L. 193.  >
À Charles Spon, le 20 août 1649

Monsieur, [a][1]

Ce 13e d’août. Depuis ma dernière qui fut le 10e d’août, je vous dirai qu’enfin il y a quelque nécessité aux affaires de la reine [2] qui l’ont fait résoudre de revenir à Paris ; et pour cet effet, elle a envoyé des lettres de cachet [3] aux cours souveraines, [4] et à Messieurs le prévôt des marchands [5] et échevins, [6] qu’elle serait ici avec le roi [7] mercredi prochain, 18e d’août. On sait ici de bonne part que si elle y vient, ce n’est point pour bien qu’elle nous veuille, mais pour la nécessité de ses affaires qui l’obligent de surmonter ainsi son courage et de venir ici bien malgré soi, nous faisant néanmoins bonne mine, y célébrer l’anniversaire des barricades [8] du 26e d’août de l’an passé lorsqu’elle fut si vivement et généreusement obligée de rendre les deux prisonniers qu’elle avait si infidèlement fait arrêter à la fin d’un Te Deum [9] chanté à Notre-Dame [10] pour la bataille de Lens. [1][11] On dit ici que Messieurs les deux princes du sang, Gaston [12] et Condé, [13] ont fort contribué à la faire revenir à Paris, et qu’ils ont dit au Mazarin [14] qu’ils le voulaient et qu’il fallait que cela fût ainsi. [2] D’autres en allèguent une raison bien plus puissante, savoir que le comte de Pigneranda, [15] qui s’offre et est tout prêt de traiter de la paix avec nous, a déclaré tout net et tout absolument qu’il n’entrera point en négociation que le roi ne soit à Paris et les quatre provinces de France apaisées, qui étaient en trouble. C’est pourquoi elle a donné ordre que Provence, [16] Bordeaux, [17] etc. soient au plus tôt pacifiées. Quoi qu’il en soit, ils font en cela comme ils ont toujours fait et en toutes leurs actions, et tous les autres princes de même. C’est le bien de leurs affaires et leur propre intérêt qui les mène. Dans quelque temps, nous en pourrons apprendre d’autres. On dit ici que le Grand Turc, [18] qui n’était qu’un enfant d’environ dix ans, est mort de maladie et que le Tartare précopite [19] (rex est Tauricæ Chersonesi), [3] c’est le souverain de la Scythie européenne, [20] s’est déclaré vouloir être le maître et qu’il s’est emparé d’une partie de l’État dudit Grand Seigneur. Si cela est vrai, voilà un rencontre qui sera fort favorable aux Vénitiens qui soutiennent, sans aucun secours des princes chrétiens, la guerre contre ces Turcs depuis si longtemps. On parle ici de la peste de Marseille [21][22] à cause que les marchands n’écrivent point et qu’on ne reçoit aucune de leurs lettres. On dit bien que M. d’Étampes, [23] conseiller d’État, y a fait la paix, que la reine a ici approuvée et en a ratifié les articles que l’on a renvoyés en Provence [24] aussitôt ; mais le comte d’Alais, [25] poussé d’un diable féminin qu’il a [26] et d’un sien secrétaire qui a été autrefois conseiller audit parlement, ne veulent < sic > point tenir ladite paix et en attendant que la reine y donne de nouveaux ordres, permettent que leurs soldats ruinent, ravagent et pillent tout le pays en mettant le feu partout. [4]

Enfin la reine est revenue à Paris et y a ramené le roi à la sollicitation des deux princes du sang qui l’y ont obligée, combien qu’elle n’en eût point du tout d’envie, et le Mazarin encore moins. Il est arrivé le mercredi 18e de ce mois à huit heures au soir dans un grand carrosse qui était fort plein, dans lequel étaient entre autres avec lui M. le duc d’Anjou, [27] M. le duc d’Orléans, M. le prince de Condé et le Mazarin, qui était si honteux qu’il se cachait et qu’on ne voyait presque point. [5] Il y avait aussi la reine, Mme la duchesse d’Orléans, [28] Mademoiselle [29] et Mme la princesse de Condé, [30] la douairière[6] On y ajoute encore M. le maréchal de Villeroy. [31] Plusieurs compagnies de la Ville lui furent au-devant, [7] et entra par la rue Saint-Denis, [32] fut tout du long de la rue jusque par delà les Innocents, [33] puis entra dans la rue de la Ferronnerie (en laquelle fut tué le feu Henri iv), [8][34] et passant tout le long de la rue de Saint-Honoré, [35] s’en alla entrer dans le Palais-Cardinal. [36] Et tout ce voyage se fit avec tant d’acclamations de peuples et tant de réjouissance qu’il ne se peut davantage. Moi-même qui vous parle, qui hais naturellement les cérémonies et les grandes assemblées, voyant le grand bruit qu’il y avait dans la ville et la part du contentement que tout le monde y prenait, j’y fus aussi et y vis du monde de toute façon au plus grand nombre que je vis jamais. [37]

