L. 234.  >
À Charles Spon, le 21 juin 1650

Monsieur, [a][1]

Je vous ai écrit ma dernière datée du mardi 14e de juin. Depuis ce temps-là, nouvelles nous sont arrivées que les Espagnols ont assiégé Le Catelet [2] en Picardie et Porto-Longone [3] en Italie. [1] Depuis ces premières nouvelles, les Espagnols ont pris Le Catelet, qu’ils pourront fortifier, et sont alentour de Saint-Quentin [4] qu’ils ne prendront point si aisément. On croit bien qu’ils prendront Piombino, [5] mais non pas Porto-Longone, à cause de 2 500 hommes qui sont dedans. [2] Ils ont eu bon marché du Catelet et l’ont pris fort aisément à cause d’un gouverneur tout nouveau, qui n’y était que depuis trois semaines, nommé M. de Vandy, [6] qui n’y avait nul crédit et pour qui les soldats ne voulurent point combattre, faute d’argent. [3] On dit que l’armée des Espagnols est de 25 000 hommes, mais qu’ils n’ont guère de blé non plus que d’argent, ce qui les empêchera d’entrer plus avant jusqu’après la récolte des blés ; et en attendant, il se pourra faire que le Mazarin [7] remontera sur sa bête et qu’il les rechassera en leur frontière, unde malum pedem attulerunt[4][8] On dit ici que M. de Bouillon [9] est si fort dans Bordeaux [10] que ni le peuple de la ville, ni le parlement n’en sont point les maîtres, et qu’ils ne l’en pourraient chasser quand ils le voudraient. [5] Je ne sais point quel ordre on apportera à tant de malheurs qui nous menacent. M. Ravaud [11] a obtenu deux sentences au Châtelet [12] à son profit. Il est obligé par la seconde à donner caution pour ce qui pourrait par ci-après être ordonné par le Parlement, en suite de l’appel que les libraires de la rue Saint-Jacques [13] ont fait de la première sentence rendue au Châtelet par le lieutenant civil. [14] Je me suis offert à lui d’être sa caution, ce que je ferai de bon cœur. Je pense que vous ne me désavouerez point de ce petit office que je suis bien aise de lui rendre. Je sais bien que le titre de fideiussorius, dans le droit, est appelé le titre des sots[6] mais il me semble que je ne lui puis dénier cette petite faveur puisque je ne lui en refuserais point une plus grande, combien qu’à vrai dire je ne sache point au vrai jusqu’où va l’importance du fait, ni de quelle somme pourra être ce qu’en ordonne le Parlement en cas que ledit Ravaud y perdît son procès. Quelqu’un me pourrait dire Fideiube, præsto noxa est[7][15] à quoi je réponds qu’il faut faire pour son ami ce que l’on ne ferait point pour tout le reste du monde. Ledit sieur Ravaud dit que ses affaires sont en bel état, qu’il pourra dans douze jours partir d’ici pour Calais, [16] Angleterre, Zélande, Anvers, Allemagne, etc. Quibus singulis locis[8] Dieu le veuille bien assister et si bien conduire qu’il retourne sain et sauf à Lyon après un si grand voyage.

