L. 5.  >
À Claude II Belin, le 18 octobre 1630

Monsieur, [a][1]

J’ai reçu la vôtre datée du 12e du présent mois, par laquelle me mandez que m’avez par ci-devant récrit par un particulier avec une thèse de médecine, [2] mais je n’ai reçu ni l’un, ni l’autre et vous prie de vous enquérir de ce particulier ce qu’il en aura fait, n’ayant rien reçu. Quant à ce que me mandez de la peste, [1][3][4] je vous dirai qu’en aucun lieu de cette ville, ni même dans les deux hôpitaux de peste, il n’y a aucun médecin, par l’avarice de Messieurs de la police, au grand détriment du public, totumque istud negotium, magno plebeculæ damno, ignoris tonsoribus committitur ; [2][5] si bien que nul médecin n’est employé à la peste en cette ville. Il n’y en a pourtant aucun de notre Compagnie qui puisse dire depuis le mois de juillet n’en avoir vu, trouvé ou découvert presque tous les jours quelqu’un qui en fût atteint, car elle a été ici fort commune. Je sais bien que pour ma part j’en ai trouvé plus de soixante en divers endroits, lesquels, depuis mon rapport, ont été menés aux hôpitaux de Saint-Louis [6] ou de Saint-Marceau, [3] où il en est mort une grande quantité. Mes autres compagnons en font de même et depuis que le mal est avéré, n’y retournent plus, non tant pour la peur qu’ils aient de la gagner (cum ipsum contagium, nisi probe et perite intelligatur, sit merum Arabum et pharmacopolarum figmentum, ut ficta sua cardiaca facilius obtundant), [4][7] que peur du scandale, et que ces visites, que le peuple croit si dangereuses, ne les décrient[5][8] Il y a eu ici depuis Pâques une grande quantité de fièvres malignes [9] qui ont été autant de pestes couvertes, que l’on n’a point nommées pestes que quand on a vu des bubons ou charbons [10] y survenir, [6][11][12] encore qu’elles ne fussent en rien du tout moins contagieuses que la peste ; et ratione causæ quæ fuit in utroque excellens et eximia putredo et ratione symptomatum, quæ in utroque fuerint gravissima[7] Pour tout antidote, [13] je m’en fie, après la grâce de Dieu qui assiste toujours ceux qui servent le public, à n’être ni pléthorique, [14] ni cacochyme, [8][15] ni à faire aucun excès ; et ne crois non plus à la thériaque, [16] mithridate, [17] alkermès, [18] hyacinthe, [19] bézoard, [20] corne de licorne, [9][21][22] qu’à des cornes de bœuf, cum ficta illa remedia, cum suis occultis qualitatibus (quæ revera nullæ sunt) nulla virtute magis polleant quam ægrorum loculos exhauriendi, ut pharmacopœos ditent. Sed de hac re plura alias[10][23] Si désirez que je vous en dise davantage sur quelque point particulier, mandez-le moi, je suis tout prêt, etiam in promptu, omnium Arabum in hoc casu doctrinam refellere[11] Je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.

Patin.

De Paris, ce 18e d’octobre 1631.

M. Seguin [24][25] le jeune vous baise les mains et vous prie de vous souvenir des livres qu’avez promis d’envoyer ici à moi pour lui être rendus à Monsieur son oncle. [12][26][27] Délivrez-les à quelque voiturier qui en ait du soin et qui soit sûr, nous lui donnerons tout contentement pour sa peine.


1.

