L. 10.  >
À Claude II Belin,
le 27 avril 1632

Monsieur, [a][1]

J’ai reçu la vôtre de la main d’un honnête homme, apothicaire de votre ville, lequel m’a voulu délivrer la somme portée en votre lettre ; laquelle je n’ai voulu accepter, et vous prie de m’en excuser. Je ne pourrais sans crime prendre de votre argent pour si peu de chose que mes visites, lesquelles je voudrais bien encore employer pour meilleur sujet en votre endroit, en récompense de l’affection et amitié que m’avez tant témoignées depuis que j’ai l’honneur de vous connaître. La guerre serait trop grande et trop cruelle si les loups s’entremangeaient ; [1] joint que, tout le moins entre amis, liberalis artis liberalia debent esse opera[2] Je vous ai d’autres obligations et cet office est le moindre de ceux que je voudrais vous rendre ; c’est pourquoi je vous remercie, et madame votre mère [2] aussi. [3] J’ai bien su toute la malversation de monsieur votre frère, [3] mais je n’ai pu y donner remède, ne m’ayant déclaré le mal qu’après qu’il a été fait. [4] Il me pria de lui prêter 10 écus pour vous acheter de la tapisserie, et que cette somme lui manquait pour en faire le paiement entier, et qu’en ce cas-là lui aviez donné charge de s’adresser à moi pour me la demander. Je lui répondis que j’étais tout prêt à ce faire, mais qu’il me montrât la vôtre par laquelle lui donniez telle charge, ce qu’il me promit de faire ; puis incontinent, s’en revint et se mettant à pleurer, me confessa tout l’abus, me priant choisir une heure de commodité pour aller ensemble chez M. Dacolle et l’excuser envers lui ; [5][4] ce que je fis. Alors, M. Dacolle le reprit, mais fort malcontent, et se plaignant puissamment et scandaleusement de lui, tant pour ses déportements, débauches, que paroles outrageuses envers les uns et les autres. On m’avait averti là-dedans, durant sa maladie, de ses façons de faire ; et sans cela, lui eusse prêté la somme qu’il me demandait, mais quand il vit que j’en savais plus qu’il n’eût désiré, il m’en confessa une bonne partie. C’est dommage, il est bien né ; mais à cause de vous et de lui, je suis marri de le dire, je reconnais qu’il est bien débauché, utroque modi, et vino et venere[6] à ce que j’en ai appris. Je voudrais pouvoir contribuer quelque chose à son amendement, mais il y faut d’autres remontrances que les miennes. Je prie Dieu qu’il s’en corrige. Je me réjouis que madame votre femme [5][6] se porte mieux, [7] et souhaite fort que fassiez ici un voyage tous deux afin d’avoir le moyen de vous entretenir à notre aise. Je fus, ces Pâques dernières, [8] en Picardie [7] voir mon père [8] et ma mère, [9] où je menai ma femme [10][11][10] et notre petit garçon, [9][12][13][14][15] lesquels mon père a retenus ; et en suis revenu seul à cause des affaires qui me pressaient, adeo ut in præsenti cælibem agam vitam prope ut μονος et αχος, quasi solus tristis[10] encore que je n’aime guère les moines. [11][16] Je vous remercie de votre bonne volonté. MM. Guérin, [17] Barralis [18] et Moreau [19] sont d’habiles gens. Le premier m’a présidé en cardinale. [12][20][21] Le second est fort mon ami, qui hait bien la forfanterie arabesque [22] et les fourbes des apothicaires ; [23] il est médecin de M. le garde des sceaux[13][24][25][26] Le troisième a été mon premier maître, et duquel j’ai le plus appris du peu que je sais en médecine, il est aujourd’hui notre doyen en charge. Quand vous avez vu le libraire Cottard [27] à Troyes, [28] vous avez vu un des madrés et raffinés libraires de cette ville. [14] Il m’a parlé de vous et m’a dit qu’il avait bien eu envie d’avoir un Avicenne [29] duquel lui aviez parlé. Quand le verrez, si jamais il y retourne, cave tibi tanquam a viro callidissimo et πανουργοτατω. [15] Il est bon garçon, mais il est bien fin et rusé. Il n’y a rien ici de nouveau. Le roi [30] est à Saint-Germain [31][32][33] avec toute la cour. [16] On travaille au procès du maréchal de Marillac, [34] duquel le bruit commun est qu’il n’en mourra pas. [17] Je vous prie de présenter mes très humbles mains à madame votre femme, madame votre mère, M. Dacier ; et vous, de me croire, Monsieur, votre très humble et affectionné serviteur.