Ce 19e de juin. Pour réponse à la vôtre du 13e de juin, que j’ai reçue ce matin et de laquelle je vous remercie très humblement, je vous dirai que j’attendrai le Calvinus et le de Pace de M. Morus [17] à votre commodité. [9] J’espère que le livre imprimé à Genève intitulé Fulcimentum gladii Christianorum regum et magistratuum viendra jusqu’ici et en ce cas, que je l’aurai si je veux. [10][18] J’ai vu le fils de M. Bauhin [19] plusieurs fois et lui ai prêté plusieurs livres, [20] bons, rares et chers, afin qu’il n’en fît ici aucune dépense, n’y étant que pour quelque temps. Le Theatrum botanicum de son aïeul [21] ne sera de longtemps achevé, j’apprends que ce sera un grand et long ouvrage. [11] Il est vrai que M. de Saumaise [22] a fait imprimer en Hollande un traité de Transsubstantiatione, mais cela n’est point nouveau, il y a plus de deux ans. C’est un in‑8o d’environ 25 feuilles, je pensais qu’il eût été imprimé à Genève aussi. Si vous le désirez, j’en ai un céans que je vous offre, j’en recouvrerai un autre en quelque façon ou tout au moins, j’en ferai venir un de Hollande. Il a été écrit contre M. Grotius, [23] mais un an ou environ après sa mort. [12][24] Nous n’avons point encore de certaines nouvelles que M. de Saumaise soit parti pour aller en Suède, mais c’est chose certaine qu’il doit partir bientôt. Un médecin d’Utrecht m’a mandé que l’on imprime en Suède quelques traités de feu M. Vossius, [25] sous l’autorité de la reine [26] et par les soins du jeune Vossius, [27] son fils, qui y est. Les Espagnols n’ont point assiégé La Fère, [28] mais le Mazarin a été jusque-là pour faire passer des troupes. [1] Pour le sieur Contarini, [29] je pense bien qu’il voudrait avoir fait la paix générale, mais elle n’a pas été si prête d’être faite. [13] La Lorraine, [30] le Portugal, la Catalogne [31] et, qui est beaucoup plus que tout cela, la mauvaise volonté de nos ministres, qui ne haïssent rien tant que la paix et qui veulent pêcher en eau trouble afin d’enrichir leurs nièces, [32] sont les vraies causes que la paix n’a point été faite. Si vous désirez avoir le Stadium medicum de M. Pallu, [14][33] je vous en chercherai un. Le fils de M. Moreau [34] est tout à fait guéri, Dieu merci, dont je suis très réjoui, vu que c’est un jeune homme très considérable en toute façon, tant pour Monsieur son père [35] que pour lui-même, et pour notre Faculté aussi, de laquelle j’espère qu’il sera un jour un bel ornement : Si qua fata aspera rumpas, Tu Marcellus eris ; [15][36][37] c’est-à-dire s’il se défait de quelque petite débauche à laquelle on dit qu’il s’accoutume, dont je prie Dieu qu’il lui en fasse la grâce. L’Assemblée du Clergé [38] n’a encore rien fait de nouveau, sinon que l’on dit que deux choses ont ici renchéri depuis leur arrivée, savoir les putains et les perdreaux. Le bruit de la prison du Mazarin était faux et ne l’ai jamais cru, aussi est-il bientôt évanoui ; [16] joint qu’il n’a garde d’être arrêté, il est en trop bonne posture à la cour puisqu’il est maintenu et défendu de la reine [39] et du duc d’Orléans ; [40] et néanmoins il est tellement chargé de la haine publique, tant à la cour même qu’à Paris et dans les provinces, que je ne puis m’empêcher que je ne me souvienne de l’histoire du marquis d’Ancre, [41] qui en fut à la fin très mauvais marchand. Pour les œuvres latines de Balzac, [42] je les ai céans, elles ne me contentent pas fort et ne sont si bonnes que je l’espérais ; mais une chose particulièrement m’y fâche, c’est qu’en la page 211, il commence son Liber adoptivus composé de plusieurs bonnes pièces dont il n’est pas l’auteur ; tant mieux, puisqu’elles sont bonnes, mais il devait à la fin de chaque poème ajouter le nom de l’auteur. Celle qui est en page 213 est de Muret, [43] ce que je reconnus en lisant les six derniers vers de la page 215[17] Après tout, son français, combien que trop hyperbolique, est encore meilleur et plus agréable que son latin. On parlait ici du retour du roi [44] à Paris et que delà, il pourrait aller à Bordeaux. Tout cela est aujourd’hui renversé : le roi ne revient plus, on dit qu’il est nécessaire qu’il demeure en Picardie afin d’empêcher que les Espagnols ne fassent point plus grand progrès et qu’ils n’approchent point de plus près de Paris. Outre Le Catelet, ils ont pris Guise [45] et l’ont brûlée en y mettant le feu en douze endroits. [18] On croit qu’ils s’en vont assiéger Saint-Quentin, et s’ils le prennent, il y aura bien du malheur, d’autant que la place est bonne et qu’elle peut être merveilleusement fortifiée ; à quoi ils ne manqueront point si elle tombe entre leurs mains. Le maréchal de Gramont, [46] malcontent d’un refus que lui a fait le cardinal Mazarin pour un bénéfice que la reine lui avait accordé, s’est retiré en son gouvernement de Bayonne, [47] où dit-on qu’il est malgré tout. [19] Il y a ici quantité de fièvres malignes [48] et pourprées avec des assoupissements, desquelles il faut être bien fort et bien heureux pour en échapper. [20]

Ce 20e de juin. Le greffier du Châtelet m’a ce matin apporté l’acte de caution que j’avais promis à M. Ravaud, [6] et que j’ai signé afin qu’il pût avancer ses affaires et son voyage. Dieu le veuille bien conduire et vous conserver en bonne santé avec tout ce qui vous appartient. On dit ici que ceux de Bordeaux ont donné arrêt contre M. de Lavie, [49] avocat général, pour avoir manqué d’accomplir sa légation, ou plutôt commission de deçà, vers le Mazarin ; et même que sa maison a été pillée par la populace, indignée contre lui de s’être laissé gagner par le Mazarin. [21] M. le duc d’Orléans et M. le garde des sceaux [50] s’en vont demain à Compiègne. [51] La Cour de Parlement a aujourd’hui ordonné que Mme d’Aiguillon [52] mettra dans ce même jour son neveu, le duc de Richelieu, [53] en liberté, sur peine de cent mille livres d’amende ; dont l’exécutoire sera délivré demain si elle n’obéit à l’arrêt d’aujourd’hui. Je voudrais qu’il lui en eût coûté cent mille livres, elle en a bien d’autres qu’elle a gagnées bien à son aise autrefois avec son oncle. [22][54] Je vous baise les mains de tout mon cœur et suis, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce mardi 21e de juin 1650.

Le bruit de l’emprisonnement du Mazarin avait pour fondement le voyage que firent à la cour M. le duc d’Orléans et M. le garde des sceaux : Gaston avait promis en un Conseil que les frondeurs avaient tenu de delà d’aller à Compiègne et d’y faire arrêter le Mazarin ; la duchesse d’Orléans, [55] qui avait été du Conseil et qui hait fort ce Mazarin, le dit à quelqu’un comme une chose faite. Voilà d’où vient le bruit, mais Gaston n’eut point le courage de faire ce qu’il avait promis. La reine le flatta tant et pleura si tendrement pour ce chien de favori qu’il se rendit à ses larmes. La duchesse d’Orléans, sa femme, lui en a fait de vilains reproches et remontré comme il était cause par sa lâcheté de la ruine de la France. [16] Une autre fois, le Mazarin pourra être arrêté. On tient ici que c’est un malheureux qui ne traîne que son lien. [23] Je doute néanmoins si ce voyage avait été fait à ce dessein comme on dit.


1.

Le siège du Catelet (v. note [2], lettre 30) par les Espagnols fut le premier fait d’armes de la campagne des Flandres de 1650.

