L. latine 341.  >
À Johann Georg Volckamer, le 13 février 1665

[Ms BIU Santé 2007, fo 184 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johann Georg Volckamer, à Nuremberg. [a][1]

Aujourd’hui, j’ai reçu votre lettre qui en contenait une autre de M. Rolfinck ; [2] je vous réponds brièvement. Dans le paquet que j’ai envoyé à Lyon pour M. Richter, [3] vous trouverez deux opuscules chirurgicaux de Jacques de Marque. [4] S’ils se présentent, vous aurez les autres livres que vous avez nommés dans votre liste ; mais à leur sujet, je voudrais vous avertir que : L’Anatomie française de Gelée [5] est un fort misérable abrégé tiré d’André Du Laurens [6] et de la première édition de Jean Riolan, [7] cousu il y a 54 ans, et dont on ne fait volontairement aucun cas ici ; [1] je vous l’enverrai pourtant si vous en avez besoin. La Chirurgie française de Daléchamps[8] in‑4o, ne se trouve plus ; néanmoins, si elle me tombe [Ms BIU Santé 2007, fo 185 ro | LAT | IMG] sous la main, je la saisirai et vous l’enverrai. Ce livre, entièrement en français, est la traduction du texte grec de Paul d’Égine, sur la chirurgie ; [9] il s’y trouve les annotations de Jacques Daléchamps sur un chapitre, et d’autres annotations anonymes d’un très savant homme, docteur en médecine de Paris, qui était Simon Piètre, [10] qui mourut ici en l’an 1618 ; [2] je vous ai déjà expédié le double traité de Jacques de Marque ; je chercherai le Chirurgien opérateur de Joseph Couillard, [3][11] puis vous le mettrai avec les autres ; je n’ai absolument jamais vu ni entendu parler des Dubitationes Gourmeleni super Opera Chirurgica Parei[12] Je connais pourtant fort bien ces deux auteurs : la Chirurgie d’Ambroise Paré a pour auteur Jean Haultin, [13] docteur en médecine de Paris qui mourut ici en 1616 ; Étienne Gourmelen, [14] contemporain de Paré, docteur en médecine de Paris qui est mort ici en 1593, a été doyen de la Faculté de médecine et très savant professeur royal. [4] J’ai connu deux de ses fils, peu intelligents et fort différents de leur docte père. Votre lettre cite en dernier : M. Jacques Roy, chirurgien du roi, Chirurgie ; je n’entends rien à ces mots, sans doute s’y cache-t-il une erreur, revoyez-en donc le titre. [5][15] Ce que vous appelez du cachou [6][16] se vend ici partout chez les épiciers : c’est un suc d’Inde durci que les gens de la cour utilisent après les repas, pour aider, disent-ils, la digestion et obtenir une haleine agréable ; si vous voulez, je vous en expédierai facilement en passant par notre ami M. Johann Daniel Horst de Francfort, [17] qui m’a même récemment écrit à votre propos ; quand il l’aura reçu il vous le fera volontiers parvenir ; ce sera gratuit si vous l’acceptez de bon cœur. Les Hollandais l’apportent des Indes et l’envoient à Paris, les épiciers en composent des trochisques contre l’enrouement, etc. [7][18] Nous avons ici le Fragmentum Petronii[19] que je ne comprends ni n’agrée : je ne doute pas qu’il s’agisse de quelque texte frelaté et factice : Longe aliter olent catuli quam sues[8][20][21] Je vous ai répondu plus haut pour les livres que le très distingué M. Rolfinck a demandés ; je le salue de tout cœur, il ne faut pas qu’il se soucie de leur prix. Puissent tous les Turcs souffrir de la fièvre hongroise et pestilente qui suffoquerait tous ceux qui nous haïssent. [9][22][23][24][25][26] L’édition du livre français sur la Regum nostrotum Historia par M. de Mézeray, progresse de jour en jour ; [10][27] si vous la voulez, je vous l’enverrai une fois qu’elle sera achevée, mais je vous préviens dès maintenant que ce ne sera pas avant trois mois. Dieu fasse que je puisse avoir la disputation que le très distingué Rolfinck de Usu diaphoreticorum a présidée à Iéna. [11][28][29] J’attendrai patiemment le paquet que vous me promettez, mais joignez-y votre facture, pour que j’en rembourse la dépense à M. Picques. [30] Nous n’avons ici rien de nouveau en nos affaires politiques. On édite à Lyon un opuscule sur la dernière comète, dont l’auteur est un membre de la famille de Loyola. [12][31][32] Indiquez-moi, je vous prie, l’âge qu’ont MM. les très distingués Dilherr, [33] Felwinger [34] et Rolfinck. L’un des nôtres, qui avait cherché la notoriété par divers stratagèmes, vient de mourir ici : [35] expert dans le délire insensé de la chimie, [36] il a tué bien des gens par son antimoine ; [37] à la fin, il est devenu la proie d’un calcul dans la vessie et une cystotomie l’en a libéré [38] (car nos chimistes ne détiennent pas de secrets qui dissolvent la pierre, bien que ceux d’autres pays en promettent) ; ensuite, il est tombé malade d’une fièvre quarte, [39] qui a provoqué une hydropisie ; [40] devenue létale, elle a emporté cet arrogant charlatan [41] et ce vaurien polypharmaque [42] s’en est allé illuc unde negant redire quemquam[13][43] Dans Galien, [44] les empiriques sont polypharmaques. [14][45] Mon défunt collègue n’a pas seulement usé, mais abusé de l’antimoine, de la pierre de Butler, [46] des yeux d’écrevisse, [47] du laudanum opiacé, [48] de la poudre du Pérou, [49] de l’élatérium, [50] de la gomme-gutte, [51] et autres poisons. [15] Portez-vous bien, très distingué Monsieur, et aimez-moi.