Patin.

De Paris, ce 27e d’avril 1632.


a.

Ms BnF no 9358, fos 14‑15 ; Triaire no x (pages 40‑43).

1.

« On dit que la guerre est bien forte, quand les loups se mangent les uns les autres : ce qui se dit au figuré, quand des gens de même profession se plaident, se déchirent, se détruisent les uns les autres » (Furetière).

2.

« les actes de l’art libéral doivent être libéraux. » La gratuité des soins prodigués à un autre médecin ou à un membre de sa famille reste une tradition de la confraternité. Il s’agissait ici, on va le comprendre, de visites que Guy Patin avait faites au chevet du frère de Claude ii Belin, malade à Paris.

3.

Claude i Belin avait épousé le 31 août 1594, Marie Roussel, fille de Jean Roussel, avocat à Troyes, et d’Estiennette Clément (Delatour-Lathuillière).

4.

Les lettres de Guy Patin aux Belin ont parlé de deux frères de Claude ii. Le plus âgé était chanoine (v. note [6], lettre 13). Il s’agissait ici du cadet, Sébastien Belin, qui menait alors des études à Paris, en donnant du fil à retordre aux siens par ses écarts de conduite. Patin l’a décrit malade à plusieurs reprises de 1636 à 1642, puis l’a dit en partance pour Montpellier en 1646, où il se fit recevoir docteur en médecine. La même année, il intégrait le Collège des médecins de Troyes (Mémoire Coll. méd. Troyes), en même temps que son neveu Nicolas, fils aîné de Claude ii (v. notice biographique des Belin). Une dette de loyer lui avait inspiré sa mauvaise conduite d’alors.

5.

V. note [3] des Affaires de l’Université en 1650-1651, dans les Commentaires de la Faculté de médecine, pour Samuel Dacolle, questeur de l’Université de Paris. On peut supposer qu’il était celui que Sébastien Belin avait abusé en lui empruntant de l’argent.

6.

« des deux manières, et en ivrognerie et en luxure ».

7.

Marie Belin, née Sorel, morte en 1634 (v. notes [1], lettre 17, et [8], lettre 32).

8.

Le 11 avril 1632.

9.

Le père de Guy, François i Patin (mort le 12 janvier 1633), avait été avocat et intendant de Gaspard d’Auxy de Monceaux, puis de son fils, lui aussi prénommé Guy (v. notes [21], lettre 106, et [52] du Borboniana 10 manuscrit). La mère de Guy Patin était issue d’une bonne famille d’Amiens : née Claire Manessier, elle était fille de Jean Manessier, qui fut échevin de la ville d’Amiens en 1592-93 et pendant l’occupation espagnole (v. la lettre à Charles Spon du 13 juin 1644, lettre 106).

Guy Patin tirait grande fierté (et jolie richesse de sa belle-famille) : il avait épousé le 10 octobre 1628 Jeanne de Janson (d’après sa signature, mais qu’on trouve aussi écrit Jansson, Jeanson ou Jeansson ; 1607-7 juillet 1677), fille de Pierre de Janson, riche marchand de vin à Paris (mort en 1652, âgé de 81 ans), et de Catherine Janson-Lestourneau (morte en 1651, âgée de 84 ans), apparentée aux Miron (v. note [9], lettre 82), comme il est détaillé plus bas dans cette note. Sans citer la source de sa citation, Vuilhorgne a écrit de Jeanne Patin :

« S’il fallait en croire un ennemi de Guy Patin, Renaudot, elle n’aurait pas eu que ces seuls défauts, {a} et l’amour outré de l’argent n’aurait pas été le moindre de ses travers : “ Il vaut mieux faire dire des messes, dit Renaudot, pour une femme huguenote, confessant en mourant sa foi catholique, que faire comme la femme de G. Patin, qui, au pain bénit, mit l’autre jour, au lieu d’un écu d’or, un sol à la clef enfermé dans du papier. ” » {b}


  1. Le mauvais caractère de Jeanne Patin. Un heureux hasard nous a conservé un billet de mauvaise humeur qu’elle a écrit à son mari vers 1667 (v. l’Intermède des Leçons au Collège de France).