Journal de la Fronde (volume i, fos 237 vo et 238 ro, Paris, le 17 juin) :

« On équipe à Toulon 15 ou 20 vaisseaux et 10 ou 12 galères avec quoi les capitaines se font forts de secourir Porto-Longone, {a} quoiqu’il n’y ait pas nouvelles qu’il soit encore assiégé. Les émoluments des prises qui ont été faites sur mer cette année doivent être employés à cet équipage, après qu’on les aura jugées. {b} L’armée de l’archiduc, qui s’était retiré vers Guise sur la fin de la semaine passée, feignant de marcher vers Arras, était allée recevoir un convoi de vivres qui venait de Cambrai et de Valenciennes, dont elle avait si grand besoin qu’un pain de munition y valait jusqu’à 25 sols. Après avoir reçu ce convoi, une partie de leur cavalerie vint auprès de Chauny et aux environs de Soissons, ce qui donna une telle épouvante aux lieux circonvoisins que les habitants de Noyon apportèrent leurs meubles à Compiègne ; {c} et M. de Manicamp y fit aussi apporter les siens sur l’avis qu’il eut par une lettre que lui avait écrite de Barrière, qui est avec le maréchal de Turenne, d’ôter tout ce qui était dans sa maison et qu’il commandât à ses gens de ne faire aucune résistance aux ennemis lorsqu’ils se présenteraient, parce que l’archiduc avait commandé qu’on mît le feu partout où l’on ferait résistance et au contraire, défendu de commettre aucun désordre dans les lieux où l’on ne résisterait point. Leur armée se présenta ensuite devant Saint-Quentin où elle fit halte pendant un jour et demi ; après quoi, elle est allée assiéger Le Catelet, ce qui obligea M. le Cardinal de partir de Compiègne bien accompagné pour aller à La Fère porter de l’argent à l’armée que le maréchal du Plessis y assemble, et résoudre si l’on doit tenter le secours de cette place, laquelle pourra tenir quelque temps, M. de Vandy {d} l’ayant assez bien munie, ou si l’on doit faire diversion aux ennemis par l’attaque de quelques-unes de leurs places. Son Éminence y a mené M. le maréchal de Rantzau pour assister au Conseil, après lequel elle retourna le 15 à onze heures du soir à Compiègne pour venir ici lundi prochain avec Leurs Majestés et se disposer pour le voyage de Guyenne ; quoique plusieurs croient qu’elles ne passeront pas dans Paris et qu’elles iront passer la Marne à Meaux et la Seine à Melun, pour séjourner deux ou trois jours à Fontainebleau et delà, prendre le chemin d’Orléans. »


  1. V. note [48], lettre 229.

  2. Adjugées.

  3. À une trentaine de kilomètres de là.

  4. V. note [3], lettre 234.

2.

Dubuisson-Aubenay (Journal des guerres civiles, tome i, page 270, juin 1650) :

« Lundi 6, bruit {a} que Porto-Longone est rendu à l’armée espagnole et qu’un chevalier de Malte est ici passé, portant cette nouvelle en cour. Autres disent que c’est Piombino seulement, et que Porto-Longone tient et tiendra, ayant quinze cents soldats qui le défendent et cent braves officiers dedans de bonnes et grandes fortifications. Lorsque nous le prîmes en l’an 1646, ces fortifications n’y étaient point et il n’y avait que quatre cents hommes dedans. ».


  1. Faux bruit.

Piombino est un port de Toscane, séparée de l’île d’Elbe par un canal large d’une dizaine de kilomètres. Vers le 20 juin, la garnison française qui en occupait le château depuis octobre 1646 (prise de Piombino et Porto-Longone par La Meilleraye, v. note [9], lettre 135) rendit la place aux Espagnols, commandés par Don Juan d’Autriche.

3.

Claude-Absalon-Jean-Baptiste d’Apremont, baron puis marquis de Vandy, précédemment gouverneur de Jametz (v. note [12], lettre 219), l’était alors du Catelet depuis trois semaines. Il mourut en 1689, après une belle carrière militaire au service fidèle de la Couronne.

Journal de la Fronde (volume i, fo 238 vo, 17 juin 1650) :

« Ce matin la nouvelle est venue que M. de Vandy ayant résolu de résister dans Le Catelet jusqu’à l’extrémité, à cause qu’il n’était assiégé que par 8 000 hommes, savoir 4 000 du corps d’armée du marquis Sfrondati et 4 000 Lorrains qui l’avaient joint. La garnison de cette place, envers laquelle il n’avait point eu encore du crédit, n’ayant eu le gouvernement que depuis peu, lui déclara hautement qu’elle ne voulait point se faire égorger par les ennemis et que, ne leur pouvant pas résister, il fallait qu’il fît capitulation de bonne heure, autrement que la garnison la ferait sans lui ; sur quoi il frappa quelques soldats de ceux qui avaient été les plus hardis à lui parler de la sorte, n’y ayant que fort peu d’officiers ; ce qu’ayant obligé les autres à mettre l’épée à la main contre lui, il en tua deux de sa main et fut blessé de deux coups d’épée et de quelques coups de crosse de mousquet sur le dos ; et ce bruit s’étant un peu apaisé, il se fit porter sur les remparts, tout blessé qu’il était, et fit une capitulation honorable suivant laquelle il sortit le lendemain, 15 au matin, avec armes et bagages, et fut escorté avec la garnison à Saint-Quentin, aux environs duquel les ennemis sont revenus. »

4.

« là d’où ils sont malencontreusement venus » (Catulle, v. note [104], lettre 166).

5.