De Paris, le 13e de février 1665.

Vôtre de tout cœur, Guy Patin.


1.

L’Anatomie française, en forme d’abrégé ; recueillie des meilleurs auteurs qui ont écrit de cette science. Par Maître Théophile Gelée, médecin ordinaire de la ville de Dieppe. Revue et augmentée dans tout le cours du livre, et outre le traité des Valvules, et d’un autre, des Veines lactées, par M. Guillaume Sauvageon [v. note [2], lettre 36], D.M. agrégé au Collège des médecins de Lyon (Paris, Jean Bessin et Salomon de la Fosse, 1645, in‑8o ; première édition en 1632 ; plusieurs autres rééditions, dont celle de Rouen, Jean Berthelin, 1642, in‑8o, sans l’addition de Sauvageon disponible sur Medic@).

La « première édition de Jean [ii] Riolan » était son Anthropographia de 1618 (v. note [25], lettre 146).

Théophile Gelée (1566-1650), docteur de l’Université de médecine de Montpellier, a aussi revu et traduit Toutes les Œuvres de Me André Du Laurens [v. note [3], lettre 13]… (Paris et Rouen, Raphaël du Petit Val, 1613, in‑6o, Medic@)

V. note [1], lettre latine 328, pour les Œuvres de Jacques de Marque.

2.

V. note [13], lettre 1534, pour la Chirurgie française de Jacques Daléchamps (Paris, 1610, pour la 3e et dernière édition) avec des annotations anonymes que Guy Patin attribuait à Simon ii Piètre, et le 6e livre de Paul d’Égine sur la chirurgie.

3.

V. note [57], lettre 183, pour le Chirurgien opérateur de Joseph Couillard (ou Covillard), publié à Lyon en 1639 et 1640 (première édition en 1633).

4.

Étienne Gourmelen (1538-1594, v. note [42], lettre 104) mena la très vive querelle que la Faculté de médecine de Paris engagea contre Ambroise Paré (1510-1590, v. note [15], lettre 7), chirurgien qui avait eu l’outrecuidance d’écrire en français un traité couvrant la plus grande partie des connaissances de chirurgie mais aussi de médecine, sans approbation de la Compagnie.

Dans son excellent article Autour d’Ambroise Paré : ses adversaires, ses ennemis (Histoire des Sciences médicales, 1998, tome xxxii, no 2, pages 203‑210, BIU Santé), Paule Dumaître a détaillé les épisodes de cette dispute. Le dernier fut la publication en 1585 par Gourmelen, sous la signature d’un de ses élèves, de la Réplique à une Apologie, publiée sous le nom de M. Ambroise Paré, chirurgien à Paris. Contre M. Étienne Gourmelen, docteur régent en la Faculté de médecine de Paris. Par B. Comerat, de Carcassonne (rééditée à Paris, Gaspard Meturas, 1642, in‑8o, Medic@). Sans doute était-ce ce que Johann Georg Volckamer entendait par les « Doutes de Gourmelen sur les œuvres chirurgicales de Paré ». Les premières lignes (page 5) donnent une bonne idée du tout :

