L. 584.  >
À Claude II Belin, le 7 novembre 1659

Monsieur, [a][1]

J’ai tant eu d’affaires depuis un mois que je n’ai pu vous écrire ni faire réponse, comme j’eusse bien désiré. Même, je me souviens que je dois réponse à M. Barat, [2] et néanmoins je ne sais où est sa lettre. Je vous supplie de m’excuser envers lui, et de lui dire que je suis son très humble serviteur et que je le remercie de l’honneur qu’il m’a fait de m’écrire. Je n’ai point vu les Provinciales in‑8o[1][3] je n’en ai qu’ouï parler, mais je crois qu’il y en a une édition. L’on m’a dit qu’il s’en fera une autre in‑4o, dans laquelle seront toutes les Provinciales et leurs dépendances, toutes les censures des évêques, toutes les lettres des curés de Paris, de Rouen, d’Amiens, [4] etc., la censure de Rome et encore quelque chose d’ajouté. Celle-là sera la meilleure de toutes, donnez-vous un peu de patience. M. Léonard [5] est un de ceux qui en ont des premiers, mais il faut attendre, en jouissant des deux sortes que vous en avez, car on en fera encore une autre latine, laquelle sera meilleure et plus ample. Je n’ai point vu ni rien ouï dire de cette vie d’Érasme [6] que l’on m’avait dit qui s’imprimait en Angleterre et néanmoins, c’était un conseiller de la Cour qui me l’avait dit. J’ai vu et lu avec grande joie cette épître de Baudius [7] touchant Érasme, il y a plus de 38 ans. [2] Cette vie d’Érasme a été imprimée in‑4o, et puis in‑12. Elle a été aussi mise au-devant des Épîtres imprimées à Londres in‑fo l’an 1642. Elle a été pareillement imprimée avec ses Opuscules in‑12 depuis quelques années en Hollande, l’an 1642. Une autre vie du même est aussi apud Melchiorem Adamum, in vitis philologorum Germanorum, et in Bibliotheca Belgica Valerii Andreæ in‑4o, et in Elogiis Auberti Miræi in‑4o, et in Athenis Belgicis Franc. Sweertii in‑fo, et in Monumentis ac elogiis illustrium virorum Marci Zuerii Boxhornii in‑fo, de 1638, et in Elogiis Theod. Bezæ in‑4o[3][8][9][10][11][12][13] Elle est aussi dans un livre in‑8o que j’ai vu, et peut-être que j’ai. Même Cardan [14] l’a tant loué in suis duodecim genituris[4] à qui seul il en a donné une entière qui est fort belle. Beatus Rhenanus, qui fuerat ei amanuensis, et cuius commendatione factus est Canonicus Vesontinus, eius vitam scripsit : valde etiam laudatur a Zuerio Boxhornio in sua Hollandia, pag. 285[5][15] Feu M. Bertius, [16] professeur du roi en géographie qui mourut ici l’an 1629 ex dysenteria atrabiliaria[6][17][18] m’a dit lui-même qu’il avait fait toute la vie d’Érasme quam ex omnibus eius Operibus collegerat ; [7] mais elle n’est pas encore en lumière, je ne sais si ce n’est point celle-là que l’on parlait d’imprimer en Angleterre. Il est vrai qu’Érasme était bâtard, tant de gens l’ont dit, lui-même l’avoue au commencement de sa vie. Le premier qui l’a dit et qui lui a reproché, a été Scaliger le père en ce qu’il écrivit contre lui, pro Cicerone, qui se trouve in‑4o : [8][19][20] Spurius de Erasmo[9] ce sont ses mots, grande hoc secretum didicerat a Monachis ; [10][21] mais Érasme mourut en même temps, et Scaliger se repentit de l’avoir fâché et d’avoir écrit contre lui, comme il paraît par un épigramme qui est inter eius poemata[11] lequel finit ainsi :

Ille ego, qui insanæ ridebam vulnera mortis,
Conditaque Ætnæa tela trisulca manu :
Ad quodvis stupeo momentum, ac territus adsto,
Maxima quum videam Numina posse mori
.

L’épigramme commence par ces deux vers : in Heroïbus, page 323.