Retz (Mémoires, pages 628-629) :

« Les nouvelles arrivèrent que MM. de Bouillon et de La Rochefoucauld avaient fait entrer dans Bordeaux {a} Mme la Princesse et M. le Duc, {b} que le cardinal {c} avait laissé entre les mains de Madame sa mère au lieu de le faire nourrir auprès du roi, comme Servien le lui avait conseillé. Ce parlement, dont le plus sage et le plus vieux en ce temps-là jouait gaiement tout son bien en un soir sans faire tort à sa réputation, eut deux spectacles, en une même année, assez extraordinaires. Il vit un prince et une princesse du sang, à genoux au bureau, lui demandant justice, et il fut assez fou, si l’on peut parler ainsi d’une compagnie en corps, pour faire apporter sur le même bureau une hostie consacrée que les soldats des troupes de M. d’Épernon avaient laissé tomber d’un ciboire qui avait été volé. Le parlement de Bordeaux ne fut pas fâché de ce que le peuple avait donné entrée à M. le Duc, mais il garda pourtant beaucoup plus de mesures qu’il n’appartenait et au climat, et à l’humeur où il était contre M. d’Épernon. Il ordonna que Mme la Princesse et M. le Duc, et MM. de Bouillon et de La Rochefoucauld auraient liberté de demeurer dans Bordeaux, à condition qu’ils donneraient leur parole de n’y rien entreprendre contre le service du roi ; et que cependant, la requête de Mme la Princesse serait envoyée à Sa Majesté et très humbles remontrances lui seraient faites sur la détention de Messieurs les princes. Le président de Gourgues, qui était un des principaux du corps et qui eût souhaité que l’on eût évité les extrémités, dépêcha un courrier à Senneterre, qui était son ami, avec une lettre de treize pages de chiffre, par laquelle il lui mandait que son parlement n’était pas si emporté que, si le roi voulait révoquer M. d’Épernon, il ne demeurât dans la fidélité ; qu’il lui en donnait sa parole ; que ce qu’il avait fait jusque-là n’était qu’à cette intention ; mais que, si l’on différait, il ne répondait plus de la compagnie et beaucoup moins du peuple qui, ménagé et appuyé comme il l’était par le parti de Messieurs les princes, se rendrait même dans peu maître du parlement. »


  1. Le 31 mai 1650.

  2. Le duc d’Enghien, fils du Grand Condé.

6.

On a remplacé fideiussoribus (ablatif pluriel du substantif fideiussor, caution) par fidejussorius (adjectif dérivé de ce substantif). Sans y apporter cette correction (mais en jouant sur l’italique pour transformer de fideiussoribus en expression latine correcte), Littré (DLF) a emprunté cette phrase à Guy Patin pour sa définition du mot « sot ». Malgré les précautions prises pour la leur cacher, les libraires de Paris avaient vu la réédition lyonnaise des Opera de Daniel Sennert, qui violait leur privilège de 1641 (v. note [12], lettre 227), et poursuivaient son imprimeur, Marc-Antoine Ravaud, devant le Parlement de Paris.

7.

« portez-vous caution, et vous voilà presque coupable » ; variante de l’adage antique Sponde, noxa præsto est (Εγγυα, παρα δ′ατη) qu’Érasme a commenté (no 597) :

Explicuit Plinius, quid sit spondere. Fidejubemus enim pro eo, cui creditur pecunia et sæpe fit, ut fidejussor cogatur cogatur creditori numerare pecuniam. Fidejubemus et apud judices de sistendo reo atque illo fallente plecuntur vades.

[Pline a expliqué le sens de spondere. Nous nous portons garants pour un homme qui doit de l’argent, et il arrive souvent que celui qui s’est porté garant soit obligé de rembourser lui-même le créditeur. Nous nous portons aussi caution devant les juges de la comparution d’un accusé ; mais si l’accusé n’est pas là, ce sont les répondants qui sont punis]. {a}


  1. Érasme a ici largement extrapolé sur Pline, car la référence qu’il en a fournie dans la phrase précédente (Histoire naturelle, livre vii, chapitre xxxii) est loin de procurer exactement son explication (Littré Pli, volume 1, page 298) :

    Rursus mortales oraculorum societatem dedere Chiloni Lacedæmonio, tria precepta ejus Delphi consecrando, aureis litteris, quæ sunt hæc : Nosse se quemque : et Nihil nimium cupere : Comitemque æris alieni atque litis esse miseriam.

    [D’un autre côté, on a donné même rang qu’aux oracles à Chilon, Lacédémonien, en consacrant en lettres d’or, à Delphes, trois de ses maximes que voici : « Connais-toi toi-même » ; « Ne désire rien de trop » ; « La misère est la compagne des dettes et des procès »].

    Cette troisième maxime de Chilon ne contient même pas le verbe spondere !

Guy Patin semblait oublier qu’il avait lui-même conseillé aux Lyonnais d’imprimer le Sennertus sans guère se soucier du privilège que les Parisiens détenaient sur cet ouvrage (v. note [15], lettre 192).

8.

« Partout où il ira ».

9.

V. notes [63], lettre 211, et [11], lettre 226, pour les discours d’Alexandre More sur la paix et sur Calvin.

10.