« Les plus avisés entre les doctes personnages, desquels la mémoire dure encore, ont pensé que c’était une chose indigne de celui qui entend comme il faut employer l’encre et le papier, de s’arrêter à réfuter les folles opinions qu’un tas de présomptueux mettent en avant pour faire croire au menu peuple qu’ils ont plus d’entendement que les autres, qui font même profession qu’eux. »

V. note [19], lettre 181, pour la participation alléguée de Jean Haultin aux œuvres médicales de Paré, accusation dont Guy Patin et Jean ii Riolan se firent les champions au xviie s.

5.

Ce titre (écrit en français dans le manuscrit et sans doute transcrit tel quel par Johann Georg Volckamer) est en effet incompréhensible et ne correspond à aucun ouvrage imprimé que j’aie su trouver. Sans qu’il s’agisse d’une célébrité chirurgicale du xvie s., il existe plusieurs témoignages imprimés de la notoriété qu’y a connue Jacques Roy, bien qu’il n’ait apparemment laissé aucun ouvrage imprimé.

  • La Chirurgie française de Jacques Daléchamps (v. supra note [2]) contient des figures d’instruments qu’Ambroise Paré et Jacques Roy avaient communiquées à l’auteur.

  • Pierre Franco a adressé la dédicace (« très humble salut ») de son Traité des Hernies (Lyon, 1561, v. note [61], lettre 183) « À très savant et expert Monsieur Maître Jacques Roy, Lyonnais, chirurgien du roi et maître chirurgien juré, et lieutenant des maîtres chirurgiens de Lyon ». Elle se termine sur cet hommage qui donne une idée du prestige dont Roy jouissait alors :

    « Je vous prierai donc, Monsieur, ne vouloir refuser ce mien petit labeur ; mais le recevoir d’aussi bon cœur que je vous le dédie. Je sais bien et me déplaît que sa suffisance ne répond à votre mérite, mais je m’assure aussi que votre facilité et douceur suppléera au défaut d’icelui ; avec ma bonne volonté qui n’est moins dédiée que vous est cette œuvre maintenant, à s’employer en toutes choses qui vous seront agréables, où Dieu me présentera le moyen ; lequel je prie de vous tenir en sa protection, et vous conduire par son saint Esprit pour cheminer en ses voies afin qu’il soit glorifié en vous et en toutes vos œuvres, tant qu’il lui plaira vous tenir en ce monde. Adieu, de Lyon, le dix-huitième de juin 1561. »

  • Le Dr Ernest Martin parle de Roy, mais moins honorablement, dans son Histoire des monstres depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours (Paris, G. Reinwald et Cie, 1880, chapitre v, pages 98‑99) ; il y relate que, sous le règne de Charles ix (1560-1574), la naissance de jumeaux conjoints (siamois) retint l’attention des savants et de la cour. Les deux enfants expirèrent l’un après l’autre peu après leur naissance et on confia le soin de l’autopsie à Roy (qui exerçait alors à Paris).

    « Mais, soit que ses connaissances en anatomie fussent insuffisantes pour le guider dans une dissection aussi délicate, soit qu’il préférât philosopher, il ne s’acquitta pas de la mission que le Collège des médecins lui avait confiée ; il rédigea un rapport dénué de toutes considérations scientifiques, et qui se termine par un poème dans lequel il chante les louanges de la religion catholique et apostrophe vigoureusement la religion nouvelle ; il fait ressortir ce fait, vrai d’ailleurs, que l’un des deux jumeaux a expiré sans avoir reçu le baptême, tandis que l’autre a eu le bonheur d’en bénéficier ; de là, il conclut que c’est de la même manière que la catholique survivra à l’huguenote.

    En résumé, ces deux jumeaux avaient eu la mission de pronostiquer ces deux choses, puis de quitter ce monde et de regagner le séjour des dieux infernaux ; car c’est là qu’il les envoie, et on ne s’explique guère pourquoi, du moment où ils avaient servi d’heureux présage à la religion dont il se fait le défenseur, et lui avaient suggéré une épigramme bien sentie à l’huguenote, fort malmenée à cette époque. »

6.

L’italique est en français dans le manuscrit.