Pour Furetière, la Peste est une :

« maladie contagieuse et ordinairement mortelle ; < elle > est appelée par Galien bête sauvage, ennemie mortelle de la vie des hommes, des animaux, et même des plantes et des arbres. {a} On l’appelle épidémie, quand la corruption vient de l’air, qui fait mourir en peu de temps et en peu de lieu une grande quantité de peuple. La peste est accompagnée de fièvre, bubons, charbons, pourpre, {b} flux de ventre, délire, frénésie, douleur mordicante d’estomac, palpitation de cœur, {c} pesanteur de membres, et de tant d’autres accidents qu’à peine peut-on voir deux malades qui aient les mêmes symptômes ; ce qui lui a fait donner divers noms, comme fièvre pestilente, caguesangue, {d} coqueluche, sueur anglaise, trousse-galant, bosse, charbon, pourpre, etc. La peste, suivant l’opinion de Willis, est un venin qui se répand en l’air, qui s’attaquant aux esprits, au sang, au suc nerveux et aux parties solides, les remplit de pourriture, de taches, de pustules, de bubons et de charbons. {e} M. Le Duc, médecin français, pour se garantir de la peste, appliquait quatre crapauds séchés sur les aines et sous les aisselles, qui lui servaient de vésicatoires. {f} Le vrai remède contre la peste, c’est de fuir de bonne heure et de revenir tard. La peste, la guerre et la famine sont les trois fléaux de Dieu. David choisit pour son châtiment trois jours de peste. La peste fait de grandes désolations dans les pays chauds ; cependant, la peste est une maladie inconnue aux Indiens, mais ils ont d’autres maladies dangereuses et pires. »


  1. Je n’ai pas trouvé ce surnom de la peste dans Galien, mais Furetière empruntait au xxiie livre des œuvres d’Ambroise Paré, « traitant de la peste », chapitre i, Description de la peste, page 816 (édition de Paris, 1628, v. note [15], lettre 7) :

    « Peste est une maladie venant de l’ire de Dieu, furieuse, tempestative, hâtive, monstrueuse, et épouvantable, contagieuse, terribe, appelée de Galien bête sauvage, farouche et fort cruelle, ennemie mortelle de la vie des hommes, et de plusieurs bêtes, plantes et arbres. »

  2. Purpura.

  3. V. note [5] de l’observation viii.

  4. Mauvais sang.

  5. V. infra note [6].

  6. V. note [39], lettre 246.

Ce que Furetière et Guy Patin appelaient peste ajoutait la plupart des fièvres hautement contagieuses (comme le typhus, v. note [28], lettre 172), et souvent mortelles, à la peste moderne. Le microbe responsable de celle-là est une bactérie, Yersinia pestis, découverte par Alexandre Yersin en 1894. Ses hôtes naturels sont les petits rongeurs qui se la transmettent essentiellement par leurs puces. La contamination humaine est liée à la morsure d’une puce infectée ou à celle d’un pou de corps qui a parasité un pestiféré. On classe la peste humaine en trois formes principales :

  • la peste bubonique est caractérisée par la formation d’un bubon, gonflement inflammatoire et douloureux d’un ganglion lymphatique (lymphonœud) de l’aine, de l’aisselle ou du cou ;

  • la peste septicémique est une généralisation de l’infection à l’ensemble du corps, rapidement mortelle, qui succède à la bubonique ou qui peut se développer d’emblée (fièvre dite synoque putride, v. note [3], lettre latine 104) ;

  • la peste pneumonique est la seule contagieuse d’homme à homme, c’est une infection pulmonaire grave et destructrice.

Tout en décroissant peu à peu, la peste a profondément affecté le peuplement et l’histoire de la chrétienté du xive au xviiie s. (Hildesheimer a, pages 239‑240) :

« Depuis la Grande Peste de 1348, catastrophe démographique qui priva l’Europe du tiers à la moitié de sa population, elle n’a cessé de sévir par poussées successives de plus en plus espacées dans le temps. Pour l’Europe, où elle ne se maintient pas de façon durable et spontanée, mais est importée des pays méditerranéens sud-orientaux, on dénombre, entre 1347 et 1772, 31 poussées séparées par 38 rémissions réparties en trois grandes périodes :

  • 1347-1534 (soit 188 ans), des cycles réguliers avec une poussée tous les 9 à 11 ans ;

  • 1536-1683 (soit 148 ans), 11 grandes poussées (et 5 annexes) à intervalles plus irréguliers de 7 à 31 ans ;

  • 1684-1772 (soit 88 ans), trois épisodes restreints et localisés.