Guilhelmi Prynn Angli, armigeri Aulæ Lincolniensis, Fulcimentum gladii Christianorum regum, principum et magistratuum : Quo ipsorum hæreticos, idolatras, schismaticos, sectarum authores, et blasphemos, pro criminis gravitate puniendi, authoritas, ius ac potestas, testimoniis veteris et novi Testamenti, edictis et praxis Christianorum imperatorum, regum, statuum et magistratuum, sanctionibus idem et statutis Regni Angliæ, consensu denique optimorum tam veteris, quam recentioris Ecclesiæ doctorum et politicorum, contra hodiernos Ecclesiæ Anglicanæ turbatores, veterum donastitarum et monasteriensium anabaptistarum æmulos, solidissime vindicantur… [Soutien de William Prynne, écuyer de la cour de Lincoln, au glaive des rois, princes et magistrats chrétiens. Où, contre ceux qui perturbent aujourd’hui l’Église anglicane, contre les émules des anciens schismatiques et des moines anabaptistes, sont très fermement revendiqués leur autorité, leur droit et leur pouvoir de châtier les hérétiques, idolâtres, schismatiques, créateurs de sectes et blasphémateurs pour la gravité de leur crime : en vertu des préceptes de l’ancien et du nouveau Testament, en vertu des édits et usages des empereurs, rois, états et magistrats chrétiens, et aussi en vertu des ordonnances et décrets du royaume d’Angleterre, en vertu enfin de l’accord établi entre les politiques et les meilleurs docteurs de l’Église, tant anciens que modernes…] (sans lieu ni nom, 1649, in‑12o et in‑8o).

Auteur prolifique, William Prynne (Upper Swainswick près de Bath, Somerset 1600-Londres 1669) était un jurisconsulte anglais et apôtre du puritanisme le plus strict. Il passa une bonne partie de sa vie en prison pour s’être successivement attaqué aux abus de l’Église d’Angleterre, de la cour de Charles ier (souverain qu’il finit paradoxalement par défendre au moment de son procès et de sa condamnation à mort) et de la République de Cromwell. En 1634, on lui avait coupé les oreilles pour avoir écrit un virulent pamphlet contre la reine Henriette d’Angleterre. Élu membre du Parlement en novembre 1648, il en avait été évincé par la purge de Pride (v. note [7], lettre 173) le mois suivant, pour se retirer dans le Somerset et y rédiger des libelles contre le Commonwealth qui lui valaient, en juin 1650, d’être à nouveau emprisonné pour trois ans sans procès. Redevenu membre du Parlement en 1660 après la mort de Cromwell, Prynne contribua à la restauration des Stuarts et fut nommé gardien des archives de la Tour de Londres (Plant).

11.

Caspar Bauhin (v. note [7], lettre 159) : Theatrum botanicum, sive historia plantarum ex veterum et recentiorum placitis, propriaque observatione concinnata, liber primus [Amphithéâtre botanique, ou histoire des plantes tirée des ordonnances des anciens et des modernes, et d’une observation particulière et ordonnée ; livre premier] (Bâle, J. König, 1658, in‑fo).

Cet ouvrage ne parut que 30 ans après la mort de son auteur par les soins de son fils, Johann Caspar i Bauhin (père de Johann Caspar ii à qui Guy Patin prêtait alors des livres). Rédigé sur un plan immense, il devait former 12 volumes, comprenant l’histoire générale des plantes et toutes leurs familles naturelles. Le premier volume seul a vu le jour. On y trouve la famille des cypérées, celle des joncs, une partie de celle des graminées, mêlée avec les deux précédentes, et une portion de celle des liliacées. Le livre contient 230 figures (A.‑J.‑L. Jourdan in Panckoucke).

12.

V. note [16], lettre 146, pour cet ouvrage de Claude i Saumaise sur la transsubstantiation, contre Grotius (mort en 1645), publié sous le pseudonyme de Simplicius Verinus en 1646 à Leyde (rebaptisée Heiligenstadt [Ville des saints] pour l’occasion).

13.

Lodovico Contarini (mort en 1653), issu d’une grande famille de la noblesse vénitienne, était secrétaire de l’ambassadeur de Venise à Paris, Morosini (alors parti accompagner la cour en Guyenne). Contarini avait précédemment représenté la République à Münster pour négocier la paix de Westphalie.

Le 23 septembre 1650, Mazarin écrivait de Bourg à Le Tellier (Lettres, volume iii, page 811) :

« L’ambassadeur de Venise s’en retourne. {a} Il m’a semblé un peu piqué de ce qu’on a employé en qualité d’agent, dans une affaire si importante, {b} un homme qu’il n’avait laissé {a} que pour se mêler des siennes particulières. »


  1. À Paris.

  2. Que la négociation de la paix.

En septembre suivant, de fausses négociations de paix franco-espagnole allaient s’ouvrir entre le duc d’Orléans et l’archiduc Léopold (v. note [54], lettre 242).

14.

Victor Pallu (v. note [54], lettre 229) : Stadium medicum ad lauream Scholæ Parisiensis, emensum a Victor Pallu Turonensi, eiusdem Facultatis doctore, annis ab homine redempto 1628, 1629, 1630 [Stade médical pour le laurier de la Faculté de Paris, regroupé par Victor Pallu de Tours, docteur de cette même Faculté, pour les années 1628, 1629, 1630 après la rédemption de l’homme (apr. J.‑C.)] (Paris, 1630, Jean Camusat, in‑8o) ; ce titre hiératique n’annonce rien d’autre qu’une compilation de résumés de thèses.

Le principal intérêt du livre est la splendide gravure qui représente la Faculté de médecine de Paris : sous un soleil radieux Hippocrate à gauche et Galien à droite présentent l’écusson aux trois cigognes de la Faculté. On retrouve ces oiseaux dans les trois cartouches qui ornent le bas de la gravure :

  • à gauche, une cigogne tenant en son bec le rameau d’origan, avec la légende Medicina ;

  • au milieu, Præceptores parentum loco habebo [Mes maîtres me tiendront lieu de parents], une mère nourrit bec à bec son cigogneau 

  • à droite, Munimentum ab insidiis [Défense contre les embûches], une paisible cigogne, avec le rameau dans le bec, tournant le dos à un rapace et à un serpent qui s’enfuient.

