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À Hugues de Salins, le 9 mars 1657

Monsieur, [a][1]

Pour réponse à la vôtre datée du 3e de mars, je suis bien aise que vous ayez reçu votre livre qui abonde en belles choses. [1][2] Dans dix jours nos cardinales [3] seront achevées, [2] j’en ferai un petit paquet que je délivrerai à M. de La Mare, [4] qui est un fort honnête jeune homme et à qui vous et moi avons bien de l’obligation pour la peine qu’il prend de nos lettres.

Cette goutte crampe [5] fit a spiritu flatulento in arteriis et vacuis musculorum atque membranarum spatiis incluso : tanti symptomatis causa duplex est, intemperies præfervida, et seri proventus[3] Les mélancoliques [6] y sont plus sujets que les autres, il faut un petit < peu > les saigner quelquefois, et les purger [7] souvent avec séné [8] et sirop de roses pâles, [9] et faire frictions sur les parties malades avec linges chauds. Voyez Fernel [10] en sa Pathologie, liv. v, chap. 3, sur la fin. [4]

Les humeurs à proprement parler ne se peuvent préparer que par la saignée : pauciorem victum, aquæ potum, et enemata frequentia, ut postea purgentur idoneo medicamento, in remissionem morbi, et omnium symptomatum[5][11] Les apozèmes [12] des apothicaires ne servent qu’à faire des parties et de la dépense. Les vrais apozèmes sont les bouillons de veau et volaille cum herbis refrigerantibus, acetosa, lactuca, portulaca, cichorio, omphacio[6][13][14][15][16][17] et l’eau froide, la tisane, [18] decoctam rad. taraxaci, cichorii, fragariæ[7][19]

C’est un pur abus en notre métier et une vraie illusion de croire que les anciens se soient servis de minoratifs [20] initio acutorum : [8] ils n’en avaient aucun, ils ne connaissaient ni casse, [21] ni séné, ni manne, [22] ni tamarins [23] qui sont les vrais minoratifs, desquels néanmoins nous n’osons nous servir qu’après le 7e < jour > ; et c’est le plus sûr de ne rien hasarder febre superstite, per quam non licet purgare, ne omnia turbentur[9]

On ne se sert point de pilules [24] à Paris, feu MM. Simon et Nicolas Piètre, [25][26] viri in arte nostra heroïci[10] en ont ôté et aboli l’usage. La meilleure sorte ne vaut rien : c’est toujours de l’aloès, [27] auquel l’on ajoute le plus souvent de la scammonée, [28] de la coloquinte, [29] du turbith [30] et autres méchantes drogues qui sont ennemies des viscères du genre humain. [11] Si j’avais besoin de pilules, j’en ferais faire tout exprès, comme cela est quelquefois arrivé, et un quart d’heure après, je leur fais avaler un grand bouillon ; mais c’est un mauvais remède, défaites-vous-en, aloe propter nimiam siccitatem nimium incommodat ventriculo. Vide Scaligerum contra Cardanum, imo et ipsum Galenum[12][31][32] Si Galien [33] s’en est servi, c’est qu’il n’en avait point de meilleur : ni casse, ni séné, ni rhubarbe, [34] ni sirop de roses pâles, ni de fleurs de pêcher [35] quæ sunt optima remedia[13] Pour la vraie manne, nous ne l’avons pas : non datur in rerum natura, nec ullum reperitur in Calabria ; [14] ce que l’on appelle manne en France est medicamentum adulteratum ex melle, saccaro et scammonio permixto ; solum serum evacuat per colliquationem, est siticulosum medicamentum, ideoque pravum et pessimum. Abstine ab illo, et utere communissimis, ut pote quæ probavit usus[15][36][37]