Distinct de la réglisse (v. note [69], lettre latine 351), le cachou est un « petit grain qui se fait d’une composition de musc et d’ambre, qui sert à parfumer l’haleine. Sa base est faite d’une gomme qui se tire d’une décoction épaissie d’un certain arbre qui croît aux Indes. Cet arbre que les auteurs appellent kaius, et qu’au Brésil on nomme caious, est de la grandeur d’un grenadier. Il a la feuille d’un vert clair et charnu. Sa fleur est blanche et presque semblable à celle de l’oranger. Il porte un fruit de même nom qui est fort estimé, comme étant de bon goût et fort bon pour l’estomac. Il est fait comme une grosse pomme fort jaune et de bonne senteur, spongieux au-dedans, et plein d’un suc douceâtre et astringent » (Furetière).

7.

Trochisque (du grec trokhiskos, rondelle) : « composition sèche, dont les principaux médicaments sont mis en poudre fort subtile ; puis étant incorporés avec quelque liqueur, comme eaux distillées, vin, vinaigre, mucilages, sont réduits en une masse, dont on fait de petits pains, auxquels on donne telle figure qu’on veut, et qu’on fait sécher à l’air loin du feu et à l’ombre » (Furetière) ; trochisque est un synonyme vieilli de pastille ou de comprimé.

8.

« Les chiens et les porcs n’ont pas du tout la même odeur. »

Aliter catuli longe olent, aliter sues est un adage tiré de Plaute (Epidicus, acte iv, scène 2), qu’Érasme a commenté (no 777) :

«  un homme se distingue d’un autre non pas par ses habits mais par une certaine qualité innée, spécifique, intrinsèque et propre à chacun, qui luit sur son visage et dans ses yeux, et permet sans mal de distinguer l’homme libre de l’esclave, le noble du paysan, l’honnête homme de la racaille. Il s’agit d’une sorte d’odeur particulière à l’homme grâce à laquelle, à condition d’avoir le nez fin, on peut savoir qui il est. »

V. note [11], lettre 792, pour l’édition par Pierre Petit (Padoue et Paris, 1664) du Satyricon enrichi du « Fragment de Pétrone » qu’on avait découvert en Dalmatie.

9.

Utinam omnes Turcæ laborent febre Hungarica et pestilenti, a qua suffocentur omnes qui nos oderunt : cette courte phrase appelle un copieux commentaire historique et médical.

Pour les avoir lui-même éditées (Paris, 1641, v. note [12], lettre 77), Guy Patin était un très fin connaisseur des œuvres de Daniel Sennert et n’employait pas les mots febris Hungarica et pestilens à la légère. Il renvoyait au livre iv (De Peste, Pestilentibusque ac malignis Febribus [La Peste et les Fièvres pestilentes et malignes]) du traité De Febribus [des Fièvres], dont le chapitre xiv est intitulé De Morbo Ungarico [La Maladie hongroise] (Danielis Sennerti… Operum Tomus secundus [Deuxième tome des Œuvres de Daniel Sennert…], Lyon, 1650, v. note [20], lettre 150, pages 202‑207) et commence par cette description (page 202) :

Inter febres malignas, et quidem non raro petechiales, est febris illa, quæ vulgo morbus Ungaricus et lues Ungarica ac Pannonica dicitur. Quod quidem nomen inde accepit, quod lues hæc Anno 1566. in Hungaria maxime innotuisse videtur. Nam cum Maximilianus ii. Imperator contra Solimannum, Turcarum tyrannum, expeditionem suscepisset ad Camorram ; tum primo innotuit hic morbus ; ad laurinum incrementum sumpsit : postea diffluente exautorato milite, ad Germanos, Gallos, Italos, Blegas, hoc malum propagatum et pene per totam Europeam disseminatum est ; Et non solum milites ex Hungaria redeuntes, verum etiam per contagium plurimos eorum, qui expeditioni illi non interfuerant, interemit. Diversoria enim passim ægrotantibus repleta erant, viæ cadaveribus occupatæ ; unde labes illa in vicinas domus et villas translata, nulla aeris præcedente corruptione. Maxime tamen afflixit Viennam Austriæ, cum per illam fere omnes milites transirent, et recolligendarum virium causa ibi hærerent. Apallabatur tum vulgo, die Hauptkranckheit oder Kopffweh : item die Hertzbrenne ; quasi causus cordis. Usitassima appellatio fuit morbi Hungarici.