La peste n’était pas la seule affection pesant sur l’humanité souffrante. Dysenteries, fièvres, paludisme sévissaient en permanence. {a} La variole ou “ petite vérole ” {b} constituait en quelque sorte l’“ anti-peste ” par son mode d’action moins spectaculaire et plus diffus, par son effet démographique silencieux mais d’une efficacité redoutable (elle élimine les générations à la base sans sabrer dans la masse de la population) et par son intégration à la vie quotidienne ; succédant à la peste, elle deviendra la grande tueuse du xviiie siècle. »


  1. On peut y ajouter la tuberculose, dont les ravages permanents n’ont acquis un nom qu’au xixe s.

  2. V. note [4], lettre 81.

J’ai attribué à la peste la mort d’au moins deux correspondants de Patin :

Devenue rare de nos jours (quelque 40 000 cas mondiaux de 1987 à 2001, dont près de la moitié à Madagascar), la peste peut être prévenue par un vaccin et guérie par un traitement antibiotique.

2.

« et toute cette affaire est confiée à des barbiers ignares, au grand dam du menu peuple ».

3.

Ces deux hôpitaux étaient situés hors les murs de la ville.

  • Sur la rive gauche de la Seine, le sanitat de Saint-Marceau (ou Saint-Marcel, aux confins du faubourg de même nom, v. note [3], lettre 211), encore appelé hôpital de la Santé, avait ouvert en 1606 au Petit Gentilly (sur l’emplacement de l’actuelle prison). Il accueillit exclusivement des pestiférés jusqu’en 1636.

  • Sur la rive droite, l’hôpital Saint-Louis, dans le faubourg du Temple, avait été fondé par un édit royal de 1607. C’est l’hôpital actuel de ce nom, dont on peut toujours admirer l’architecture intérieure (carré historique, chapelle). Il fut bâti en quatre années d’après les plans de Pierre Villefaux, mais ne fut ouvert aux malades qu’en 1619.

4.

« parce que la contagion elle-même, à moins d’être exactement et savamment comprise [v. note [6], lettre 7], est une pure chimère des Arabes et des pharmaciens, pour mieux nous rebattre les oreilles avec leurs prétendus remèdes cardiaques [v. note [28], lettre 101] ».

Comme bien des médecins de Paris à son époque, Guy Patin a constamment affiché un hostile mépris à l’encontre de la « médecine des Arabes (ou Arabistes) ». Voici, à titre d’exemple extrême, ce qu’en écrivait (anonymement) Jean ii Riolan (pages 98‑99 des Curieuses recherches sur les écoles en médecine de Paris et de Montpellier…, 1651, v. note [13], lettre 177) à l’intention de Siméon Courtaud (professeur de la Faculté de médecine de Montpellier, qui défendait la médecine des Arabes, v. note [19], lettre 128) :

« Si nous croyons Fernel, que vous aurez pour suspect, étant de notre Compagnie, les Arabes ont corrompu notre médecine ; ils ont plutôt formé des apothicaires, ou charlatans, que de vrais médecins. Ils ont écrit la curation des maladies tout autrement que les Grecs, et ont tellement embrouillé les règles de la médecine, pour les évacuations, qu’on ne sait quels remèdes on doit suivre. Ils nous ont laissé des compositions de médicaments si mal bâtis, sans jugement et raison, que cela ressent plutôt son médecin empirique que rationnel. Je puis dire qu’un médicament de la médecine arabesque, selon le proverbe ancien, Arabice olet, {a} c’est-à-dire qu’il est dangereux. Et je puis rapporter à mon propos ce qu’a dit Pline de l’Arabie, Felix appellatur Arabia, falsa et ingrata cognominis, quæ hoc acceptum superis ferat, cum plus ex eo inferis debeat : {b} heureuse Arabie pour dépeupler le monde. Après cela vantez-vous de la médecine des Arabes, que vous possédez absolument. Je dis plus, qu’étant ennemis des chrétiens, plutôt par malice que par ignorance, ils nous ont gâté la médecine et l’ont très mal décrite, pour nous faire mourir. »

  1. « sent les parfums d’Arabie » (expression empruntée à Pompeius Festus, La Signification des mots, livre i, v. note [13], lettre 460).