Les cinquième et sixième livres de la Pathologie de Fernel sont les meilleurs livres du monde, ils valent mieux que tout ce qu’ont jamais écrit decoctores Monspeliaci[16] Sa vie se trouve à une édition in‑fo de Francfort et à une in‑8o de là même, à l’in‑8o de Leyde [38] et à l’in‑4o d’Utrecht qui est récente ; mais il y a en ces deux dernières une grande faute, c’est qu’ils mettent qu’il est mort anno æt. 72 ; [17][39] ils se trompent de 20 ans, il ne faut mettre que 52, ut patet ex Epitaphio illi posito a genero, quod legitur in æde sacra B. Iacobi de Macello, ut et ex Commentariis nostræ Facultatis[18][40][41] Sa Méthode générale est fort bonne, principalement les cinq premiers livres. Gul. Plantius [42] avait été amanuensis Fernelii[19] il le fit être médecin de Paris et lui fit épouser sa nièce, laquelle s’appelait Marguerite de Fabis, [43] fille d’une des sœurs de Fernel, [44] laquelle était mariée à Pont-Sainte-Maxence près de Clermont-en-Beauvaisis [45] d’où Fernel était natif. J’ai vu l’an 1632 un vieux homme qui se disait fils de Plantius. Votre Matthaus Paris [46] est bon ibi agitur de tribus Impostoribus, pag. 326[20][47][48] Plusieurs autres en ont parlé, entre autres M. Grotius [49] in‑foin Appendice ad Comment. de Antechristo, pag. 84[21] et Lipsius in Consiliis et Monitis politicis, cap. 4, lib. i[22] Votre Matthaus Paris vaut bien 10 livres. Depuis la mort de feu M. Riolan, M. Bouvard [50] a été fort malade ; il a 83 ans et a été saigné sept fois, et se porte mieux. Totam familiam saluto. Vale et me ama. Tuus ex animo,

Guido Patin[23]

De Paris, ce vendredi 9e de mars 1657.


1.

V. note [29], lettre 338, pour les Selecta medica de Johannes Antonides Vander Linden.

2.

Statuta F.M.P., article xvi (page 24) :

A Cineralibus ad pervigilium DD. Petri et Pauli Apostolorum, Baccalaurei singuli de Quæstione cardinalitia respondent.

[Que du jour des Cendres à la veille de la Saint-Pierre et Saint-Paul apôtres, {a} chacun des bacheliers réponde d’une question cardinale]. {b}


  1. Du début du carême (date mobile) au 28 juin de chaque année impaire.

  2. En 1657, les Cendres avaient été célébrées le mercredi 20 février ; quatre thèses cardinales furent disputées chaque jeudi durant le premier mois de carême. Selon la règle, elles traitaient des matières contre nature (præter naturam), c’est-à-dire l’hygiène et la thérapeutique ; le catalogue de Baron en donne la liste suivante (titre, conclusion, président, bachelier), par ordre de classement du bachelier à la licence de 1658 :

    1. 22 février, Estne recta quædam methodus medendi omnium saluberrima ? [N’existe-t-il pas une règle méthodique pour remédier qui soit la plus salutaire de toutes ?], affirmative, Jean Des Gorris, Pierre Le Large (v. note [9], lettre 458) ;

    2. 1er mars, An infantulis solum lac nutricis ? [Le seul lait de la nourrice suffit-il à alimenter les nourrissons ?], affirmative, Charles Bouvard, Antoine Morand ;

    3. 15 mars, An Forgensium aquarum vices supplere possunt Passianæ ? [Les eaux minérales de Passy peuvent-elles se substituer à celles de Forges ?], affirmative, Jean de Bourges, Pierre Cressé ;

    4. 22 mars, An senibus vinum parcius, dilutius ? [Les vieillards doivent-ils consommer du vin en moindre quantité et plus dilué ?], affirmative, Robert Patin, François Goüel.

3.

« provient d’un esprit flatulent enfermé dans les artères et dans les espaces vides des muscles et des membranes ; la cause d’un si important symptôme est double, intempérie très chaude et afflux de liquide séreux. » Guy Patin n’avait pas admis la circulation d’Harvey et continuait à croire les artères vides de sang, mais emplies d’un « esprit aérien » (d’où vient d’ailleurs le mot artère).

V. note [4], lettre de Hugues de Salins, datée du 3 mars 1657, pour la goutte crampe.

4.

Le chapitre iii du livre v (Des Maladies et symptômes de chaque partie) de la Pathologie de Jean Fernel (v. note [1], lettre 36) est long (pages 320‑333), et s’intitule Les Symptômes du mouvement et du sentiment. On y trouve page 331, dans la partie consacrée aux convulsions, ce paragraphe sur la goutte crampe (sans que cette dénomination y soit proposée) :

« Outre ces espèces de convulsions, il s’en retrouve encore une autre, que l’on peut proprement appeler flatueuse, par laquelle il arrive souvent que les doigts de pieds et des mains, et quelquefois même les jambes, ou s’étendent ou se retirent avec une très grande douleur, mais qui ne dure guère et qui s’apaise par la seule friction. La cause de cela est une vapeur grossière et visqueuse qui s’insinuant dans les rameaux des nerfs, les remplit et fait bander comme les cordes de luth : d’où vient que ceux qui s’adonnent au vin et à la crapule, {a} ou à la paresse et oisiveté, y sont fort sujets. »


  1. Ivrognerie.

5.