Tu ne etiam moreris ? Ah, quid me linquis Erasme,
Ante meus quam sit conciliatus amor ?

Joseph Scaliger [22] s’est plaint de son père, maintes fois en sa vie, de ce qu’il avait écrit contre Érasme qui était un si grand personnage. [12] Possevin, [23] jésuite, a reproché à Érasme qu’il était bâtard et qu’il avait été moine. [13] Je voudrais bien savoir si de tous les carabins qui sont sortis de la braguette du P. Ignace, [24] il n’y en a point quelqu’un dont la mère ait été gaillarde jusqu’à ce point. Auriculas asini quis non habet ? quasi Patres isti de fœtura Loyolæ omnes essent inculpati[14][25][26]

Les deux chaires vacantes de Montpellier [27] sont adjugées, l’une à un nommé Chicoyneau, [28] neveu de feu M. de Belleval, [29] l’autre au jeune Sanche. [15][30] Deux autres en ont appelé et en plaident à Toulouse, [31] savoir Loÿs [32] et le jeune Scharpe. [16][33] Le nommé Chastelain, [34] gendre de Courtaud, [35] qui avait disputé, s’en est exclu lui-même : il tomba malade, envoya quérir un charlatan qui jouait sur le théâtre dans Montpellier et prit de sa main une dose d’un certain vinum vitæ, quod post tres horas factum est illi vinum mortis ; [17] il en mourut trois heures après en vomissant, erat vinum ex stibio emeticum[18][36][37] Le roi [38] est à Toulouse, on dit qu’il s’en va en Provence. [39] On attend le retour d’Espagne de M. le maréchal de Gramont. [40] Le cardinal est guéri de sa goutte. [41][42] Il y a grand bruit en Angleterre pour le milord Lambert [43] qui veut se rendre le maître et avoir la place de Cromwell. [44] Le second fils du roi d’Espagne est mort. [19][45] La paix [46] est accordée, mais elle n’est pas signée. Je ne sais si la mort de ce petit prince n’y apportera pas quelque retardement. Je vous baise les mains, à Mme Belin, à monsieur votre fils et à MM. de Courberon, Allen, Barat, Maillet, Sorel et Le Grain, et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 7e de novembre 1659.


1.

V. note [44], lettre 544.

2.

Guy Patin faisait allusion à la lettre xxvii de la 2e centurie des épîtres de Dominicus Baudius (pages 193‑198 du recueil cité dans la note [7], lettre 334). Datée de Leyde, le 18 octobre 1606, elle est adressée à Paulus Merula (historien et juriste hollandais, mort en 1607) et parle de la vie d’Érasme.

Bayle (Érasme, note B) en a commenté le passage consacré à la naissance d’Érasme, où Baudius dit :

« I. que <son> père était bourgeois et habitant de Tergou, {a} d’honnête famille et assez savant pour ce temps-là ; aimant d’ailleurs à rire et à débiter de bons mots, de sorte qu’il en remporta le surnom de Praet, ou de facétieux ; II. que le temps des couches s’approchant, il fut à propos d’envoyer la mère à Rotterdam, afin de mieux cacher la déconvenue, et que le père donna le nom de Gérard {b} à l’enfant ; III. qu’à cette faute près, il n’y eut rien à redire dans la mère d’Érasme et qu’elle se pouvait vanter comme Didon, Huic uni forsan potui succumbere culpæ. {c} Il est certain que son péché, fort différent d’ailleurs de ce qu’on nomme conduite de débauchée, a produit un homme si excellent que si elle eût assez vécu pour voir le mérite extraordinaire de son fils, elle aurait eu plus de sujet que la mère de Pierre Lombard, de Gratien et de Comestor, de se servir de la réponse qu’on attribue à celle-ci ; {d} car vingt auteurs comme ces trois-là ne valent pas la moitié d’Érasme. Mais elle mourut de peste lorsque son fils courait la treizième année. »


  1. Gouda.

  2. Gerardus Gerardi (Gérad fils de Gérard).

  3. « Pour lui seul peut-être aurais-je pu succomber à cette faute » (Virgile, Énéide, chant iv, vers 19).