La reine dit dès le soir en soupant au Palais-Cardinal qu’elle n’eût jamais cru que le peuple de Paris eût tant aimé le roi. Dès ce même soir, M. le duc de Beaufort [38] fut saluer le roi et la reine qu’il n’avait point encore vus depuis qu’il fut sorti du Bois de Vincennes ; [39] mais il ne vit point le Mazarin. [9] Néanmoins, par l’accord que M. de Vendôme, [40] son père, a traité pour lui avec la reine, il est accordé et a promis qu’il ira voir ledit Mazarin quand la reine le lui voudra commander. Dès le lendemain, jeudi 19e d’août, tous les ordres et les compagnies de la Ville furent saluer et complimenter la reine de son retour et d’avoir ramené le roi à Paris. M. le coadjuteur [41] (qui avait fait son accord un mois devant et qui, pour cet effet, avait tout exprès fait un voyage à Compiègne) l’a haranguée au nom du clergé ; [10] M. le premier président[42] pour le Parlement ; M. de Nicolaï, [43][44] premier président de la Chambre des comptes, pour sa Compagnie ; [11] M. Amelot, [45] premier président de la Cour des aides[46] pour la sienne ; [12] M. le lieutenant civil, [47] pour le Châtelet ; [48] M. le prévôt des marchands et les échevins, pour l’Hôtel de Ville. Ce dernier est loué d’avoir fort bien parlé, mais sur tous a été remarqué et hautement loué par tous les auditeurs, M. de Nicolaï qui a fait une fort bonne leçon à la reine touchant sa régence et les lois de bien régner, et lui a montré comment de tout temps les rois n’ont été malheureux que par les mauvais conseils qui leur ont été donnés et suggérés par des conseillers ignorants, déloyaux, intéressés, etc. Je le tiens d’un homme d’honneur qui y était présent. On dit que le jour de la Saint-Louis prochain, le roi, M. le duc d’Anjou, quelques princes et plusieurs grands seigneurs iront tous à cheval, afin que tout le monde voie le roi, à la messe aux Jésuites de la rue Saint-Antoine. [13][49][50] Ne voyez-vous point l’innocence de ces bonnes gens ? Vous diriez qu’ils n’y ont jamais touché et que jamais ils n’ont pensé à mal. Le roi n’est point sitôt venu qu’ils courent après la faveur et la fortune. Le même homme qui a ouï toutes les harangues dit que le Mazarin n’a assisté qu’à quelques-unes d’icelles et qu’il est fort triste, pâle et défait. Quoi qu’il en soit, c’est chose certaine que c’est bien malgré lui que le roi et la reine sont revenus à Paris, et qu’il l’eût empêché s’il l’eût pu. Il est l’objet de la haine publique et est en chemin de devenir aussi malheureux qu’ait jamais été le marquis d’Ancre. [51] Trois jours avant son arrivée, il fit encore tout ce qu’il put à Compiègne pour empêcher ce retour et avait gagné la reine à cet effet, mais les deux princes ont renversé tous ses desseins ; et a été trop heureux d’avoir sa part dans le carrosse du roi, in quo uno [14] il a trouvé son assurance. Varia de illo circumferentur, de quibus dies diem docebit[15] On dit que les princes ne le gardent que pour le manger bientôt et qu’ils le souffrent comme Dieu souffre le péché, pour enfin le punir. Quoi qu’il en soit, le pauvre diable traîne son lien, et crois qu’il ne l’échappera point. [16] Tôt ou tard cela lui arrivera, il est trop haï et est cause de trop de malheurs. J’aime mieux être pauvre maître ès arts comme je suis, voire même être condamné au pain et à l’eau, pourvu que je sois dans mon étude, que d’être Mazarin et auteur de tant de maux, comme est ce malheureux ministre.