Nonnulli morbum Ungaricum et febrem petechialem plane pro eodem morbo habent. Sed, ut mihi quidem videtur, non satis recte. Etsi enim petechiæ et maculæ illæ, quandoque etiam in morbo Ungarico conspiciantur, tamen non semper id accidit, et potest hic morbus esse sine maculis. Contra vero maculæ in febri petechiali omni inveniuntur ; unde et nomen hæc febris habet. Et si petechiæ non appareant, maligna quidem dicitur febris, sed non petechialis. Ego, si nominis imponendi penes me esset potestas, eum Militarem vel Castrensem appellarem ; cum in castris ex pravorum ciborum et aquarum usu et omnino prava diæta oriatur, et hinc in alios per contagium diffundatur. Febres vero petechiales ubique grassari possunt, et plerumque ubi sunt Epidemiæ, à cœli influxu et aeris constitutione communi ortum habent. Si quis tamen morbum Ungaricum pro peculiari febris petechialis differentia, quam a morboso apparatu accipiat, habere velit : cum eo non pugnarim. Aliæ enim febres petechiales ex humorum in venis vitio solum provenire possunt. Morbus vero Ungaricus semper humorum vitiosum apparatum circa ventriculum et primas vias coniunctum habet, et inde ortam cardialgiam, quæ non adest in omnibus petechialibus febribus, unde etiam curatio nonnihil variat, et vomitoria, quæ in hoc morbo cum commodo ægri exhibentur, non in omnibus febribus petechialibus locum habent
.

[Cette fièvre, qu’on appelle communément maladie ou épidémie hongroise, ou pannonique, {a} fait partie des fièvres malignes qui, j’en conviens, sont souvent pétéchiales. {b} Son nom lui est venu de ce que cette épidémie semble s’être surtout fait connaître en Hongrie, l’an 1566, quand l’empereur Maximilien ii entreprit une campagne vers Gömör contre le Grand Turc Soliman ; {c} la maladie survint alors pour la première fois et connut un essor digne des lauriers. {d} Ensuite, avec la dispersion des armées à qui on avait donné congé, ce mal s’est propagé aux Allemands, aux Français, aux Italiens, aux Flamands, et disséminé dans presque toute l’Europe ; et elle a tué non seulement les soldats revenant de Hongrie, mais aussi, par contagion, quantité de gens qui n’avaient pas participé à cette campagne. Les auberges débordaient de malades et les routes étaient encombrées de cadavres. Cette ruine se communiquait de maison en maison et de ferme en ferme, sans être précédée de quelque corruption de l’air que ce soit. {e} Elle a cependant surtout frappé la ville de Vienne en Autriche, par où presque tous les soldats transitaient et où ils séjournaient le temps de reprendre des forces. On lui donnait alors les noms de die Hauptkrankheit ou Kopfweh, et aussi de die Hertzbrenne, qui veut dire causus du cœur ; {f} mais la maladie hongroise en fut la dénomination la plus courante.

Quelques-uns tiennent la maladie hongroise et la fièvre pétéchiale pour une seule et même affection, mais il me semble que ce ne soit pas tout à fait exact. Pétéchies et macules s’observent certes parfois dans la maladie hongroise, mais tel n’est pas toujours le cas : elle peut ne présenter aucun exanthème, {g} contrairement aux pourpres où il est constant ; c’est d’ailleurs de là qu’elles tirent leur nom, tant et si bien que s’il n’apparaît pas de pétéchies, on dira que la fièvre est maligne, mais non pétéchiale. S’il m’appartenait de donner un nom à la maladie hongroise, je l’appellerais fièvre des soldats ou des camps, parce qu’elle provient de la consommation d’eau et de nourriture dépravées, et d’une alimentation fort défectueuse, pour ensuite atteindre les autres par contagion. Quant à elles, les fièvres authentiquement pétéchiales peuvent se répandre partout, et particulièrement là où se développent les épidémies ; elles proviennent des vents célestes et de la composition générale de l’air. Je n’irai néanmoins pas me battre avec qui veut considérer la fièvre hongroise comme une forme spéciale de pourpre, dont il accepterait seulement qu’elle ait une présentation morbide particulière. Les autres fièvres pétéchiales peuvent en effet provenir d’une dépravation des humeurs à l’intérieur des veines ; alors qu’en vérité, la maladie hongroise y associe toujours une disposition viciée des humeurs autour de l’estomac et des premières voies. {h} Il en découle la cardialgie, {i} qui n’est présente dans aucune fièvre pétéchiale, et aussi le fait que le traitement diffère sensiblement : les malades tirent profit des vomitifs, alors qu’ils n’ont pas lieu d’être prescrits dans l’ensemble des fièvres pétéchiales].