  2. « On l’appelle Heureuse Arabie, surnom frelaté et ingrat, qu’elle croit tenir du ciel, et qu’elle doit bien plus aux enfers » (Pline, Histoire naturelle, livre xii, chapitre xli). On appellait Heureuse l’Arabie méridionale (actuel Yémen), par contraste avec les parties septentrionales de la péninsule arabique, que les anciens Romains disaient Déserte et Pétreuse.

La « médecine arabesque » n’en a pas moins tenu une place capitale dans l’histoire. Après une longue phase superstitieuse et magique, la médecine trouva ses premières assises scientifiques chez les Grecs, qui transformèrent les maladies en phénomènes naturels, dont il convenait de fonder l’étude sur l’observation. Le Corpus hippocratique (ve au iie s. av. J.‑C., v. note [6], lettre 6) fut la pierre fondatrice de l’ensemble qui se développa brillamment sur les rives de la Méditerranée orientale jusqu’à l’époque de Galien (iie s. apr. J.‑C.). Tandis que s’y répandait le christianisme, le déclin vint ensuite en Occident, avec un retour aux interprétations religieuses, « préhippocratiques », et aux cures miraculeuses.

Vers le viiie s., quand l’Europe médiévale délaissa le soin des malades à des moines sans formation médicale, les Arabes prirent le relais du progrès. Au Proche-Orient (Perse, Syrie, Mésopotamie), au nord de l’Afrique et en Espagne, de nombreux médecins, mahométans, juifs ou chrétiens nestoriens (v. notule {c‑iii}note [8], lettre 125), soutenus par des califes éclairés, captèrent et développèrent l’héritage grec pour le transmettre à l’Europe quand la lueur du savoir s’y ralluma, avec la création de l’École de Salerne, au xie s. (v. note [4], lettre 12), Constantin l’Africain (v. note [55], lettre latine 351) faisant alors le trait d’union entre les deux cultures.

Parmi tous ceux qui favorisèrent et embellirent la médecine antique, brillent les noms du prêtre alexandrin Ahrun (viie s.), des Persans Rhazès (ixexe s.) et Avicenne (xie s.), ou des Andalous Abulcasis (xe s.) et Averrhoës (xiie s.). La contribution la plus éclatante des Arabes – et c’est bien ce que Patin, Riolan et bien d’autres leur reprochaient surtout – fut de perfectionner, et même rénover la pharmacie en y introduisant la chimie, avec quantité de médicaments que l’Antiquité avait négligés ou n’avait pas connus (v. note [22], lettre 79). Sabor-Ebn-Sahel, directeur de l’École de Dschondisabour (en Perse), a publié, dans la seconde moitié du ixe s., sous le titre de Krabadin (ou Grabadin), le premier dispensaire (v. note [3], lettre 15) qui ait jamais paru, et qui fut imité plusieurs fois par la suite ; celui d’Abou’l-Hassan-Hebatollah-Ebno’Talmid, médecin du calife de Bagdad, jouissait d’une grande célébrité au xiie s. et servit de règle aux apothicaires arabes.

Le vocabulaire médical en a gardé maintes traces : antimoine (athmoud), alcool (alkohal), julep (djousab, eau de rose en persan), sirop (schirab), bézoard (badezohr), etc.

5.