On a imprimé à Lyon depuis deux ans un nouveau Calepin [52] en deux tomes in‑fo, à la fin duquel on a ajouté quelque chose. [17] Je vous prie de me faire savoir ce que le marchand le vend en un mot, à Lyon, afin que j’en avise par après ; j’entends en blanc, pris dans Lyon ; j’aurai par après soin du reste.

J’attends environ la Saint-Rémy des nouvelles du manuscrit pathologique de M. Hofmann et en espérant qu’il viendra en toute assurance, je vous baise les mains et nisi grave sit[18] à MM. Gras, Falconet et Garnier, avec protestation que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 20e d’août 1649.


1.

Lens (Pas-de-Calais), ville espagnole d’Artois, sur la Deûle, entre Arras et Lille, devint française en 1659 par le traité de Westphalie. L’armée du Grand Condé, alors duc d’Enghien, y avait remporté une éclatante victoire sur les Espagnols le 20 août 1648. V. note [7], lettre 160, pour le Te Deum qui célébra ce succès militaire, l’arrestation des conseillers Broussel et Blancmesnil, et les barricades qui hérissèrent Paris jusqu’à leur libération.

2.

V. notes [14] et [37], lettre 192, pour les lettres de cachet de la reine qui annonçaient son retour à Paris, et pour les tensions entre Mazarin et les deux princes.

3.

« c’est le roi de la Chersonèse Taurique ».

La Chersonèse Taurique (petite Tartarie) était la Crimée d’aujourd’hui, en Ukraine. Précopie était l’autre nom de la Tartarie. Son souverain était le Tatar ou Tartare précopite ou grand Kan (ou Kam) des Tartares (Tatars), dont les États comprenaient aussi la la Nogai (Daguestan), le Boudgiac (Moldavie), avec une partie de la Circassie (républiques russes du Caucase septentrional), soit ce qu’on appelait alors la Scythie européenne (v. note [4], lettre latine 287).

Deux fils de Selamet ier Giray ont été tartares précopites pendant la période de Guy Patin : Mehmed iv Giray (vers 1606-1672), dit Sofu (le Pieux), prit le pouvoir en 1641, mais fut déposé en 1644, pour céder la place à son frère Islam iii Giray (vers 1604-1654) ; à sa mort, Mehmed iv régna de nouveau jusqu’en 1666.

Patin venait sans doute de lire la Gazette (Ordinaire du 14 août 1649, no 88, page 626) :

« De Dantzig, le 13 juillet 1649. Nouvelles sont ici venues de la mort du Grand Seigneur et que le grand Kan des Tartares arme puissamment pour se mettre sur le trône de l’Empire ottoman, où il dit avoir plus de droit qu’un autre. »

La nouvelle était fausse : le Grand Seigneur ottoman Mehmed iv (v. note [12], lettre 184), alors âgé de 7 ans, ne mourut qu’en 1691 ; il était en 1649 sous la tutelle de sa grand-mère, Kensym et sous la protection de Sofu Mehmed Pasha (v. note [37], lettre 207), le chef, devenu grand vizir, des révoltés qui avaient étranglé son père (Ibrahim ier, v. note [2], lettre 178). Une authentique nouvelle touchant l’Empire turc était sa désastreuse défaite navale, en mai 1649, devant les Dardanelles, contre la flotte vénitienne que commandait le général Giacomo de Riva.

Ordinaire du 31 juillet 1649 (no 81, pages 558‑559) :