  2. Ironie curieuse car « un sol à la clef » ne désigne pas une pièce particulière de l’ancienne monnaie, mais une manière d’indiquer, sur une portée musicale, qu’il faut diéser (hausser d’un demi-ton) le fa, le do et le sol, ce qui se marque par un signe # écrit au début de chacune des trois lignes correspondant à ces notes. On dit donc aujourd’hui « trois dièses à la clef » et non plus « un sol à la clef ». Si c’était ce qu’il voulait dire, Théophraste Renaudot aurait donc dû écrire « un sol à la clef sur un papier plié » plutôt qu’« un sol à la clef plié dans un papier ».

Dans un message du 3 septembre 2015, Emmanuel Clause, généalogiste, se réfère à ses propres recherches archivistiques et à un ouvrage de Claire Châtelain (issu en partie de sa thèse d’histoire sur la famille Miron, soutenue en 2001 sous la direction de Robert Descimon) Chronique d’une ascension sociale. Exercice de la parenté chez les gands officiers (xviexviie siècles) (Paris, Éditions de l’EHESS, 2008) pour éclaircir les lien entre Jeanne Janson et les Miron :

Le premier enfant du couple Patin se prénommait Robert (Paris 11 août 1629-Cormeilles-en-Parisis 1er juin 1670). Alors âgé de deux ans et neuf mois, les lettres de son père l’ont successivement montré bachelier en médecine (1648), licencié (1650) puis docteur régent (1651) de la Faculté de médecine de Paris, et enfin professeur au Collège de France en survivance de son père (1667). Marié en 1660 à Catherine Barré (v. note [11], lettre 611), Robert avait eu pour parrain Robert i Miron et pour marraine, Suzanne de Monceaux d’Auxi, femme de Fontenay-Mareuil, ambassadeur en Angleterre. Tous les détails de sa vie se trouvent dans la suite des lettres de son père.

Jeanne Patin mourut en 1682. Un avis conservé aux Archives nationales (liasse AN Y3994A, page 1098, Geneanet), daté du 18 août de ladite année, par-devant un officier de justice dénommé Jean Lecamus, enregistre le fait que le « sire Louis Patin, émancipé d’âge » (c’est-à-dire mineur sous tutelle car la majorité civile n’était déclarée qu’à l’âge de 25 ans) a été convoqué pour « donner avis s’il acceptera ou renoncera à la succession de défunte damoiselle Jeanne Janson, ci-avant femme et veuve de Me Guy Patin, ci-avant docteur en médecine, son aïeulle paternelle ». Le jeune homme préféra « renoncer à la succession de ladite défunte […], attendu qu’elle lui est plus onéreuse que profitable ». Ce petit-fils peu enclin à hériter les dettes de son grand-père était Ignace-Louis Patin : fils aîné de Robert, il avait eu 21 ans en juin précédent et allait devenir avocat au Parlement (v. note [16], lettre 985). V. note [2] de Comment le mariage et la mort de Robert Patin ont causé la ruine de Guy pour la profonde indigence dans laquelle Jeanne Patin se trouva plongée à la mort de son mari en 1672.

10.

« de sorte qu’à présent je vais mener une vie célibataire, à peu près monacale, c’est-à-dire solitaire [monos] et triste [akhos] » (v. note [7], lettre 11).

11.

Tout au long de sa correspondance, Guy Patin a fait preuve d’une inimitié de principe à l’encontre des moines, de quelque ordre qu’ils fussent, comme étant soumis à l’autorité du pape, et surtout, comme mendiant des aumônes en échange d’indulgences qu’il jugeait illusoires ; ce qui le rapprochait des racines mêmes de la Réforme protestante de Martin Luther (v., entre autres, la note [7], lettre 31).

12.

V. note [4], lettre 3, pour la thèse cardinale de Guy Patin sous la présidence de Denis Guérin en 1626.

13.

Le garde des sceaux était alors Charles de L’Aubespine, marquis de Châteauneuf (Paris 1580-Leuville, Essonne, 26 septembre 1653). Frère puîné de Gabriel de L’Aubespine, évêque d’Orléans (v. note [64] du Borboniana 4 manuscrit), il avait rempli avec talent plusieurs ambassades et été nommé garde des sceaux par Richelieu en 1630. Il présida au jugement de Marillac (vinfra note [17]) et de Montmorency (v. note [15], lettre 12), mais allait encourir en 1633 la disgrâce du cardinal (v. note [1], lettre 16) pour perdre les sceaux le 25 février et être emprisonné pour dix ans au château d’Angoulême. Anne d’Autriche rendit les sceaux à Châteauneuf en 1650, mais Mazarin les lui enleva de nouveau le 3 avril 1651 (G.D.U. xixe s. et R. et S. Pillorget).