  1. Pannonie : ancien nom d’une région d’Europe centrale située au sud du Danube, correspondant à l’actuelle Hongrie et aux parties limitrophes de ses pays voisins (Croatie, Servie, Bosnie, Slovénie, Slovaquie, Autriche).

  2. Les fièvres pétéchiales étaient autrement appelées pourpres, v. note [13], lettre 206.

  3. Maximilien ii de Habsbourg, neveu de Charles Quint, a occupé le trône impérial de 1564 à 1576 ; en 1566 il menait une guerre contre Soliman ii, dit le Magnifique (v. note [35], lettre 547) qui aboutit à la prise de Szigetvar par les Turcs le 8 septembre 1566 (Soliman étant mort de maladie la veille de la victoire).
    Comorra est probablement le nom latin d’une province du sud de la Hongrie (Gömör ou Gemer, Gomorre dans la Gazette).

  4. Je n’ai pas trouvé de meilleure traduction de laurinum incrementum (qui n’est pas une locution latine classique).

  5. Contrairement à la peste qu’on croyait liée à une corruption de l’air.

  6. En allemand (dont j’ai modernisé l’orthographe), die Hauptkrankheit signifie « la maladie majeure » et Kopfweh « mal de tête ». Dans la traduction latine que Sennert proposait pour die Hertzbrenne, la « fièvre ardente du cœur », causus est un mot hippocratique (kausos) qui n’a pas encore tout à fait disparu du français médical et qui signifie fièvre rémittente (oscillante) avec soif excessive.

  7. Éruption cutanée (v. note [6] de la Consultation 19) comme sont les macules (taches sans relief) ou les pétéchies du purpura (tache pourpre due à un petit épanchement de sang dans le derme).

  8. Le tube digestif.

  9. Douleur siégeant dans la région de l’estomac (v. note [17] de la Consultation 19).

En suivant un raisonnement logique, fondé sur la description des signes et sur le contexte épidémique, mais sans pouvoir appuyer sa pathogénie (genèse des maladies) sur la notion de microbe (caractérisée au xixe s.), Sennert mettait la fièvre hongroise nettement à part des autres fièvres pourpres (typhus, v. note [28], lettre 172). Il en faisait une entité évoquant à coup sûr la typhoïde (v. note [1], lettre 717) : il s’agit d’une grave infection intestinale fébrile et douloureuse (cardialgie), facultativement accompagnée d’éruption cutanée (roséole), qui entraîne fréquemment la mort et se propage par l’eau de boisson que les déjections des malades atteints ont souillée. Dans la suite du chapitre apparaissent d’autres signes évocateurs du diagnostic : accroissement vespéral de la fièvre ; maux de tête intenses ; bourdonnements d’oreilles ; prostration allant jusqu’à la stupeur (tuphos qui a donné son nom au typhus et à la typhoïde, qui lui ressemble sur ce point) et au délire ; soif prononcée ; durée de deux semaines quand le malade survivait ; etc.

Quant à l’épidémie qui sévissait dans les armées turques en 1665, et que Patin qualifiait de fièvre hongroise, il s’agissait probablement de la « peste » dont parle l’extraordinaire de la Gazette daté du 10 juillet 1665 et intitulé La suite des affaires des Vénitiens, en la lettre [datée du 6 juin] d’un gentilhomme de la République(no 81, pages 662‑663) :

« Pendant cette petite guerre, la peste qui est encore de la partie, continue d’affliger les Ottomans dans les places qu’ils tiennent au Royaume, dans la Morée et à Napoli de Romanie ; {a} mais comme elle n’est plus si violente, en ayant repris un peu de courage, ils élevèrent naguère un terrain devant la Métropolitaine de Candie, {b} par le conseil d’un renégat, et essayèrent d’endommager cette place ; néanmoins avec aussi peu de succès que dans toutes les tentatives précédentes.