« De Venise, le 7 juillet 1649. On écrit de Constantinople que la nouvelle de la défaite entière de l’armée navale ottomane par celle des Vénitiens n’y fut pas plus tôt sue que tous les habitants de cette grande ville, s’étant couverts de sacs et cilices [ceintures de crin], se rendirent dans leurs mosquées pour essayer par leurs jeûnes et prières publiques d’apaiser la colère divine, et particulièrement y implorer l’assistance de leur grand prophète Mahomet, accompagnant leurs prières de cris et hurlements épouvantables qui témoignent assez la violence de leur affliction. Leur jeune empereur fut aussi conduit par son Divan {a} dans l’église de Sainte-Sophie la Grande pour y faire ses dévotions afin de détourner de son Empire la justice de Dieu. Le menu peuple n’en demeura pas là car il fut si vivement piqué de ce désordre inopiné et arrivé en un temps auquel on lui faisait croire que la République de Venise était aux abois qu’il courut tumultuairement dans les quartiers de Pera et Galata, qui sont réservés pour la demeure des chrétiens, et y fit beaucoup de désordre […]. Mais ils ont jeté une partie de leur rage sur le grand vizir qui a été déposé honteusement comme étant cause de ce que l’armée ottomane était sortie du détroit des Dardanelles sans être suffisamment pourvue de gens de guerre et autres choses nécessaires à sa défense, les spahis essayant de lui substituer leur aga ou capitaine général. »


  1. Conseil.

Ordinaire du 11 septembre 1649 (no 107, pages 786‑787) :

« De Venise, le 17 août 1649. Les Turcs ayant depuis peu déposé leur grand vizir, auquel ils ont substitué l’aga des janissaires, sur l’avis qu’on eut au Divan que sept à huit mille spahis s’étaient assemblés dans l’Anatolie, menacent de venir en la ville de Constantinople tirer vengeance des janissaires pour avoir fait mourir Ibrahim, dernier Grand Seigneur, bien que les autres spahis, leurs compagnons qui sont en cette ville-là, témoignassent n’être point de leur intelligence. Ce Conseil pour les apaiser a fait couper la tête à ce grand vizir déposé ; outre laquelle, ces spahis publient en vouloir encore une douzaine des principaux ministres qui ont contribué à cette mort. »

Le grand Kan (Tartare précopite) n’eut donc pas l’occasion de prendre la place du jeune Grand Seigneur, dont il était un des vassaux.

4.

V. notes [39] et [43], lettre 192, pour le « diable féminin » du comte d’Alais (son épouse, Marie-Henriette de La Guiche) et pour son acharnement à mater la Fronde provençale malgré l’imminence de la paix.

5.

Guy Patin médisait, car le cardinal ne fut pas du tout mal accueilli.

Mme de Motteville (Mémoires, page 289, 18 août 1649) :

« Ce fut donc un véritable prodige que l’entrée du roi en ce jour et une grande victoire pour le ministre. Jamais la foule ne fut si grande à suivre le carrosse du roi et il semblait, par cette allégresse publique, que le passé fût un songe. Le Mazarin, si haï, était à la portière avec M. le Prince, qui fut regardé attentivement de tous ceux qui suivaient le roi. Ils se disaient les uns aux autres, comme s’ils ne l’eussent jamais vu : Voilà le Mazarin. […] Quand le roi et la reine arrivèrent, la foule sépara du carrosse du roi les gendarmes, les chevau-légers et toute la suite royale. Les peuples, qui les arrêtaient par la presse qui se rencontre dans les rues, bénissaient le roi et la reine, et parlaient à l’avantage du Mazarin. Les uns disaient qu’il était beau, les autres lui tendaient la main et l’assuraient qu’ils l’aimaient bien, et les autres disaient qu’ils allaient boire à sa santé. Après que la reine fut rentrée chez elle, ils se mirent tous à faire des feux de joie et à bénir le Mazarin qui leur avait ramené le roi. Il leur avait fait sous main distribuer de l’argent ; c’est pourquoi ils juraient qu’il était un bon homme et disaient qu’ils avaient été trompés quand ils avaient tant crié contre lui. La reine fut ravie de cette réception. Il lui semblait que ces applaudissements étaient des marques de l’approbation qui était due à sa fermeté, et cette joie publique lui fut d’autant plus agréable qu’elle s’y attendait moins. […]
Les frondeurs, ainsi qu’il est à croire, furent au désespoir de ce changement. Les indifférents le regardaient avec étonnement, et tous eurent lieu d’être à jamais persuadés de la légèreté de peuples et de la facilité qu’ils ont de joindre les contraires ensemble. »

6.