À l’aide d’un argument bien spécieux, Guy Patin faisait ici l’esprit fort (v. seconde notule {a}, note [1] du Faux Patiniana II‑4), et rejetait sur la peur stupide du peuple la crainte que les médecins avaient de la peste. Il allait d’ailleurs se dédire dans les phrases qui suivent, en convenant de la grande contagiosité de la peste (le vrai motif des médecins pour se garder d’aller en soigner les victimes).

6.

Quel qu’en soit le type, intermittent ou continu, une fièvre était qualifiée de maligne quand elle s’accompagnait « de venin, de pourpre, etc. et d’accidents plus fâcheux que le pouls ne semble l’indiquer » (Académie). Des signes de souffrance cérébrale (délire, stupeur, convulsions, coma, etc.) en marquaient très souvent la gravité. Les causes principales étaient la peste et le typhus (v. note [28], lettre 172).

Bubon (Furetière) :

« grosse bube ou tumeur qui vient à suppuration et qui est souvent une peste ou un effet du mal vénérien, qui paraît dans les aines. Galien appelle généralement bubon, tout phlegmon qui survient aux glandes ou émonctoires ; {a} mais Fernel le réduit à ceux qui viennent aux aines. Les médecins dérivent ce mot du grec boubon qui signifie les aines, où les bubons viennent d’ordinaire. » {b}


  1. Galien a parlé des bubons et divers endroits, et notamment dans son commentaire sur le livre ii des Épidémies d’Hippocrate (Kühn, volume 17a ; page 411, traduit du grec) :

    Enimvero si febres ex glandularum inflammatione creata manifestam causam sortiantur, aut etiam diariæ sint, minime suspectæ habentur. Bubones autem febribus supervenientes, deteriores existunt, quod ob viscerum phlegmonem et magnam humorum putredinem procreari videantur, quales in pestilenti statu malignis febribus suboriuntur. Et vero glandularum tum tumores in febribus diuturnum affectum declarant, ut hoc modo in Coacis scriptum est. In febribus bubonis dolor morbum diuturnum significat. Id autem accidit quia magnam malignorum humorum copiam habent, ex quibus potissimum tamquam ex materia febris accenditur. Quo si ab initio decrescant, pejores judicantur, quod tum imbecillas, tum prostratas esse vires testentur. Propterea dixit ipse, abscessus veluti bubones signum quidem esse progressus habentium ex aliorum visceribus præsertim insidentium. At hi maligni sunt.

    [De fait, si les fièvres dues à une inflammation établie dans les glandes dépendent d’une cause manifeste ou sont éphémères, elles sont à tenir pour fort peu suspectes. {i} Cependant des bubons qui s’ajoutent aux fièvres s’avèrent pires car ils sembleraient exprimer un phlegmon des viscères et une grande putréfaction des humeurs, comme il en naît dans les fièvres malignes en lien avec un état pestilentiel : au cours des fièvres, les tumeurs des glandes expriment une affection de longue durée, ainsi qu’il l’a écrit dans les Coaques. {ii} Lors des fièvres, un bubon douloureux traduit une affection prolongée, car de telles enflures contiennent une grande abondance d’humeurs malignes, qui les enflamme, comme si elle émanait directement de la matière fébrile. On les juge péjoratives quand leur volume va diminuant parce qu’elles attestent alors de forces affaiblies ou abattues. C’est pourquoi, dit-il, {iii} abcès comme bubons signent les progrès de ce que contiennent les autres viscères et surtout de ce qui vient s’y déposer. Ils sont donc malins]. {iv}

    1. Galien rangeait probablement là les bubons des infections bénignes (incluant les amygdales), particulièrement celles qui sont communes durant l’enfance ; mais ce n’est qu’une bienveillante interprétation moderne.