  4. « On fait un conte, qui est faux, que ces trois auteurs étaient bâtards d’une même mère, laquelle ne crut point avoir besoin de s’en repentir à cause des services qu’ils avaient rendus à l’Église » (notule 24 de Bayle).

3.

Les ouvrages cités ici sont dans l’ordre :

  • Vitæ Germanorum philosophorum… [Vies des philosophes allemands…] (Heidelberg, 1615, v. note [2], lettre de Charles Spon, le 15 janvier 1658) de Melchior Adam (avec probable étourderie de Guy Patin, qui a écrit philologorum pour phillosophorum, car aucun titre d’Adam ne traite « des philologues allemands ») ;

  • Valerii Andreæ Desselii I.C. Bibliotheca Belgica : de Belgis vita scriptisque clarissimis. Præmissa Topographica Belgii totius seu Germaniæ inferioris Descriptione. Editio renovata, et tertia parte auctior [La Bibliothèque flamande de Valerius Andreas (Walter Driessens, 1588-1655), jurisconsulte de Dessel (province d’Anvers) : sur les Flamands, leur vie et leurs écrits les plus brillants. Précédée d’une Description topographique de la Flandre, ou Germanie inférieure. Édition revue et augmentée d’une troisième partie] (Louvain, Jacobus Zegers, 1643, in‑4o) ; la vie d’Érasme et la liste de ses œuvres s’y trouvent pages 174‑183 ;

  • Aubert Le Mire (1573-1640, théologien anversois), Elogia Belgica, sive Illustrium Belgii scriptorum, qui vel Ecclesiam Dei propugnarunt, vel disciplinas illustrarunt, vitæ breviter commemoratæ [Éloges belges, ou les vies brièvement commémorées des écrivains illustres de Belgique qui ou bien ont combattu pour l’Église de Dieu, ou bien se sont distingués par leurs enseignements] (Anvers, 1609, in‑4o) ;

  • Franz Sweerts (1567-1629) Athenæ Belgicæ sive Nomenclator Infer. Germaniæ scriptorum, qui disciplinas philologicas, philosophicas, theologicas, iuridicas, medicas et musicas illustrunt. Franciscus Sweertius Antverp. pro suo in patriam et literas adfectu digessit et vulgavit. Accessit eodem auct. succincta xvii. eiusdem Inf. Germ. provinciar. nec non præcipuarum orbis bibliothecarum et academiarum luculenta descriptio [L’Athènes belge ou le nomenclateur des écrivains de Basse-Allemagne qui ont donné du lustre aux disciplines philologiques, philosophiques, théologiques, juridiques, médicales et musicales. Franz Sweerts d’Anvers l’a classé et l’a publié pour son affection à l’égard de la patrie et des lettres. Avec, du même auteur, une courte et brillante description des 17 provinces de Basse-Allemagne, ainsi que des principales bibliothèques et universités du monde] (Anvers, Guillelmus a Tungris, 1628, in‑fo) ;

  • Marck Zuerius Boxhorn (v. note [1], lettre 349), Monumenta illustrium virorum, et elogia [Monuments et éloges des hommes illustres] (Amsterdam, 1638, in‑fo) ;

  • je n’ai pas trouvé ce que Patin entendait par les Éloges de Théodore de Bèze.

4.

Jérôme Cardan : In Cl. Ptolemæi Pelusiensis iiii de astrorum iudiciis, aut, ut vulgo vocant, quadripartitæ constructionis libros commentaria… nunc primum in lucem ædita. Præterea eiusdem Hier. Cardani geniturarum xii, et auditu mirabilia et notatu digna, et ad hanc scientiam recte exercendam observatu utilia exempla… ac denique eclipseos, quam gravissima pestis subsecuta est, exemplum [Commentaires sur les quatre jugements des astres de Claude Ptolémée de Péluse (v. note [22], lettre 151), ou, comme on les appelle ordinairement, les livres de la construction en quatre parties (ou Tetrabiblos)… mis en lumière pour la première fois. En outre, du même Jérôme Cardan, les modèles des douze horoscopes, qui sont merveilleux à entendre et dignes d’être remarqués, et utiles à observer pour exercer correctement cette science… et enfin le modèle de l’éclipse, qu’une peste très grave a suivie] (Bâle, 1554, in‑fo).