Mme la princesse douairière de Condé était Charlotte de Montmorency, veuve d’Henri ii de Bourbon, prince de Condé, et mère du Grand Condé et du prince de Conti. Mademoiselle, fille aînée de Gaston d’Orléans, nous a laissé un court récit de l’entrée du roi (Mlle de Montpensier, Mémoires, première partie, volume 1, chapitre vi, page 227) :

« Tous les corps de la ville sortirent pour venir au-devant de lui jusque près de Saint-Denis. C’était une confusion de peuple non pareille. Jamais je ne me suis tant ennuyée. Il faisait le plus grand chaud du monde. Nous étions huit dans le carrosse de la reine et nous fûmes depuis trois heures après midi jusqu’à huit heures du soir à venir du Bourget à Paris, où il n’y a que deux petites lieues [une dizaine de kilomètres de centre à centre]. Les cris de Vive le roi ! étaient continuels, et les peuples les faisaient avec d’autant plus de joie qu’il y avait longtemps qu’ils n’avaient vu Sa Majesté et que son retour après une guerre semblait les obliger à témoigner plus leur joie. Quoique cela m’en donnât beaucoup, je n’en étais pas moins étourdie ; aussi j’en avais fort mal à la tête. Après l’arrivée de Leurs Majestés, Monsieur amena M. de Beaufort saluer le roi ; c’était le seul de tous ceux qui avaient été en cette guerre qui n’était point venu à Compiègne ou à Saint-Germain depuis la paix. Tout le monde courait pour voir la mine qu’il ferait et comme il serait reçu, comme à une chose extraordinaire. »

7.

Journal de la Fronde (volume i, fos 80 vo‑81 vo, août 1649) :

« Le 18 sur le point du jour, on tira quantité de boîtes {a} à l’Hôtel de Ville pour préparer les esprits à la réjouissance. Le même jour, Leurs Majestés partirent de Senlis et vinrent dîner au Bourget, deux lieues d’ici, où M. le duc d’Orléans leur alla au-devant avec quantité de noblesse, qui fut suivie d’un si grand nombre de personnes que les chemins depuis Paris jusqu’au Bourget n’étaient pas asses larges pour les contenir. Tout ce qu’il y avait de chevaux dans Paris fut employé à cette cavalcade qui commença d’entrer à cinq heures du soir par la porte Saint-Denis, en bel ordre après les gendarmes et chevau-légers du roi et de la reine, à la tête desquels paraissaient le maréchal de Schomberg et le marquis de Saint-Mégrin. Les rues depuis la porte Saint-Denis jusqu’au Palais-Royal étaient tapissées aux fenêtres du premier étage, la tapisserie ne pouvant paraître en bas à cause de la grand-foule du peuple qui y était en haie dans les rues. Le duc de Montbazon, les prévôt des marchands et échevins, et les conseillers de ville furent à cheval avec leurs robes recevoir Leurs Majestés à la Croix Penchante, qui est par-delà La Chapelle sur le chemin de Saint-Denis, et après y avoir fait leur harangues, suivirent la cavalcade. Leurs Majestés entrèrent sur les huit heures du soir aussi par la porte Saint-Denis et comme il était déjà tard, on mit des lanternes sur les fenêtres. Aussitôt on commença à faire universellement des grands cris de Vive le roi ! qui furent continués jusqu’à ce que Leurs Majestés furent entrées dans le Palais-Royal. Le roi était à l’une des portières de son carrosse avec M. le duc d’Anjou et le duc d’Orléans, la reine et Mademoiselle sur le devant, M. le Prince et M. le Cardinal dans l’autre portière, et Mme la Princesse douairière sur le derrière. On remarqua que Son Éminence y parut avec un visage assez résolu et le respect fut si grand que personne ne leur dit aucun mot fâcheux. Les gardes du corps du roi, de la reine et de M. le duc d’Orléans suivaient ce carrosse avec quelques officiers. En même temps, on fit une décharge de 200 boîtes et de tous les canons de la ville qui furent encore déchargés après un beau feu d’artifice qu’on avait préparé dans la place de Grève. La reine étant dans le Palais-Royal, témoigna être très satisfaite du respect et de l’amour des Parisiens, et dit qu’après cela elle oublierait volontiers tout le passé. L’on fit ensuite des feux de joie devant les maisons par tout Paris pour achever la fête. »


  1. Pétards de mortier.

8.

En se remémorant l’assassinat d’Henri iv par Ravaillac le 14 mai 1610, Guy Patin laissait-il percer une appréhension ?