Ainsi, ils sont toujours réduits au désespoir d’en pouvoir venir à bout, notamment tandis qu’outre le fléau de cette maladie contagieuse, qui les a mis dans la dernière faiblesse, ils attendent vainement l’assistance qu’ils demandent avec tant d’instance à la Porte, {c} et ont d’ailleurs sur les bras les Sfacchiotes {d} qui, s’étant mis au service de la République à condition qu’on les déchargerait des taxes ordinaires, ont promis de se porter courageusement à toutes les entreprises qu’on leur voudrait confier, même à l’attaque de Candie Neuve, {b} si on le jugeait à propos, afin de profiter du malheureux état où se trouve cette place.

Quant aux nôtres, ils ont été, grâces à Dieu, exemptés jusques à présent de ce fléau qui les travaille, et ne manquent d’aucune<s> chose<s> qui leur sont nécessaires, par les soins que le Sénat prend continuellement d’y envoyer des hommes et des munitions. »


  1. Nauplie dans le Péloponnèse (Morée). La Grèce presque tout entière faisait partie du Royaume turc (Empire ottoman).

  2. Un terre-plein devant Candie (Héraklion), capitale de la Crète, alors tenue par les Vénitiens et assiégée par les Turcs depuis vingt ans (v. note [15], lettre 45).

  3. Gouvernement ottoman.

  4. Habitants de Sfacchia, ancien nom de Sfakia, région montagneuse du district de La Canée, sur la côte sud-est de la Crète.

10.

V. note [11], lettre 776, pour l’Histoire de France (« Histoire de nos rois » dans le titre latin abrégé que donnait ici Guy Patin) de François Eudes de Mézeray (Paris, 1667-1668).

11.

V. note [4], lettre latine 340, pour la thèse de Werner Rolfinck « sur l’Emploi des diaphorétiques » (Iéna, 1650).

12.

Peut-être Le Mystère caché dans le comète de ce temps, ou le Jansénisme agonisant dans ce météore, par le sieur L’Indovino (Lyon, sans nom, 1665, in‑12o), où L’Indovino (Le Devin en italien) pourrait être le pseudonyme d’un jésuite. V. note [2], lettre 809, pour l’emploi du mot comète au masculin.

V. note [6], lettre 806, pour l’ouvrage d’un authentique jésuite sur la comète de 1665 (v. note [12], lettre 804), mais paru à Paris.

13.

« là d’où, dit-on, nul ne revient » (imitation de Catulle, v. note [11], lettre 237).

Sébastien Rainssant, une des bêtes noires antimoniales de Guy Patin (v. note [6], lettre 240), était mort le 5 février 1665 ; il avait été taillé le 9 juin 1664 (v. tout début de la lettre 785).

V. la dernière puce de la note [2], lettre latine 175, pour l’opinion de Guy Patin sur les prétendues capacités du sang d’animaux (bouc, cerf, renard) à briser les pierres urinaires.

14.

V. notes [6], lettre 28, pour l’avis nuancé de Galien sur la méthode empirique, et [22], lettre 601, pour sa condamnation de la polypharmacie, dont je n’ai pas su trouver la preuve indiscutable.

15.

V. notes :

  • [5], lettre 809, pour William Butler (et sa pierre qui guérissait tous les maux) ;

  • [2], lettre 810, pour les yeux d’écrevisses (remède animal souvent frelaté) ;

  • [14], lettre 75, pour le laudanum (composition chimique et végétale) ;

  • [7], lettre 309, pour la poudre du Pérou (quinquina, remède végétal pur, mais importé d’Amérique par les jésuites) ;

  • [5], lettre 882, pour l’élatérium, et [9], lettre 260, pour la gomme-gutte (drastiques végétaux purs).

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Johann Georg Volckamer, Ms BIU Santé 2007, fos 184 vo et 185 ro.

s.

ms BIU Santé 2007, fo 184 vo.

Cl. viro D. Io. G. Volcamero, Noribergam.