5.

« Beatus Rhenanus, qui avait été son secrétaire et a été fait chanoine de Besançon sur sa recommandation, a écrit sa vie ; il est même grandement loué par Zuerius Boxhorn dans sa Hollande, page 285 ». Ces deux ouvrages sont :

  • de Beatus Bild von Rheinau, dit Rheinauer ou Beatus Rhenanus (Sélestat 1485-Strasbourg 1547), Des. Erasmi Roterodami viri incomparabilis vita, et epitaphia quædam [La vie et une certaine épitaphe de Didier Érasme de Rotterdam, homme incomparable] (Anvers, Vorstermann, 1536, in‑8o) ;

  • Marci Zuerii Boxhornii Theatrum, sive Hollandiæ comitatus et urbium nova descriptio. Qua omnium civitatum præcipuorumque locorum, icones, origines, incrementa, res domi forisque gestæ, iura, privilegia, immunitates, ipsis principum tabulis expressa, et viri illustres exhibentur [Amphithéâtre de Marc Zuerius Boxhorn, ou nouvelle description du comté et des villes de Hollande. Où sont montrés les plans des cités et des principaux lieux, leurs origines, leurs développements, les affaires intérieures et étrangères, les lois, les privilèges, les dispenses, tirés des archives mêmes des princes, et les hommes illustres] (Amsterdam, Henricus Hondius, 1632, in‑4o).

Dans le chapitre que le second consacre à Rotterdam (pages 281‑287), l’éloge d’Érasme, Magnus Desiderius Erasmus Roterodamus, occupe un peu plus de deux pages, avec cette mention (page 285) :

Nemini eruditorum epitaphia plura scripta sunt, quam isti. Vitam eius Beatus Rhenanus, scriptorum syllabus, Conradus Coclenius et Hadrianus Barlandus, vorsa illa, hic prorsa oratione, consignarunt.

[On n’a écrit plus d’épitaphes à aucun savant qu’à lui. Beatus Rhenanus, Conrad Goclenius {a} Adrian Barlandus {b} ont consigné sa vie, en prose ou en vers, et un catalogue de ses écrits].


  1. Philologue, professeur à Louvain (1485-1539) et ami d’Érasme.

  2. 1486-1538.

6.

« d’une dysenterie atrabilaire » : on qualifiait d’atrabilaire une dysenterie qui s’accompagnait de fièvre putride, où les malades rendaient des matières brunes, verdâtres ou noires, extrêmement fétides, avec souvent des urines de couleur café (v. notule {f}, note [33] de la Leçon sur le Laudanum et l’opium), et elles aussi très fétides.

Tout ce qu’on peut en dire aujourd’hui est qu’il s’agissait d’une affection abdominale grave avec retentissement intestinal et rénal, qui peut correspondre à l’aboutissement de plusieurs maladies infectieuses ou vasculaires. L’atrabile n’aide pas à comprendre puisque c’est celle des quatre humeurs anciennes (v. note [4], lettre de Jean de Nully, datée du 21 janvier 1656) qui n’a jamais eu de réalité physiologique.

7.

« qu’il avait colligée à partir de l’ensemble de ses œuvres ».

8.

I. Cæs. Scaligeri Pro M. Tullio Cicerone contra Desid. Erasmum oratio [Discours de Jules-César Scaliger pour Cicéron contre Désiré Érasme] (Toulouse, 1620, 2 parties en un volume in‑4o ; publié pour la première fois à Paris en 1531, in‑8o).

En outre, le Iulii Cæsaris Scaligeri adversus Des. Erasmi… dialogum ciceronianum oratio secunda [Second discours de Jules-César Scaliger contre le Dialogue cicéronien de Didier Érasme] (Paris, 1537, in‑8o) s’attaquait au Desiderii Erasmi Roterodami Dialogus cui titulus Ciceronianus ; sive de optimo dicendi genere [Dialogue d’Érasme de Rotterdam intitulé le Cicéronien, ou de la meilleure manière de s’exprimer] (Paris, Simon Colinée, 1528, in‑8o ; rééditions à Neustadt an der Weinstrasse en 1617, et à Leyde en 1643), vif plaidoyer contre le style de Cicéron qui boursouflait la littérature latine de la Renaissance.