Les Innocents (ou Saints-Innocents) étaient le plus ancien et le plus vaste cimetière de Paris, qui recevait les corps de 22 paroisses et de l’Hôtel-Dieu sur une surface qui dépassait à peine 0,7 hectare. Avec l’église et la fontaine (seul vestige encore visible) de même nom, les Innocents formaient un quadrilatère correspondant aujourd’hui à la place Joachim-du-Bellay (iiie arrondissement) qui s’ouvre à l’est sur la rue Saint-Denis.

« Passez par le charnier qu’on appelle Saint-Innocent, c’est un vaste enclos consacré à la peste : les pauvres, qui meurent très souvent de maladies contagieuses, y sont enterrés pêle-mêle ; les chiens y viennent quelquefois ronger les ossements ; une vapeur épaisse, cadavéreuse, infectée s’en exhale ; elle est pestilentielle dans les chaleurs de l’été après les pluies ; et presque à côté de cette voirie est l’Opéra, le Palais-Royal, le Louvre des rois. On porte à une lieue de la ville les immondices des privés [latrines] et on entasse depuis douze cents ans dans la même ville les corps pourris dont ces immondices étaient produites » (Voltaire, Dictionnaire philosophique).

9.

V. notes [14], lettre 166 et [19], lettre 186, pour les antécédents politiques du duc de Beaufort.

Mme de Motteville (Mémoires, pages 289‑290) :

« Le Palais-Royal se trouva aussi rempli de personnes principales et de qualité que les rues l’étaient de menu peuple. Le roi et la reine furent salués de cette illustre troupe et en particulier, par le duc de Beaufort que le duc d’Orléans amena du milieu de cette foule dans le petit cabinet. Le ministre n’y était pas, il était allé se reposer dans son appartement. Ce prince fit à la reine, après avoir salué le roi, un compliment composé d’une protestation de fidélité. Elle lui répondit seulement que les effets la persuaderaient de la vérité de ses paroles. Le duc d’Orléans, qui savait que cet entretien ne pouvait pas durer longtemps, dit tout haut qu’il fallait laisser reposer la reine de la fatigue qu’elle avait eue et sortit aussitôt en protestant qu’il était lui-même bien las. M. le Prince le suivit et le duc de Beaufort en fit autant. La reine donna le bonsoir de bon cœur à toute la compagnie, et après qu’elle se fut déshabillée et qu’elle eut visité son oratoire pour rendre grâces à Dieu des assistances visibles qu’elle recevait de sa main toute-puissante, elle parla tout le soir avec plaisir des applaudissements de son entrée et nous conta toutes les douceurs que les lavandières, les ravaudeuses et les femmes des halles avaient dites à son ministre, qui sans doute furent alors plus agréables au cardinal Mazarin que ne l’auraient été celles des plus belles dames d’Europe. »

10.

V note [20], lettre 186, pour l’entrevue du coadjuteur avec la reine le 8 juillet précédent à Compiègne.

Mme de Motteville (Mémoires, page 290) :

« Le lendemain, {a} le coadjuteur à la tête du clergé vint saluer le roi et la reine. Il fit à Leurs Majestés une harangue qui, par sa brièveté, montrait assez qu’il était au désespoir d’être obligé de leur en faire <une>. Il parut interdit : son audace, sa hardiesse et la force de son esprit ne l’empêchèrent pas en cette occasion de sentir ce respect et cette crainte que la coutume et le devoir ont si fort imprimés dans nos âmes pour les personnes royales. La terreur que les remords donnent infailliblement à tous les coupables se fit voir sur son visage. Étant auprès de la reine, je remarquai qu’il devint pâle et que ses lèvres tremblèrent toujours tant qu’il parla devant le roi et elle. Le ministre était debout auprès de la chaise du roi, qui parut en cette rencontre avec un visage qui marquait sa victoire ; et sans doute qu’il sentit de la joie de voir son ennemi dans cette angoisse. Je remarquai que le coadjuteur, malgré cette grande frayeur qui l’avait saisi, eut la fierté de ne pas regarder le cardinal : il fit sa révérence au roi et à la reine sans jeter les yeux sur lui et s’en alla, bien fâché sans doute contre lui-même d’avoir donné des marques publiques du trouble de sa conscience. La reine en reçut de la joie ; ce tremblement honorait la fermeté de son courage qui avait résisté si constamment à tant d’obstacles. Et comme j’avais l’honneur d’être auprès d’elle quand le coadjuteur lui parla, aussitôt qu’il fut parti, elle me fit signe de l’œil et m’étant baissée pour l’écouter, elle me demanda si je n’avais pas bien vu au visage du harangueur combien l’innocence est une belle chose. Ensuite elle ajouta : “ Sa honte me fait plaisir et si j’avais de la vanité, je pourrais dire même qu’elle me donne de la gloire ; {b} mais il est sans {c} doute, me dit-elle, qu’elle doit être bien honorable à M. le Cardinal. ” » {d}