Au-dessous, ce distique de Victor Pallu, In stemma Scholæ Paris. med. [À la gloire de l’École de médecine de Paris] :

Cur manet hic ? cur non sedes avis advena mutat ?
Miraris ? numquam hinc Phœbus abire solet
.

[Pourquoi reste-t-il ici, pourquoi cet oiseau ne migre-t-il pas à l’étranger ? Jamais Phébus {a} n’a coutume de partir d’ici].


  1. Autre nom d’Apollon, dieu des arts et de la guérison, assimilé au soleil (v. note [8], lettre 997).

15.

« Si tu pouvais rompre ton cruel destin, tu deviendrais Marcellus » (Virgile, Énéide, chant vi, vers 882‑883). Marcus Claudius Marcellus (vers 268-208 av. J.‑C.), illustre capitaine romain, fut l’un des héros de la Deuxième Guerre punique (218-201). Une expédition hardie illustra son premier consulat : il battit les Gaulois sur les bords du Pô, prit Milan et soumit la Gaule cisalpine (222). Envoyé contre Annibal après le désastre de Cannes, il montra, à Nole, qu’on pouvait vaincre le redoutable Carthaginois (216-215). Ensuite, il transporta la guerre en Sicile et après un siège de trois ans, il emporta Syracuse (212) vainement défendue par le génie d’Archimède (qui fut tué dans le sac de la ville, malgré les ordres de Marcellus). Il battit de nouveau Annibal en 210 à Canusium, mais deux ans plus tard il périt dans une embuscade. On l’avait surnommé l’Épée de Rome. Plutarque a écrit sa Vie (G.D.U. xixe s.).

16.

Journal de la Fronde (volume i, fo 234 ro, 10 juin 1650) :

« Hier au matin, M. le duc d’Orléans partit d’ici en relais de carrosses pour aller à Compiègne. M. le garde des sceaux était parti dès avant-hier pour y aller avec le président de Maisons et autres ministres. Ils doivent tous revenir après-demain, après avoir tenu Conseil tant sur la marche des ennemis que pour l’affaire de Bordeaux. Le bruit s’est répandu ce matin dans tout Paris que Son Altesse Royale, étant arrivée à Compiègne, avait fait arrêter le cardinal Mazarin et l’avait fait conduire dans la citadelle d’Amiens, mais cela est faux. » {a}


  1. Dans son post-scriptum, Guy Patin a donné l’explication du bruit qui avait couru.

17.

Ioannis Ludovici Guezii Balzacii carminum libri tres. Eiusdem Epistolæ selectæ. Editore Ægidio Menagio [Trois livres de poèmes de Jean-Louis Guez de Balzac, avec des lettres choisies du même auteur. Édition établie par Gilles Ménage] (Paris, Augustin Courbé, 1650, in‑4o ; seconde édition, id. et ibid. 1651, in‑12o), ouvrage dédié à la reine Christine de Suède. Le Liber adoptivus [Livre adoptif] est une anthologie de 26 poèmes latins sans titre ni signature, qui se trouve pages 211 à 255, après les trois livres de Carmina et avant les Epistolæ. Dans sa préface de 14 vers, intitulée Rus et lusus rustici ad Ioannem Capelanum [Campagne et jeux rustiques à l’adresse de Jean Chapelain (v. note [15], lettre 349)], Balzac annonce ses emprunts :

Accipe selectos alieni Ruris honores,
Quæque tulit docto vomere cultus ager
;
[Acceptez ici les hommages d’une autre campagne, et qu’a produits un champ labouré par un docte soc].

Le premier poème (pages 213‑215), que Guy Patin attribuait à Marc-Antoine Muret, commence par deux vers,

O delicati blanda ruris otia
Curis et ambitu procul
,
[Ô repos d’une délicieuse campagne, loin des soucis et de la brigue],

et s’achève sur ces six autres :

Utinam mihi olim, flore cum primo rudes
Iuuenta opacaret genas,
Amicus aliquis ista montrasset senex,
Quæ nunc tibi ipse cantito :
Non ego perisse lustra tot in Aula mihi
Vanis dolorem questibus
.

[Il a plu aux dieux qu’un jour, quand la jeunesse a obscurci de duvet mes joues naïves, quelque vieillard de mes amis m’ait montré ces choses que je chante aujourd’hui pour toi : visite pour moi la cour et fais que ma douleur ne s’évanouisse pas entièrement en vaines plaintes].

Tallemant des Réaux (Historiettes, tome ii, page 49) a eu la dent encore plus dure que Guy Patin quand il a parlé de la réédition des Carminum en 1651 :