« très peu d’aliments, boisson d’eau et lavements fréquents, pour ensuite les purger par un médicament idoine, dans la rémission de la maladie et de tous les symptômes. »

6.

« avec des herbes rafraîchissantes, oseille, laitue, pourpier, chicorée, verjus ».

Les feuilles d’oseille ou acéteuse étaient réputées rafraîchir et tempérer la bile.

Les feuilles de laitue : « rafraîchissent, humectent et empêchent les songes fâcheux. Sa semence est bonne pour remédier à l’ardeur d’urine, pour apaiser la soif et faire dormir » (Thomas Corneille). V. note [43] du Traité de la Conservation de santé, chapitre ii, pour l’opinion de Galien sur la laitue, aliment que Guy Patin recommandait souvent dans ses ordonnances diététiques.

7.

« l’infusion de racine de pissenlit, de chicorée, de fraisier. »

8.

« au début des maladies aiguës » ; v. note [8], lettre 239, pour les médicaments minoratifs (purgatifs doux).

9.

« tant que la fièvre subsiste, pendant laquelle il ne convient pas de purger afin de ne pas tout perturber. »

10.

« deux héros en notre art ».

11.

Turbith : « espèce de petite plante que les Latins nomment tripolium. […] Le turbith est une drogue dangereuse, parce qu’elle purge trop violemment. Les chimistes appellent aussi turbith minéral, un précipité jaune de mercure qui purge avec violence et qu’ils nomment ainsi à cause qu’il trouble toute l’économie du corps » (Furetière).

12.

« l’aloès à cause de son excessive sécheresse charge trop l’estomac. Voyez Scaliger contre Cardan [Exercitationes exotericæ… (Essais publics…) de Jules-César Scaliger, v. note [5], lettre 9], et surtout Galien lui-même. »

13.

« qui sont les meilleurs remèdes. »

14.

« ne figure pas dans la nature des choses, et on n’en trouve aucune en Calabre. »

En Europe, la véritable manne, dite des Arabes et extraite du frêne, sous certaines conditions climatiques, était réputée venir de Calabre (v. note [12], leçon de Guy Patin sur la manne).

15.

« est un médicament falsifié, fait de miel, de sucre et de scammonée mélangée ; elle n’évacue par colliquation que des sérosités, c’est un médicament altérant, et par tant mauvais et fort nuisible. Abstenez-vous-en et n’utilisez que les médicaments les plus communs dont l’usage a été éprouvé. »

La colliquation est la « fonte des parties solides avec excrétions abondantes soit de selles, soit d’urine, soit de pus, soit de sueurs » (Littré DLF). En pharmacie, en chimie et en orfévrerie, c’était l’« action par laquelle on mêle ensemble deux substances solides qui se peuvent rendre liquides par la fusion, ou par la dissolution » (Furetière).

16.

« les dissipateurs de Montpellier », jeu de mot de Guy Patin entre doctores (docteurs) et decoctores (dissipateurs). V. note [1], lettre 36, pour les sept livres de la Pathologie de Fernel. Pour répondre à la question de Hugues de Salins sur la vie de Jean Fernel (v. sa lettre du 3 mars), Patin allait ensuite faire l’étalage de son érudition bibliographique.

17.

« à l’âge de 72 ans ».

18.

« comme on en a la preuve par son épitaphe établie par son gendre, qu’on lit dans l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie [v. note [26], lettre 523], tout comme par les Commentaires de notre Faculté. »

V. notes [27], lettre 523, pour l’âge contesté de Fernel à sa mort, et [4], lettre 416, pour son gendre, Philibert Barjot, magistrat parisien. Contrairement à ce que disait Guy Patin, les Comment. F.M.P. ne fournissent pas d’éclaircissement sur l’âge auquel mourut Jean Fernel. Sur la liste des docteurs régents établie en novembre 1551 (tome vii, fo 7, vo), en regard du nom rayé de Magister Ioannes Fernel, le doyen Patin a religieusement ajouté de sa plume, dans la marge : Obiit 26. Aprilis, Scholæ nostræ lumen, et Galliæ decus [Il est mort le 26 avril (1552), lumière de notre École, et gloire de la France]. Plus loin (fo 11, vo), cette note de la même main, Mors Ioannis Fernelii, Galli Hippocratis, viri maximi, et primarii Medici Regis Christianissimi [Mort de Jean Fernel, l’Hippocrate français, homme éminent, et premier médecin du roi très-chrétien], signale le paragraphe concernant la mort de Fernel ; il y est simplement dit que clarissimus et doctissimus vir Ioannes Fernelius regis primarius medicus [Jean Fernel, premier médecin du roi, homme très brillant et très savant] mourut le 26 avril, sans préciser ni sa date de naissance, ni son âge, ni le lieu de sa sépulture.