V.  note [56] du Faux Patiniana II‑3 pour l’avis embarrassé de Joseph Scaliger sur la sidérante impudence de son père à l’égard d’Érasme.

9.

« pour Érasme, c’est un bâtard ».

10.

« des moines lui avaient appris ce grand secret ».

V. note [7], lettre 308, pour la jeunesse ecclésiastique d’Érasme.

11.

« parmi ses poèmes » :

In obitum Erasmi epitaphium
Iulii Cæsaris Scaligeri

Tu ne etiam Moréris ? ah ! quid me linquis Erasme,
Ante meus quam sit conciliatus amor ?
Tu ne etiam ? cui iam parvus fuit orbis, ut alta
Expleres mentis flumina torva tuæ.
Ergo sidereis postquam est subvecta quadrigis,
Atque Dei læto lingua recepta sinu :
Ille ego, qui insanæ ridebam vulnera mortis,
Conditáque Ætnæa tela trisulca manu,
Ad quodvis stupeo momentum, ac territus asto :
Maxima cum videam numina posse mori
.

[Épitaphe de Jules-César Scaliger
sur la mort d’Érasme

Es-tu mort aussi, Érasme ? Ah ! pourquoi m’abandonnes-tu avant de t’être acquis mon affection ? Toi pour qui la terre fut enfin trop petite pour remplir les fleuves profonds et impétueux de ton esprit. Après que la langue de Dieu a été transportée par les quadriges étoilés, la voilà donc reçue dans un sein joyeux. Et voici que moi, qui me riais des coups de la folle mort et de la main qui réunit la triple foudre de l’Etna, je demeure stupide à tout moment et me tiens effrayé quand je vois que les grandes divinités peuvent mourir].

Guy Patin donnait ici la référence de cette épitaphe dans les Iulii Cæsaris Scaligeri Heroes [Héros de Jules-César Scaliger] (Lyon, S. Gryphe, 1539, in‑4o) ; elle se lit aussi à la fin de la Vita Des. Erasmi Rot. [Vie de Désiré Érasme de Rotterdam] qu’on trouve au début de la Stultitiæ Laus… [L’Éloge de la folie] éditée en 1676, par Robert Patin (v. note [32], lettre 146).

12.

Secunda Scaligerana (pages 309‑310) :

« Mon père, écrivait Joseph Scaliger, a fait une Oraison contre Érasme ; lequel, depuis, écrivit que mon père n’était point auteur de cette Oraison, quia miles erat. {a} Mon père en fit une autre, où il se mit fort en colère. Érasme, sachant qu’il la ferait imprimer, attira de ses amis qui achetèrent tous les exemplaires qu’ils purent pour les supprimer, tellement qu’aujourd’hui on n’en trouve plus. Mon père depuis vit la folie qu’il avait faite d’écrire contre Érasme. La première Oraison a été imprimée par les jésuites avec mon Épître de la vie de mon père, mais détronquée où ils ont voulu. Mon père avait écrit beaucoup d’épîtres contre Érasme qui étaient imprimées, mais je les ai fait supprimer et en ai les exemplaires céans, qui m’ont coûté 75 écus d’or, 36 doubles pistoles. J’ai commandé à Ionas de les brûler après ma mort. Mon père attaqua Érasme en soldat. Depuis, après avoir étudié, il vit qu’Érasme était un grand personnage. Peut-être mon père n’avait pas lu ou n’entendait par Érasme. Jamais papiste, luthérien ni calviniste n’a fait un meilleur livre ni plus élégant qu’est la Paraphrase sur le Nouveau Testament. Encore que mon père ait écrit contre Érasme, si fais-je grand cas d’Érasme, c’était un grand homme. » {a}


  1. « parce qu’il était soldat. »

  2. « Scaliger fait ici plusieurs fautes, parlant de la querelle de son père avec Érasme. M. Bayle les relevées dans son Dictionnaire et a donné un détail fort exact de toute cette affaire. Voyez les remarques (I) (K) (L) (M) de l’article d’Érasme » (note de l’éditeur).