« Il {a} a eu aussi une bonne fantaisie de faire imprimer ces vers-là en petit, {b} croyant que le monde souhaitait cela avec passion. M. Conrart lui manda que Courbé {c} était disposé à le satisfaire, mais qu’il était obligé de lui mander que ses vers ne se vendaient point et qu’on n’en avait vendu qu’un seul exemplaire. Balzac répondit en ces mots : “ Si j’étais aussi amoureux de la gloire que je l’ai été autrefois, votre lettre me serait une grande mortification. ” Il fallut pourtant faire cette impression en petit [parce qu’ils ne se vendirent point in‑4o. On n’en avait vendu qu’un seul exemplaire ; et il se consolait en lisant sur le petit livre : Deuxième édition. Il fut bien mortifié de ce que la reine de Suède ne goûtait pas ses ouvrages. Il ne cessa pas pourtant de la louer, ou du moins ne changea-t-il pas ce qu’il avait fait à sa louange ; témoin l’Aristippe] ; {d} il se consola en voyant Editio secunda. Il a fait mettre au commencement que le libraire l’a voulu absolument. Il voulait obliger Ménage à dire plus de choses à sa louange dans l’épître qu’il fit à la reine de Suède en lui dédiant les vers latins de Balzac. Il y a au bout de ce livre ce qu’il appelle liber adoptivus, sans expliquer que ce sont diverses pièces d’auteurs, ou qu’il ne connaît point ou dont il dissimule le nom. Il n’a pourtant pas mal fait, car il n’y a guère que cela de bon dans son livre. »


  1. Balzac.

  2. in‑12o.

  3. Le libraire Augustin Courbé.

  4. Tallemant a biffé le passage entre crochets ; v. note [47], lettre 303, pour l’Aristippe de Balzac (1658).

18.

Guise (Aisne) se situe à mi-chemin entre La Capelle et Saint-Quentin. La nouvelle de sa prise était fausse (mais non celle de son incendie) : les troupes espagnoles et celles de Turenne l’assiégeaient bel et bien, mais ce fut un échec.

Journal de la Fronde (volume i, fo 242 ro et vo, 24 juin 1650) :

« Après la prise du Catelet, les ennemis furent assiéger Guise avec la plupart de leur armée, ayant laissé un parti de cavalerie vers La Capelle, ce qui a obligé M. le Cardinal de partir de Compiègne le 19 afin d’accommoder le différend qu’il y avait pour le commandement entre les lieutenants généraux, les uns ne voulant pas céder aux autres ; et cette affaire ayant été réglée en sorte qu’ils doivent commander chacun à son tour, Son Éminence s’en revint avant-hier à Compiègne ; mais elle est retournée aujourd’hui à La Fère, voyant que cette mésintelligence continuait et qu’ils refusaient d’obéir au maréchal du Plessis et que les troupes ne voulaient pas combattre si on ne leur donnait une montrée, {a} et que d’ailleurs il n’y a pas encore assez d’officiers pour soutenir l’armée, laquelle néanmoins se devait mettre en campagne, forte de 20 mille hommes pour aller poster entre Guise et Landrecies, soit pour donner bataille, soit pour tenter le secours de Guise ou du moins, pour empêcher les convois qui viennent de Cambrai aux ennemis. Cependant, M. de Pridieu, aussitôt qu’il sut qu’il était investi, {b} mit le feu dans la ville basse après avoir obligé les habitants à se retirer, partie dans la haute ville et partie dans le château, où ils se sont si bien retranchés qu’ils se défendent facilement, et les ennemis qui croyaient prendre cette place d’emblée ont été obligés d’y faire des lignes de circonvallation ; mais il n’y a point d’avis qu’ils aient encore ouvert la tranchée. Ils ont cependant grande disette de pain, dont ils n’avaient point fait de provision, pensant en avoir grande quantité. Il y en a de cuit dans la place, avec un magasin de blé que M. Tiran, intendant des vivres, y avait mis pour notre armée. Ils doivent avoir reconnu que cette entreprise n’est pas facile puisqu’ils ont renvoyé leur bagage et une partie de leur artillerie à Cambrai, et qu’ils pestent fort contre le maréchal de Turenne qui les a engagés en ce siège après les avoir assurés qu’il ne durerait pas plus que celui du Catelet, où il n’y avait que 200 hommes au lieu qu’il y a 4 000 dans Guise. »


  1. Descente sur les lieux pour vérifier ce qui est contentieux.

  2. Du commandement de Guise.

19.

Correction de Patin, qui a remplacé « s’est déclaré pour M. le Prince » par « est malgré tout » (quoi qu’on fasse). Le maréchal de Gramont (v. note [14], lettre 39) resta fidèle à la Couronne durant toute la Fronde.

20.

Guy Patin confirmait l’épidémie de typhus qui sévissait alors à Paris (v. note [56], lettre 229).

21.

Thibaud de Lavie (1608-Pessac 1684) avait été nommé second avocat général du parlement de Bordeaux en 1635. Il succéda en 1655 à son père, Bernard de Lavie, comme premier président du parlement de Guyenne. Opposé à la rébellion bordelaise, il tenta en vain de fermer les portes à la princesse de Condé.

Journal de la Fronde (volume i, fos 227 ro et vo, et  236 vo et 237 ro, Paris, juin 1650) :