Une lettre de Thomas Bartholin à Jan de Wale (Walæus ou Vallæus, v. note [6], lettre 191), sous-titrée Fernelii epitaphium [Épitaphe de Fernel], apporte un précieux éclairage sur cette question avec d’intéressantes remarques sur quelques médecins de Paris. On la trouve dans la première centurie de ses Epistolarum medicinalium… [Lettres médicales…] publiée en 1663 (v. note [26], lettre 752) ; lettre lxxiii, pages 305‑308, datée du 31 décembre 1645 :

Post Helvetiam relictam Parisios revertimur hyemem traducturi. Dum de amicis solliciti apud curiosissimum Patinum, intelleximus bene valere quamplurimos, inprimis Walæum, gaudio exultavimus, et lætitiæ testes has literas expedivimus donec futurum Ver ipsos nos iunxerit. Interea ne inanes magno temporis tui pretiosi dispendio compareant, lectionem magni Fernelii nomine tibique grato interpungam. Quanti facias Fernelium, testari possumus, qui Te Fernelii monumenta olim explicantem, non semel audivimus et hoc nomine nobis adhuc gratulamur. Extat eiusdem epitaphium hic Lutetiæ in templo D. Iacobi de Macello, quod, quia nusquam legi, placuit exscribere, tibique mittere :

Deo immortali Opt. Max. et Christo Iesu hominum Salvatori sacrum.
Ioanni Fernelio,
Ambianensi, Henrici ii Galliarum regis consilario et primo medico nobilissimo atque optimo, reconditarum et penitis abditarum rerum scrutatori et explicatori subtilissimo, multorum salutarium medicamentorum inventori, veræ germanæque medicinæ restitutori : summo ingenio, exquisitaque doctrina mathematico, omni in genere philosophiæ claro, omnibusque ingenuis artibus instructo, temperatissimis sanctissimisque moribus prædito, socero suo pientissimo, Philibertus Bariotius supplicum libellorum in regia magister, magnique regis consilii præses, affinitate gener, pietate filius, mœrens posuit, anno a salute mortalibus restituta m.d.lviii. Obiit xxvi. Aprilis, anno m.d.lviii. Vixit annos lii.

Magni huius Parisiensis Doctoris vestigia legunt alii adhuc superstites doctores Parisienses eruditi, qui cum magna laude et bonis suis ægrorumque rebus medicinam facientes, scholæ huius ornamenta singularia florent. Io. Riolanus ad hanc classem spectat, vivens adhuc valensque redux ab itinere decennali cum Maria Medicæa, quam ad tumbam duxit. In scholis thesin proposuit de circulatione sanguinis, quam suo modo correxit. Invisere senem morosum animus fuit hisce diebus, sed dissuasit Ren. Moræus, quia mihi non faveret quod in nervis pudendorum contradixerim parenti illius. Ægre quamvis feram magnorum virorum inimicitias ; Tamen obfirmandus erit animus, susque deque ferendum quod mutari non potest. Laudatus Moræus candoris, gravitatis et eruditationis laudem meretur. Ingenio officiis et varia promptaque lectione eminet G. Patinus, totus noster, cuius nuper filium Carolum Patinum nondum natum annos 13 in collegio Præleo-Bellovaco de philosophia erudite respondentem audivimus. Est autem gymnasium Prælo-Bellovacum, illud idem, in cuius aream decidit e summo tecto Petrus Ramus, eiusdem gymnasii gymnasiarcha, in laniena Parisiensi, anno 1572 a perditissimis sicariis quammultis vulneribus misere confossus. Non prætereundus Iac. Mantelius, qui magno merito maiorum gloriam tuetur, et præclara multa pollicetur in re Medica, quibus perficiendis felicitatem precor, Tibi vero, Vir summe, annos nestoreos quos fama assequutus es, meritisque antevertisti. Vale diutissime publico commodo, cui invigilas, meque amare perge. Paris. ult. Decemb. 1645.

T.T. Thomas Bartholinus
.