Hodie tuam accepi cum Rolfinckiana : cui sic paucis respondeo. In fasciculo
per me Lugdunum misso, pro D. Richtero, duo reperies Opuscula Chirurgica Iac. de
Marques :
alia quoque nominantur in tuo indiculo posthac habenda, si occurrant : de
quibus, tamen sic Te monitum velim, de singulis. L’Anatomie Françoise de Gelée, est
miserrimum compendium ex Andrea Laurentio et Io. Riolani prima Editione,
ante annos 54. consarcinatum quod hîc ex industria necligitur : mittam tamen si requi-
ras posthac. Chirurgie Françoise par Dalechamps, in 4. non amplius prostat : si tamen mihi

t.

ms BIU Santé 2007, fo 185 ro.

occurrat, arripiam, et mittam : Liber iste totus est Gallicus, nempe versio textus Græci Pauli
Æginetæ, de re chirurgica.
Annotationes Iacobi Dalecampij in ipsum unum quodque caput : et aliæ
Annotationes Anonymi cujusdam viri doctissimi, Doctoris Med. Paris. Ille a. fuit Simon
Pietreus, qui hîc obijt anno 1618. Iac. de Marque duplicem Tractatum antehac misi. Le
Chirurgien Operateur par Ioseph Coüillard
, quæritur, et postea mittetur cum alijs.
Dubitationes Gourmeleni super Opera Chirurgica Parei : Sanè librum illum numquam
vidi, nequidem audivi quidquam : Utrumque tamen Authorem apprime novi : Ambr. Parei
Chirurgia
authorem habet Doct. Medicum Paris. Io. Hautin : qui hîc obijt anno 1616.
Steph. Gourmelinus, Parei coætaneus, fuit Doctor Med. Paris. Decanus Medicæ
Facultatis, et Professor regius doctissimus, qui hîc obijt anno 1593. Novi duos ejus filios, parum
ingeniosos, et erudito patri valde dissimiles. Superest unus, M. Iacques Roy, Chirurgien du Roy,
Chirurgie.
In his verbis nihil intelligo, haud dubiè latet aliquod medum : ideòq. recurre ad
titulum. Quod vocas du Cachou, hîc passim prostat apud Aromatorios : est
succus quidam concretus, Indicus, quo utuntur Aulici post pastum, ad juvandam, ut
ajunt, digestionem, et suave olentiam oris conciliandam : facilè mittam si volueris,
per Francofurtum, ad Amicum nostrum, D. Io. Dan. Horstium, qui etiam de Te
nuper ad me scripsit ; ille v. acceptum facilè transmittet ad Te : pretium erit nullum,
si libenter acceperis : Ex Indijs defertur per Batavos, et Lutetiam mittitur : ex eo
componuntur ab Aromatarijs trochisci quidam adversus raucedinem, etc. Habemus
hîc fragmentum Petronij, quod nec intelligo, nec probo : non dubito esse aliquid adulteri-
num et supposititium : longè aliter olent catuli quàm sues. De libris à D. Rolfinkio
expetitis, suprà respondi ; de pretio non debet curare Vir Cl. quem ex animo saluto.
Utinam omnes Turcæ laborent febre Hungarica et pestilenti, à qua suffocentur omnes
qui nos oderunt. Libri Gallici editio de Regum nostrorum historia per D. de Mezeray, in dies
procedit : confectum ad Te mittam si volueris : de quo tunc Te monebo ; neq. enim pro-
stabit ante tres menses. Utinam habere possem Cl. Rolfinckij Disputationem de Usu
diaphoreticorum,
Ienæ habitam. Quem polliceris fasciculum patienter expecto :
sed cum eo mitte Indiculum pretij, ut refundam D. Picques. Nihil hîc habemus
novi, de rebus politicis. Editur Lugduni quidam libellus de postremo Cometa, qui
authorem habet quendam de familia Loyolotica. Indica mihi quæso ætatem Cl.
virorum, Dilheri, Felwingeri et Rolfinkij. Nuper hîc obijt unus è nostris, qui
per varias artes famam sibi quæsiverat : insano quodam Chymiæ œstro peritus, stibio
suo multos necavit : tandem incidit in calculum vesicæ, à quo per sectionem liberatus est :
(neq. enim Chymistæ nostri habent sibi secreta quæ frangant calculum, licet alijs pollicentur :)
postea incidit in quartanam, quæ genuit hydropem : qui lethalis factus, gloriosum
agyrtam et nebulonem πολυφάρμακον transmisit illuc unde negant redire
quemquam.
Empirici apug Gal. sunt πολυφαρμακοι. Non tam usus est quàm abusus stibio, lapide Butler, oculis cancri, laudano
opiato, pulvere Peruviano, elaterio, gummi gutta, et alijs venenis. Vale, et me ama, Vir Cl.
Parisijs, 13. Febr. 1665.

Tuus ex animo, Guido Patin.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Johann Georg Volckamer à Guy Patin, le 13 février 1665.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1374
(Consulté le 20.09.2019)

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