« On a su, par un courrier extraordinaire qui arriva ici hier au soir, {a} que M. de Lavie étant arrivé à Bordeaux, avait couru grand risque d’être assommé par le peuple qui avait su qu’il avait été de concert avec le jurat Constant dans l’accommodement qui s’était fait ici sans les autres députés ; et qu’outre cela, il avait été fort maltraité de parole par la plupart de ses confrères dans le parlement lorsqu’il avait voulu faire son rapport de ce prétendu accommodement et exposer en même temps une déclaration du roi dont il était chargé pour la faire vérifier, par laquelle outre M. de Bouillon et Mme la Princesse, le marquis de Lusignan est déclaré criminel de lèse-majesté. Il ne laissa pas de faire son rapport de tout ce qui concernait son instruction ; mais après avoir été fort blâmé tant de n’avoir point demandé l’exclusion de M. d’Épernon que de ce qu’il n’avait apporté aucune lettre des autres députés, auxquels il avait renvoyé celles dont ils l’avaient chargé, après les avoir ouvertes en chemin, à cause qu’elles contenaient des plaintes de son procédé, il ne put rien obtenir et fut désavoué. Ce courrier a ajouté que cela avait si fort irrité le peuple que le parlement n’en était plus le maître et qu’on avait osé donner décret contre le marquis de Lusignan ; qu’on criait hautement que puisqu’à la cour on ne voulait pas accorder l’exclusion du duc d’Épernon, il fallait le chasser de force et accepter à cette fin les offres de Mme la Princesse, du duc de Bouillon et de tous ceux qui voudraient leur donner secours, même des Espagnols qui, dans l’espérance de voir derechef le feu dans cette province, ont fait avancer 5 000 hommes à Fontarrabie en attendant la prise de Libourne, où ils prétendent les débarquer, n’ayant pu avoir Blaye ; qu’enfin tous les esprits du parlement étaient disposés à consentir à la réception de Mme la Princesse et se liguer avec elle, autant pour demander la liberté des princes que pour l’exclusion de M. d’Épernon ; et que si on ne le rappelle promptement, il ne sera plus temps de le faire après qu’on aura traité avec cette princesse. […]
On a eu nouvelle, par un autre courrier extraordinaire qui arriva ici le 14, venant de Bordeaux, que sur les plaintes que Mme la Princesse y faisait du procédé de l’avocat général Lavie, lequel s’opposait dans le parlement à tout ce qu’elle prétendait d’y obtenir, le marquis de Sauvebœuf y avait fait ramasser de nuit quelque menu peuple et l’avait conduit dans la maison de celui-ci, qui pour éviter le fureur de ce peuple, se sauva dans le couvent des Feuillants et delà, se retira à Blaye ; et que sur cela, le parlement avait dépêché des commissaires pour en informer, lesquels avaient fait mettre en prison sept ou huit de ces mutins, à qui l’on faisait le procès. »


  1. 3 juin.

22.

C’était la suite (v. note [14], lettre 233) de la procédure engagée devant le Parlement pour l’enlèvement du duc de Richelieu par sa tante, la duchesse d’Aiguillon (Journal de la Fronde, volume i, fo 240 ro et vo, juin 1650) :

« Le 20, Mme de Richelieu {a} présenta sa requête par laquelle, après avoir représenté que Mme d’Aiguillon continuait ses violences et méprisait l’autorité du Parlement, n’ayant pas voulu souffrir que les commissaires exécutassent l’arrêt du 18, {b} elle demandait que cette duchesse fût contrainte par corps à représenter la personne de ce duc et le mettre en liberté ; mais il ne fut rien dit là-dessus jusqu’au lendemain 21, qu’il fût arrêté que Mme d’Aiguillon mettrait en liberté le duc de Richelieu dans ce jour-là, à peine de cent mille livres d’amende, et que les mêmes commissaires qui avaient été au Petit Luxembourg seraient députés à M. le duc d’Orléans pour lui donner part de cette résolution, laquelle ils arrêtèrent de ne point signer jusqu’à ce qu’ils auraient réponse de Son Altesse Royale là-dessus. Mme d’Aiguillon ayant été avertie, fut aussitôt trouver Sadite Altesse avec qui elle eut conférence particulière ; et ensuite, MM. Doujat et Ménardeau y étant allé, Son Altesse Royale leur dit qu’elle leur rendrait réponse à quatre heures après midi. Cependant le Conseil s’étant tenu dans le palais d’Orléans, il fut arrêté que, Messieurs du Parlement s’étant comportés dans cette conjoncture avec modération, les parties viendraient en personne au Conseil pour être ouïes et que cependant, {c} les choses demeureraient en état qu’elles étaient. Sur cela, Mme d’Aiguillon ayant été mandée la première dans ledit palais avec le duc de Richelieu, qu’elle fit passer par le jardin, et ayant été ouïs, Mme de Richelieu vint ensuite accompagnée de quantité de braves parents et amis de sa Maison ; après quoi il fut résolu par le Conseil que le duc de Richelieu serait mis en dépôt entre les mains de M. de La Frète, capitaine des gardes de Son Altesse Royale, à la maison duquel il fut mené, et Messieurs du Parlement l’y allèrent interroger sur son enlèvement ; à quoi il répondit qu’il n’avait point été enlevé et que Madame sa tante l’ayant été trouver au bourg de La Chapelle, il lui avait donné la main et il était entré en carrosse avec elle pour s’en revenir ; et que depuis, il n’avait pas eu la liberté de sortir de la maison de sa tante ; et que, quant à son mariage, il le croyait bon et qu’il voulait sa femme. M. du Coudray-Montpensier, parent de celle-ci, l’étant allé voir peu après, il le pria d’assurer sa femme qu’elle ne se mît point en peine de cette affaire et qu’il ne la répudierait jamais. Depuis, elle et Mme d’Aiguillon le vont voir chacune à son tour quand bon leur semble, et MM. de Miossens, de Vigean et de Fors dînèrent avant-hier {d} avec lui. M. de La Frète le laissa promener hier au soir dans le jardin du palais d’Orléans, le faisant bien garder. »


  1. Anne de Pons, épouse du duc.

  2. L’obligeant à leur permettre d’interroger son neveu.

  3. En attendant.

  4. 22 juin.

23.

V. note [16], lettre 193.

a.

Ms BnF no 9357, fo 96 ; Reveillé-Parise no ccxxix (tome ii, pages 23‑26) ; Jestaz no 35 (tome i, pages 684‑689).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 21 juin 1650.
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(Consulté le 27.11.2020)

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