[Après avoir quitté la Suisse, nous sommes retournés à Paris pour passer l’hiver. Comme nous étions inquiets de nos amis, nous avons appris du très diligent Patin que plusieurs se portaient bien, et en tout premier Walæus. Nous nous en sommes fort réjouis, et avons expédié ces lettres qui témoignent de notre contentement, en attendant de vous rejoindre nous-mêmes le printemps prochain. {a} D’ici là, pour ne pas trop vous faire perdre votre temps précieux à des frivolités, je mêlerai le renom du grand Fernel au compliment que je vous dois. Vous serez l’égal de Fernel, nous pouvons en être certains, car vous nous avez jadis expliqué ses monuments comme jamais nous ne l’avions entendu et nous nous en félicitons encore. Son épitaphe se lit ici à Paris en l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, et comme je ne l’avais jamais lue, il m’a plu de la transcrire et de vous l’envoyer :

« Consacré à Dieu immortel et tout-puissant, et à Jésus-Christ sauveur des hommes.
Pour Jean Fernel,
son très pieux beau-père, natif d’Amiens, très noble et excellent conseiller, et premier médecin de Henri ii, roi de France, explorateur et interprète très subtil des choses cachées et tout à fait impénétrables, inventeur d’une quantité de médicaments salutaires, restaurateur de la médecine véritable et authentique, mathématicien d’immense génie et d’excellente doctrine, brillant en tout genre de philosophie et instruit en tous les arts nobles, doué des mœurs les mieux réglées et les plus vertueuses, Philibert Barjot, maître des requêtes de l’hôtel du roi et président de son Grand Conseil, son gendre par mariage et son fils par dévotion, a fait, dans l’affliction, poser cette dalle en l’an de grâce 1558. Fernel mourut le 26 avril 1558. Il a vécu 52 années. »

Ses savants collègues d’aujourd’hui cultivent encore ce qu’a semé ce grand docteur de Paris. En pratiquant la médecine avec grand applaudissement et pour le profit des malades, ils font fleurir les ornements sans pareils de cette École. Jean ii Riolan aspire à ce rang ; encore en vie et bien portant, il revient d’un voyage de dix ans avec Marie de Médicis qu’il a accompagnée jusqu’au tombeau. Il a présenté une thèse aux Écoles sur la circulation du sang, qu’il a accommodée à sa manière. {b} Ces jours-ci la fantaisie m’a pris de rendre visite à ce vieillard acariâtre, mais René Moreau m’en a dissuadé, car il ne m’aurait pas favorablement reçu, parce que j’aurais contredit ce qu’a écrit son père sur les nerfs des parties honteuses. Quoique je supporte mal la haine des grands hommes, j’aurai à cœur de m’obstiner, devant de toute façon supporter ce qui ne peut être changé. Moreau est digne de louange pour sa droiture, son sérieux, et sa science. Guy Patin, qui est tout à nous, excelle par sa serviabilité, et par la diversité et la vivacité de son savoir. Récemment, nous avons écouté son fils, Charles Patin, qui n’a pas encore atteint l’âge de 13 ans, disputer avec érudition sur une question de philosophie au Collège de Presles-Beauvais. {c} C’est dans la cour de ce même Collège, où il était principal, que Pierre Ramus est tombé du toit pendant le massacre de Paris en 1572, après que des sbires l’eurent misérablement transpercé de multiples coups de poignard. Je ne dois pas oublier Jacques Mentel, qui sert avec grand mérite la gloire de ses aînés et qui promet de briller en médecine, et je prie pour qu’il y parvienne. Mais vous, homme éminent, votre réputation est assise de longue date et vous devancez les récompenses. Vale, pour encore fort longtemps, dans l’intérêt du public, sur lequel vous veillez, et continuez de m’aimer. De Paris, le dernier jour de décembre 1645.

Tout à vous, Thomas Bartholin].


  1. À Leyde.

  2. Cette thèse présidée par Jean ii Riolan en 1645 portait sur la question An propter motum sanguinis in corde circulatorium, mutanda Galeni methodus ? [Faut-il modifier la méthode de Galien à cause du mouvement circulatoire du sang dans le cœur ?] ; le candidat était Jean Maurin et la conclusion fut négative (v. note [38], lettre 117).

  3. Thomas Bartholin s’en est encore souvenu dans sa lettre datée du 30 septembre 1663 à Guy Patin (note [2]). V. notes [11] et [12] de l’Autobiographie de Charles Patin pour ses brillantes études au Collège de Presles-Beauvais.

19.

« secrétaire de Fernel » ; v. note [1], lettre 80, pour Guillaume Plancy (Plantius).