  1. 19 août 1649.

  2. Fierté.

  3. Hors de.

  4. Le coadjuteur n’a pas dit mot sur cette entrevue dans ses Mémoires.

11.

Antoine Nicolaï (ou Nicolay ; Paris, 1590-ibid. le 1er mars 1656) marquis de Goussainville et seigneur de Presles, Yvors, etc. avait été reçu conseiller aux parlements de Bretagne (1613) puis de Paris (1615). En 1617, il avait obtenu de son père, Jean, la survivance de la charge de premier président de la Chambre des comptes, qu’il exerçait depuis 1624. Antoine avait épousé en 1627 Marie Amelot, fille de Jean Amelot. Leur fils Nicolas (v. note [3], lettre 1006) devint à son tour premier président de la Chambre des comptes en 1656. La sœur d’Antoine, prénommée Renée, était l’épouse de Mathieu i Molé (v. note [52], lettre 101) (Popoff, no 1857 ; Boislisle). Tallemant des Réaux a consacré une historiette au Président Nicolaï (tome ii, pages 150‑153).

12.

Jacques Amelot (1602-1668), seigneur marquis de Mauregard, etc., avait été reçu conseiller au Parlement de Paris en 1627, maître des requêtes en 1633, puis premier président en la Cour des aides en 1643. En 1656, il résigna cette charge en survivance à son fils aîné, tout en continuant à l’exercer jusqu’à sa mort. Jacques Amelot était cousin germain de Marie Amelot-Nicolai (v. supra note [11]) (Popoff, no 426).

13.

V. note [7], lettre 55, pour les Jésuites de la rue Saint-Antoine. La Saint-Louis se fête le 25 août.

14.

« unique lieu où ».

15.

« Diverses choses circulent sur lui, l’avenir nous apprendra ce qu’il faut en croire [v. note [1], lettre 232] ».

Les penchants frondeurs de Guy Patin semblaient alors hors de doute, tant son sentiment sur le retour de la cour à Paris (jusqu’à la place occupée par Mazarin dans le carrosse du roi) ressemblait au souvenir qu’en a laissé le coadjuteur (Retz, Mémoires, pages 566-567) :

« M. le Prince étant revenu {a} à Compiègne, la cour prit ou déclara la résolution de revenir à Paris. Elle y fut reçue comme les rois l’ont toujours été et le seront toujours, c’est-à-dire avec acclamation qui ne signifient rien que pour ceux qui prennent plaisir à se flatter. Un petit procureur du roi du Châtelet, qui était une manière de fou, aposta, pour de l’argent, douze ou quinze femmes qui, à l’entrée du faubourg, crièrent : Vive Son Éminence ! qui était dans le carrosse du roi, et Son Éminence crut qu’il était maître de Paris. Il s’aperçut au bout de quatre jours qu’il s’était trompé lourdement. Les libelles continuèrent, Marigny {b} redoubla de force pour les chansons ; les frondeurs parurent plus fiers que jamais. […] Les gens de la cour, qui nous blâmaient depuis le matin jusqu’au soir, ne laissaient pas de nous imiter à leur mode. Il n’y en avait pas un qui ne prît avantage sur le ministre des frottades que nous lui donnions, c’était le mot du président de Bellièvre ; et M. le Prince, qui en faisait trop ou trop peu à son égard, continua à le traiter du haut en bas, et plus, à mon opinion, qu’il ne convient de traiter un homme qu’on veut laisser dans le ministère. »


  1. De Bourgogne.

  2. Jacques Carpentier de Marigny (château de Marigny dans la Nièvre 1615-Paris 1670), poète et pamphlétaire.

16.