    2. Hippocrate dans ses Prénotions coaques.

    3. Hippocrate dans le livre ii des Épidémies que commente Galien.

    4. Ni Hippocrate ni Galien n’ont clairement décrit le ganglion inguinal de la syphilis, satellite du chancre d’inoculation (phase primaire, v. note [9], lettre 122.
  2. On appelle aujourd’hui ces bubons « adénopathies inguinales » : gonflement des lymphonœuds (naguère appelés ganglions lymphatiques) situés dans les aines, mais aussi au cou, dans les aisselles et bien ailleurs dans le corps.

Le charbon est une évolution gangreneuse du bubon pesteux (Furetière) :

« tumeur ou pustule pestilentielle qui vient d’ordinaire aux aines et aux aisselles, il est fait d’un sang gros, noir et corrompu, qui a une qualité maligne, fervente et furieuse. En son commencement il n’est pas plus gros qu’un grain de mil, ou un pois, qui croît en peu de temps en figure ronde et pointue, et cause une douleur intolerable, surtout la nuit. Il enferme une petite vessie, {a} que si on l’ouvre, on y trouve dessous une chair brûlée, comme si on y avait mis un charbon : ce qui est cause que les Anciens lui ont donné ce nom-là. La chair d’alentour est de diverse couleur, rouge, brune, perse, violette, plombée et noirâtre, qui a pourtant une lueur étincelante, comme de la poix noire enflammée : ce qui fait que quelques-uns lui ont donné aussi le nom d’escarboucle. {b} Quelques-uns l’appellent aussi la bosse. »


  1. Vésicule.

  2. Charbon ardent (carbunculus en latin, anthrax en grec), qui est aussi un autre nom du rubis (v. note [1] de l’observation vi).

7.

« en raison tant de la cause qui, dans les deux cas, a été une putréfaction éminente et remarquable, que des symptômes qui, dans les deux cas, ont été gravissimes. »

Les deux cas que Guy Patin distinguait ici étaient les pestes couvertes (larvées ou atypiques, avec seulement de la fièvre) et manifestes (franches ou typiques, avec bubons et charbons).

8.

Emploi de deux adjectifs qui appartenaient au vocabulaire de la médecine humorale, où les maladies internes sont attribuées à un déséquilibre (ou intempérie) entre les quatre humeurs du corps (v. note [4], lettre de Jean de Nully, datée du 21 janvier 1656) : sang (v. note [36], lettre latine 98), bile, mélancolie (bile noire ou atrabile) et phlegme (lymphe).

  • Cacochyme est qualitatif et vient de cacohymie (de kakos, mauvais, et khumos, suc, en grec) : présence et rétention d’une ou plusieurs humeurs viciées (peccantes) à l’intérieur du corps, aboutissant à leur mauvais mélange. V. notule {b}, note [36], lettre latine 98, pour l’euchymie, qui désignait leur bon mélange.

  • Pléthorique est quantitatif et vient de pléthore (plêthorê, plénitude) : volume excessif de sang dans le corps. Quand la surabondance concernait une autre humeur que le sang, on parlait plutôt de plénitude (v. note [46], lettre 433).

« La pléthore et la cacochymie sont les causes antécédentes de toutes les maladies » (Furetière).

9.

Guy Patin déballait ici toute une armoire de l’opulente pharmacopée de son temps : celle qu’il exécrait de toute son âme, la tenant pour inefficace et juste bonne à faire la fortune des cupides apothicaires ; et sur laquelle la suite de sa correspondance est amplement revenue.

  • La thériaque (theriaca ou theriace en latin) est l’un des plus célèbres médicaments de l’ancienne médecine. Son nom dérive du grec θηριακος, « qui concerne les bêtes sauvages », et abrège la locution θηριακη αντιδοτος, « antidote contre les morsures des bêtes sauvages ». Perfectionnée, sinon inventée par Andromaque l’Ancien (qui lui donnait le nom de galênê, v. note [2], lettre 1001), médecin de Néron (ier s. de notre ère), sa première et principale vertu tenait en effet à son prétendu pouvoir alexipharmaque (contrepoison), c’est-à-dire une protection contre les venins de serpents et autres poisons. De là, elle se transforma au fil du temps en véritable panacée, bonne à tout soigner.