20.

« là où il est question des trois Imposteurs [v. note [23], lettre 449], page 326. » Guy Patin répondait ici à l’interrogation de Hugues de Salins sur Frédéric Barberousse (v. note [25], lettre 449). La page 326 de l’Historia maior de Matthieu Paris (Paris, 1644, v. note [2], lettre 59) est à la fin de la chronique pour l’année 1238 :

Eiusdemque temporis curriculo, fama Imperatoris Frederici admodum est obstructa et maculata, ab invidis inimicis et æmulis suis. Omponebatur enim ei, quod vacillans, aut etiam exorbitans, in fide catholica, dixerit quædam verba, ex quibus elici et suspicari potuit, non tantum fidei catholicæ in eo imbecillitas, quin imo, quod gravius et multo peius est, manifestæ et maximæ hæresis et dirissimæ blasphemiæ enormitas detestanda omnibus fidelibus, ac plane execranda. Fertur enim eundem Fredericum Imperatorem dixisse (licet non sit recitabile) tres præstigiatores callide et versute, ut dominarentur in mundo, totius populi sibi contemporanei universitatem seduxisse videlicet Moysen, Iesum, et Mahometum. Et de sacratissima eucharistia, quædam nefanda et incredibilia deliramenta et blasphemias, impie protulisse. Absit, absit, aliquem virum discretum, nedu hominem Christianum : in tam furibundam blasphemiam, os et linguam reserasse. Dictum etiam fuit ab æmulis suis, ipsum Fredericum Imperatorem plus consensisse et credidisse in legem Mahometi, quam Iesu Christi : etiam quasdam meretriculas Saracenas sibi fecisse concubinas. Surrepsitque murmur in populum (quod avertat Dominus a tanto Principe) Saracenis a multo tempore ipsum fuisse confœderatum, et amicum fuise plusquam Christianorum, et id indiciis multis probare conabantur obfuscare. Si peccabant, vel non, novit ipse qui nihil ignorat.

[À même époque, les rivaux haineux de l’empereur Frédéric souillèrent profondément sa réputation. De fait, alors que sa foi catholique vacillait, on l’accusa d’avoir tenu certains propos pouvant faire soupçonner qu’il se laissait aller non seulement à douter, mais, ce qui est plus grave et bien pis, à s’égarer dans la plus grande et manifeste hérésie, et dans le plus odieux blasphème, ce qui le rendait odieux et même absolument exécrable à tous les croyants. On racontait en effet que ledit empereur Frédéric avait dit (il est permis de cesser de lire) que trois imposteurs avaient habilement et finement dupé tous ses contemporains pour dominer l’Univers, savoir Moïse, Jésus et Mahomet ; et que de manière sacrilège, il avait proféré des blasphèmes et des extravagances abominables et inimaginables au sujet de la très sainte eucharistie. Que s’abstienne, que s’abstienne donc tout homme sensé, à plus forte raison s’il est chrétien, de seulement prononcer le premier mot d’un si délirant outrage ! Ses ennemis disaient aussi que Frédéric accordait plus de foi et de crédit à la loi de Mahomet qu’à celle de Jésus, et même qu’il avait des prostituées sarrasines pour concubines. On murmurait aussi dans le peuple (ce dont Dieu veuille dissuader un si grand prince) que l’empereur s’était depuis longtemps allié aux Sarrasins et qu’il avait plus d’amitié pour eux que pour les chrétiens ; ce que ses rivaux entreprenaient de démontrer à l’aide de nombreux indices, en vue de salir sa réputation. Seul Celui qui n’ignore rien sait s’ils avaient ou non menti].

21.

« à l’appendice des commentaires sur l’Antéchrist » ; v. note [24], lettre 449.

22.

« Juste Lipse dans ses Conseils et avis politiques, chapitre 4, livre i » : v. notes [27], lettre 449, pour cet ouvrage (Paris, 1605), et [49] du Naudæana 3 pour le passage auquel Guy Patin renvoyait Hugues de Salins, sur les « impostures » dont les sceptiques accusaient les prophètes monothéistes.

23.

« Je salue toute la famille. Vale et aimez-moi. Vôtre de tout cœur, Guy Patin. »

a.

Ms BnF no 9357, fos 236‑237, « À Monsieur/ Monsieur de Salins le puîné,/ Docteur en médecine,/ À Beaune ».


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Hugues de Salins à Guy Patin, le 9 mars 1657.
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(Consulté le 15.05.2021)

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