13.

Antonio Possevino (en français Possevin ; Mantoue 1534-Ferrare 1611), entré chez les jésuites en 1559, contribua grandement à l’établissement de la Compagnie dans le Piémont et dans le sud de la France ; puis il joua un rôle éminent dans les affaires diplomatiques du pape, en Pologne, en Russie et en France. Il a laissé plusieurs ouvrages témoignant de sa grande érudition. Sa critique d’Érasme est au livre i, chapitre xx, de sa Bibliotheca selecta… [Bibliothèque choisie…] (Rome, Imprimerie apostolique du Vatican, 1593, in‑fo ; Venise, Altobellus Salicatius, 1603, in‑fo).

14.

« Qui n’a pas des oreilles d’âne ? {a} comme si tous ces pères issus de la progéniture de Loyola étaient sans péché. »


  1. Réminiscence possible de Perse (Satire i, vers 121) : Auriculas asini Mida rex habet [Le roi Midas a des oreilles d’âne], repris et richement commenté par Érasme dans son adage no 267, Midas auriculas asini [Midas a des oreilles d’âne].

15.

C’était l’aboutissement de la longue dispute que les décès de Jacques Duranc (1652) puis de Lazare Rivière (1655) avaient ouverte à Montpellier (v. note [4], lettre 397). Pierre ii Sanche (v. note [4], lettre 397) prenait possession de la seconde, et la première échoyait à Michel Chicoyneau (Blois 1626-Montpellier 1701), fils d’un conseiller en l’élection de Blois et de Marie Richer de Belleval. Son oncle, le Chancelier Martin Richer de Belleval (v. note [12], lettre 57), l’invita à étudier la médecine à Montpellier où il avait été reçu docteur en 1651. En 1662, Chicoyneau obtint sa mutation dans la chaire d’anatomie et botanique que la mort de son oncle laissait vacante. En outre, il se vit attribuer l’intendance du jardin des plantes qui offrait un logement à son titulaire. Toujours en héritage de son oncle, Chicoyneau obtint aussi en 1664 des provisions pour le cancellariat, ce qui l’éleva d’office à ces fonctions, mais cette nomination arbitraire (qui demandait une élection par l’ensemble du corps professoral) déchaîna la colère de ses collègues qui s’y opposèrent vigoureusement en élisant un autre chancelier, Louis Soliniac. La complicité de Pierre ii Sanche et surtout, la protection d’Antoine Vallot, premier médecin de Louis xiv, permirent cependant à Chicoyneau de triompher sur ses adversaires et d’être confirmé dans toutes ses fonctions de chancelier en janvier 1665 (Dulieu).

16.

Jules-Georges Scharpe, né à Bologne en 1638, était un des trois fils médecins de Georges Scharpe (v. note [7], lettre 147). Reçu docteur en médecine de l’Université de Montpellier en 1658, il fut candidat malheureux au susdit concours ouvert pour les chaires vacantes et n’accéda jamais au professorat (Dulieu). V. note [5], lettre 373, pour l’énigmatique Loÿs ; Guy Patin se méprenait sans doute sur son identité : dans sa lettre à André Falconet datée du 11 juin 1661, il a en effet dénommé Benoît le médecin de Montpellier (bien identifié par Dulieu) qui s’était engagé dans une plainte aux côtés de Scharpe (v. note [1], lettre 663).

17.

« vin de vie qui, pour lui, après trois heures, s’est transformé en vin de mort ».

18.

« c’était du vin émétique d’antimoine. »

19.

V. note [2], lettre 553, pour l’infant Tomas.

a.

Ms BnF no 9358, fos 179‑180, « À Monsieur/ Monsieur Belin, le père,/ Docteur en médecine,/ À Troyes » ; Reveillé-Parise, no cxlvi (tome i, pages 246‑249) ; Prévot & Jestaz no 32 (Pléiade, pages 529‑531).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 7 novembre 1659.
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(Consulté le 21.09.2021)

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