Châteauneuf prit une part active aux intrigues de la Fronde (v. note [4], lettre 199) et mourut « chargé d’années et d’intrigues », suivant l’expression de Mme de Motteville (Mémoires, page 428).

14.

Clovis Cottard (Cottart pour Guy Patin), libraire parisien, avait commencé son apprentissage en 1618. Reçu en 1628, il s’était installé rue Saint-Jacques à l’enseigne des Deux-Anges et demeura en activité jusqu’en 1634. Sa veuve, née Marguerite Kerver, lui succéda (Renouard).

15.

« méfiez-vous-en comme d’un homme fort rusé et extrêmement fourbe » (v. note [9], lettre 14, pour les conséquences de cette médisance de Guy Patin).

16.

Durant toute la période des lettres de Guy Patin, une résidence favorite de la cour royale était le château de Saint-Germain (Saint-Germain-en-Laye, Yvelines), situé à 23 kilomètres de Paris, sur une colline qui domine la rive gauche de la Seine, et sur la lisière orientale de la forêt de Laye. Le Château-Vieux y avait été bâti au xiie s. par Louis vi le Gros (roi des Francs de 1108 à 1137) ; seul subsistant aujourd’hui, il ne servait plus alors que pour les cérémonies d’apparat. La cour séjournait au Château-Neuf, construit par Philibert de l’Orme (1510-1570), sous le règne de Henri ii, puis agrandi par Henri iv. Le pavillon central, regardant le val de Seine, se prolongeait par deux ailes, qui se terminaient chacune par un pavillon. Celui du roi, au nord, transformé en hôtel (Pavillon Henri iv) est tout ce qui reste aujourd’hui du Château-Neuf. Le tout formait une somptueuse demeure agrémentée de jardins bâtis en terrasses sur le flanc du coteau. Il s’y trouvait de curieuses grottes que le public venait visiter, pour s’émerveiller devant les fontaines, dont l’eau alimentait des automates musiciens animant des représentations mythologiques. En 1670, Louis xiv fit construire à grands frais, par André Le Nôtre (1613-1700), la grande terrasse d’où l’on peut toujours contempler le magnifique panorama sur Paris. Une dizaine d’années plus tard, en dépit de toute sa splendeur, Saint-Germain fut abandonné tout à fait pour Versailles ; le Château-Neuf tomba peu à peu en ruine sous le règne de Louis xv et fut démoli de 1777 à 1782 (G.D.U. xixe s. et Petitfils a, pages 17‑18).

17.

Louis de Marillac (1572-Paris 10 mai 1632), demi-frère cadet du garde des sceaux, Michel i (v. note [45], lettre 216), avait eu une brillante carrière militaire jusqu’en 1630. Capitaine de chevau-légers et gentilhomme ordinaire de la chambre sous Henri iv, il avait acquis la faveur de la reine Marie de Médicis en épousant une Italienne issue d’une branche collatérale des Médicis de Florence : il devint successivement ambassadeur en Italie, en Lorraine, en Allemagne, commissaire général des armées (1617), maréchal de camp en 1620, et dirigea les travaux de la digue au siège de La Rochelle (1628, v. note [27], lettre 183). Nommé ensuite gouverneur de Verdun et lieutenant général des Trois-Évêchés, il avait pris le commandement de l’armée de Champagne et reçu en 1629 le bâton de maréchal de France, puis était entré en Piémont avec son armée. Dix jours après la Journée des Dupes (11 novembre 1630, v. note [10], lettre 391), il y avait été arrêté, au camp de Felizzo, au milieu de ses soldats, et conduit à Sainte-Menehould (v. note [60], lettre 297). Son crime était d’avoir pris parti pour Marie de Médicis contre Richelieu et d’avoir œuvré à le renverser. Le cardinal-ministre, implacable dans ses ressentiments, fit transférer le maréchal à Rueil, le traduisit devant une commission extraordinaire nommée par lui et le fit condamner à la peine capitale sous le faux prétexte de « malversations et concussions par lui commises dans sa charge de général d’armée en Champagne » (G.D.U. xixe s. et Popoff, no 1677).

Le pronostic optimiste de Guy Patin ne fut pas avéré : malgré les supplications des parents du maréchal et de Marie de Médicis, Louis xiii refusa de commuer la peine de Marillac ; il eut la tête tranchée en place de Grève


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 27 avril 1632

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(Consulté le 24/04/2024)

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