di Trento [Histoire du concile de Trente (v. note [4], lettre 430)] (nombreuses éditions, dont la première est de Rome, sans nom, 1634, 3 volumes in‑4o ; v. note [4], lettre 722, pour la première édition latine, Anvers, 1670).

3.

La dernière promotion de cardinaux datait alors de mars 1654. Il n’y en eut aucune en 1655 et 1656. La suivante, le 9 avril 1657, la première du règne d’Alexandre vii, allait en compter dix, dont Pallavicino et le nonce apostolique à Paris, Nicolo Guido di Bagno (1583-1663, v. note [29], lettre 113). Son frère, le cardinal Gianfrancesco Guido di Bagno (1578-1641, v. note [12], lettre 59), n’était pas son cadet, comme écrivait ici Guy Patin, mais son aîné de cinq ans. La Case barberine était la Maison des Barberini.

4.

« dans la loi mosaïque [de Moïse] » ; Guy Patin renouvelait ici, en l’enrichissant, son récit de l’incident funéraire qui opposait curés et jésuites de la rue Saint-Antoine (v. note [1], lettre 418).

5.

« quels furent ces vauriens, dans Flavius Josèphe en divers passages de ses Antiquités Judaïques » (v. note [18], lettre 95).

6.

« au nom du Seigneur ».

7.

« qu’ils conduisaient en esclavage ».

8.

« du troupeau loyolitique ».

9.

V. note [42], lettre 152, pour la variole de Louis xiv, en 1647.

10.

Guy Patin continuait ici à fournir d’intéressants compléments à la narration qu’Antoine Vallot a laissée de la gonococcie du roi (v. note [19], lettre 419) qui évoluait depuis mai 1655 et dont le diagnostic resta aussi soigneusement caché que possible. La querelle médicale fut vive. Vallot a voulu justifier sa conduite (Journal de la santé du roi, pages 106‑110) en étoffant son long récit de deux Digressions.

11.

Cracovie, sur la Vistule, se situe à 300 kilomètres au sud de Varsovie.

Guy Patin commençait à y voir plus clair dans les affaires polonaises : v. note [45], lettre 420, pour les prises de Varsovie (le 8 septembre) puis de Cracovie (le 17) par les Suédois.

12.

« vit et respire, et c’est bien tout ce qu’il lui reste. »

13.

« mais elle s’est arrêtée au milieu de son développement » : pour dire qu’elle n’a pas abcédé, ce qui aurait permis l’évacuation salutaire du pus ; v. note [5], lettre 195, pour la parotide (aujourd’hui appelée parotidite).

14.

« à cause de l’extrême faiblesse de sa chaleur innée ».

15.

Os hominis insignemque impudentiam cognoscite ! : « Voyez l’effronterie et l’impudence insigne du personnage ! » (Cicéron, Verrines, livre 24, chapitre 29).

16.

« s’est affranchi de toute honte ».

Guy Patin laissait éclater sa fureur et son humiliation : lui, avait porté un pronostic de mort imminente, mais Pierre Gassendi avait refusé de s’y résigner et accepté qu’Élie Béda des Fougerais, un des plus solides ennemis de Patin, vînt proposer ses remèdes. Patin avait perdu la confiance du savant dont il se targuait d’être un des meilleurs amis. On murmurait même sur la pertinence de ses avis médicaux (v. note [20], lettre 528).

17.

V. note [27], lettre 337, pour le richérisme.

18.

« dont le nombre est ici incalculable. » V. note [18], lettre 525, pour la Mozambique où Guy Patin, franc gallican et calviniste mitigé, rêvait d’exiler tous les moines et jésuites qu’il tenait pour les suppôts du pape ; ce qu’il appelait ici des créatures papalines, mot que Reveillé-Parise a transcrit en papelines, mais la papeline est une « étoffe dont la chaîne est de soie, et la trame de fleuret, qui se fabrique à Avignon terre papale, d’où elle a pris son nom » (Trévoux).

19.

« presque vermiculaire » ; le pouls vermiculaire était « celui qui, avec le caractère de pouls ondulant, est petit et faible » (Littré DLF).

20.

« Ainsi meurent les grands hommes, “ ainsi monte-t-on au firmament ” [Virgile, v. note [47], lettre 280]. »

21.

« et ainsi s’en va-t-on bientôt pas à pas vers le repos éternel. »

22.

Sans doute Antoine de La Poterie, le secrétaire de Pierre Gassendi (v. note [13], lettre de Charles Spon, le 21 novembre 1656).

23.

« Gassendi s’en est allé, il a vécu 65 ans et a cessé de vivre hier [le dimanche 24 octobre] vers trois heures après midi. Je reconnais que la mort d’un si grand homme inflige un grave coup à la république des lettres : les arts mathématiques le pleureront, la philosophie, qui est plus pure et plus sacrée, le pleurera. »

24.

« En cela réside l’injustice du destin » (v. note [179], lettre 166).

25.

Le médecin ordinaire était le médecin traitant qui pouvait appeler des confrères consultants ; ces derniers recevaient des honoraires particuliers, ce qui explique la remarque de Guy Patin au début du paragraphe.

26.

« Les vœux des médecins sont cupides » (sans source identifiée).

27.

Liniment (Furetière) :

« remède topique adoucissant les âpretés du cuir, humectant les parties qu’il faut ramollir pour en résoudre les humeurs qui affligent le patient et en ôter la douleur. On se sert de différents liniments suivant les diverses occasions. Le liniment est une composition moyenne entre l’huile et l’onguent, où on peut mettre du beurre, de l’axonge. » {a}


  1. Graisse animale (généralement porcine) molle et humide. Son nom latin, axungia, unit axis, « axe, essieu », et ungere, « oindre » : « ce qui sert à oindre les essieux » (Littré DLF).

V. note [25], lettre 242, pour l’huile d’amandes douces titrée sans feu.

28.

Claude Quillet (Chinon 1602-Paris 1661) avait d’abord exercé la médecine dans sa ville natale. En 1633, lorsque Jean de Laubardemont fut envoyé à Loudun pour instruire le procès portant sur la prétendue possession des religieuses ursulines (v. note [11], lettre 277), Quillet avait assisté aux séances judiciaires et résolument pris la défense d’Urbain Grandier. Après la condamnation de l’accusé au bûcher, Quillet avait dû s’enfuir pour ne pas avoir à partager un sort semblable. Il choisit de partir pour l’Italie où il devint secrétaire du maréchal François-Annibal d’Estrées, ambassadeur de France (v. note [7], lettre 26).

Bien que victime des excès du catholicisme, Quillet avait embrassé à Rome l’état ecclésiastique. Il venait alors de rentrer en France et faisait imprimer son poème sur l’art de faire de beaux enfants, intitulé la Callipédie (v. note [6], lettre 433). Quillet aurait aussi écrit un poème latin sur Henri iv, intitulé Henricias, et une traduction en vers français des Satires de Juvénal, qui sont restés inédites (Michaud).

29.

Une bonne part de ce qu’on appelle aujourd’hui l’élite « libertine » parisienne avait assisté aux obsèques de Pierre Gassendi : outre Quillet, Jacques Dupuy (v. note [5], lettre 181), bibliothécaire du roi, Gilles Ménage, Jean Chapelain (v. note [15], lettre 349), François i de La Mothe Le Vayer (v. note [14], lettre 172), Henri de Valois (v. note [41], lettre 336), le philosophe Pierre Padet (v. note [43], lettre 485) et l’abbé médecin Pierre Bourdelot.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 26 octobre 1655

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(Consulté le 14/04/2024)

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