On dit « il n’est pas échappé qui traîne son lien, de ceux qu’on rattrape après qu’ils se sont sauvés de prison », « qu’on n’est pas échappé quand on traîne son lien » (Furetière).

17.

Ambrosii Calepini Dictionarium, quanta maxima fide ac diligentia accurate emendatum, et tot recens factis accessionibus ita locupletatum, ut iam Thesaurum linguæ Latinæ quilibet polliceri sibi audeat. Adiectæ sunt Latinis dictionibus Hebraæ, Græcæ, Gallicæ, Italicæ, Germanicæ, Hispanicæ, atque Anglicæ ; item notæ, quibus longæ, aut breves syllabæ dignoscantur. Præter alia omnia, quæ in hunc usque diem fuerunt addita præcipue a Iohanne Passeratio, olim in principe Academia Parisiensi Eloquentiæ Professore Regio, accesserunt etiam insignes loquendi modi, lectiores etymologiæ, antitheta, translationes, emendationes, adagia ex optimis quibusque auctoribus decerpta. Deinde magna sylva nominum, tum appellatinorum, tum propriorum, ut virorum, mulierum, sectarum, populorum, deorum, siderum, ventorum, urbium, marium, fluviorum, et reliquorum, ut sunt vici, promontoria, stagna, paludes, etc. ita ut omnibus aliis, quæ hactenus prodiere, incredibili et rerum et verborum numero sit locupletius, quod videndum notæ consepientes [ ] exhibent. Pro operis coronide adiectum est Supplementum ex Glossis Isidori adornatum a R.P. Iohanne Ludovico de La Cerda, Societatis Iesu [Dictionnaire d’Ambroise Calepin, précisément révisé avec la plus grande fidélité et exactitude, et tellement enrichi d’additions récentes que jamais tel Trésor de la langue latine a osé s’offrir à qui que ce soit. Aux mots latins sont ajoutés les hébreux, grecs, français, italiens, allemands, espagnols et anglais ; avec des signes qui distinguent les syllabes brèves et longues. Outre tout ce qui y a été ajouté jusqu’à ce jour, principalement par Jean Passerat, jadis professeur royal d’éloquence en l’Université de Paris, se trouvent aussi les manières particulières de parler, les étymologies les mieux choisies, les contraires, les métaphores, les corrections, les adages tirés de chacun des meilleurs auteurs. Ensuite la grande forêt des noms, tant communs que propres, comme ceux des hommes, des femmes, des sectes, des peuples, des dieux, des étoiles, des vents, des villes, des mers, des fleuves et tout le reste, comme sont les villages, les reliefs, les lacs, les marais, etc. pour qu’il soit plus riche que tout ce qui a été publié auparavant, par l’incroyable nombre des sujets et des mots ; des notes placées entre crochets mettent en évidence ce qui doit être vu. Pour le couronnement de l’œuvre le R.P. Jean-Louis de La Cerda, s.j., y a ajouté un supplément tiré des Gloses d’Isidore] (Lyon, héritiers de Pierre Prost, Philippe Borde et Laurent Arnaud, 1647, 2 volumes in‑fo).

Ambroise Calepin (Ambrogio Calepio ou Calepino, Bergame 1435-ibid. 1511) savant italien de l’Ordre des augustins, a fait un dictionnaire bilingue, latin-italien, enrichi de nombreuses citations, qu’il imprima pour la première fois en 1502 sous le nom de Dictionarium latinum. Au fil des rééditions, on y ajouta d’autres langues pour atteindre un maximum de onze (latin, hébreu, grec, français, italien, allemand, flamand, espagnol, polonais, hongrois, anglais) dans celle de Bâle en 1590, qui fut suivie de multiples autres, jusqu’au xxe s. Ce succès phénoménal a fait passer le mot calepin dans la langue courante, pour désigner un dictionnaire, puis un agenda.

18.

« et si vous n’y voyez pas d’incommodité ».

a.

Ms BnF no 9357, fo 57 ; Reveillé-Parise no ccx (tome i, pages 470‑472) ; Jestaz no 12 (tome i, pages 496‑500).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 20 août 1649.
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(Consulté le 22.10.2019)

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