    Il en existait une infinie variété, tenant aux combinaisons diverses de la soixantaine de substances qui pouvaient la composer ; on y trouvait toujours de l’opium et la chair de vipère y était presque constante ; les autres ingrédients étaient non seulement d’origine animale, mais aussi végétale et minérale. « On a appelé proverbialement tous les charlatans et les hableurs, vendeurs de thériaque, et par abréviation triacleurs [v. note [20] de l’observation xi pour quelques-unes de leurs malices] » (Furetière) ; le plus fameux de ceux-là, au xviie s., fut l’Orviétan (v. note [14], lettre 336), dont le nom devint synonyme de thériaque frelatée. V. note [41] de la Leçon de Guy Patin sur le laudanum et l’opium, pour le philonium, panacée opiacée inventée par Philon de Tarse, sous le règne de l’empereur Auguste (ier s. av. J.‑ C.), qui précéda la thériaque.

  • Le mithridate, ou mithridat, était une « espèce de thériaque ou antidote ou composition qui sert de remède ou de préservatif contre les poisons, où il entre plusieurs drogues, comme opium, vipères, scilles [espèce de lilacées], agaric, stincs [petits crocodiles], etc. […] Mathiole dit que le mithridate sert autant contre les poisons que la thériaque, quoique sa composition soit plus aisée à faire. Ce nom vient de Mithridate [vi] roi de Pont [au ier s. av. J.‑C., v. note [4] de l’observation xi], qui avait tellement fortifié son corps contre les poisons par des antidotes et préservatifs, qu’il ne put s’empoisonner quand il se voulut faire mourir. On en trouva la recette dans les coffres de Mithridate, écrite de sa main, et elle fut portée à Rome par Pompée. Longtemps après, elle fut mise en vers par Damocratès, fameux médecin [v. note [4] de l’observation xi], et depuis transcrite par Galien en son second Livre des antidotes. On appelle des vendeurs de mithridate, des charlatans et saltimbanques qui vendent des drogues et des remèdes sur des théâtres » (Furetière).

  • Venons-en aux remèdes arabes.

    • L’alkermès « est une confection plus chaude que la thériaque. Elle est rouge et brillante à cause des feuilles d’or qu’on y mêle. Elle est ainsi nommée [de l’arabe], à cause de al, qui signifie sel, et kermes, qui veut dire du rouge, ou graine d’écarlate » (Furetière). C’était un mélange variable d’un grand nombre de substances : kermès animal (cochenille, v. note [1] de l’observation viii), santal, musc (v. note [3] de l’observation viii), ambre gris, rose de Provins, perles, corail, aloès, cannelle, alun, etc. C’était l’un des principaux médicaments dits cardiaques (v. note [28], lettre 101).

    • La confection d’hyacinthe (mot qui est passé du masculin au féminin) en était un autre ; l’hyacinthe [zircon] est une « pierre précieuse de la couleur [jaune tirant plus ou moins sur le rouge] de la fleur de jacinthe. […] En pharmacie on appelle confection d’hyacinthe, une confection où il entre des hyacinthes, des saphirs, émeraudes, topazes, perles, coraux, feuilles d’or, des os de cœur de cerf [v. note [5], lettre latine 20] et autres raretés qui font enchérir les remèdes » (Furetière). V. l’observation viii pour de plus amples détails.

    • Le bézoard est une concrétion ou pierre végétale qui se forme dans l’estomac de divers mammifères, principalement ruminants. On l’utilisait alors principalement en médecine comme contrepoison. Le bézoard oriental, le plus authentique, se trouvait dans la fiente du pasan, espèce de bouc ou de chevreuil, vivant en Inde, qui a le poil court et un bois presque semblable à celui du cerf. Cet animal broute les petits boutons d’un certain arbrisseau, autour desquels se forme le bézoard dans son ventre en forme de petites pierres, ayant plusieurs pelures et enveloppes comme l’oignon. Le bézoard occidental se trouve dans plusieurs animaux du Pérou (guanacos, vigognes, alpacas, lamas…), et celui d’Allemagne, dans les chamois. D’autres encore étaient réputés venir des singes, des vaches, des chevaux, des hérissons, etc. En fait, la plupart des bézoards qu’on trouvait en abondance dans les pharmacies, n’étaient que des compositions faites avec des magistères, de la rue, du scordium et d’autres semblables plantes, très propres pour faire suer. Le bézoard minéral était une préparation d’émétique adouci, à base d’antimoine (v. note [10] de l’observation ii). V. l’observation vii de Guy Patin (1648) pour son avis et de nombreux autres détails sur le bézoard.

Trois des observations ajoutées à la thèse de Charles Guillemeau sur la « Médecine d’Hippocrate » (Paris, 1648), auxquelles Patin a probablement mis la main, fournissent d’abondants compléments sur :

  1. la thériaque et le mithridate ;

  2. les confections d’alkermès et d’hyacinthe ;

  3. le bézoard.

V. note [16], lettre 181, pour la corne de licorne, médicament le plus extravagant de la liste.

10.

« parce que ces remèdes fictifs, avec leurs qualités occultes (qui sont réellement nulles), n’auraient de plus grande vertu que vider les cassettes des malades pour enrichir les apothicaires ; mais de cela je vous dirai plus une autre fois. »

Ce passage sur les qualités occultes allait éveiller la fureur de Belin.

11.

« même s’il y faut pour le coup réfuter la doctrine de tous les Arabes. »

12.

Guy Patin a souvent parlé dans ses lettres des deux Seguin médecins, Claude, le jeune, et son oncle Pierre i.

Pierre i Seguin (Paris 1566-ibid. 27 janvier 1648), docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1594, avait d’abord été professeur au Collège du Cardinal Lemoine. Ayant épousé Anne Akakia, fille de Martin ii (v. note [12], lettre 128), Seguin avait succédé à son beau-père dans sa chaire de chirurgie au Collège royal (1598), qu’il échangea contre celle de médecine après la démission de Jean Duret (v. note [10], lettre 11). Médecin consultant de Louis xiii, premier médecin d’Anne d’Autriche, ses occupations ne lui permettant pas de continuer ses fonctions au Collège royal, il les avait résignées en faveur de son fils Michel (v. note [35], lettre 183) en 1618, pour les reprendre à la mort de ce dernier, en 1623. Guy Patin a parlé du fils aîné de Pierre i Seguin, Pierre ii, qui était chanoine (v. note [66], lettre 150).

Claude Seguin (vers 1596-1681) avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1629. Neveu et successeur de Pierre i comme professeur au Collège royal en 1630, il fut conseiller médecin du roi en 1641, puis son médecin ordinaire, charge qu’il racheta à Charles Guillemeau pour 50 000 livres, avant de devenir premier médecin d’Anne d’Autriche à la mort de son oncle, en 1648. Il revendit en 1650 sa charge de médecin ordinaire du roi à Marin Cureau de La Chambre pour 22 000 écus (66 000 livres). Claude Seguin était gendre de Jacques ii Cousinot (v. note [26], lettre 7). Devenu veuf, il se démit de toutes ses fonctions et entra dans les ordres en 1668, pour quitter la Faculté en 1670. Seguin obtint une riche abbaye et s’employa, mais sans succès, à parvenir à l’épiscopat. Il se retira enfin à l’abbaye Saint-Victor jusqu’à sa mort.

a.

Ms BnF no 9358, fo 8 ; Triaire no v (pages 14‑17) ; Reveillé-Parise, no v (tome i, pages 7‑8).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 18 octobre 1630.
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(Consulté le 03.07.2022)

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