L. 605.  >
À André Falconet,
le 27 avril 1660

Monsieur, [a][1]

Le samedi 24e d’avril (anniversaire du marquis d’Ancre, [2] au bout de 43 ans). La cause de M. Des Gorris [3] fut appelée à la Grand’Chambre, mais son avocat n’y comparut point ; la cause fut remise à la huitaine et en attendant, défense à lui de se pourvoir ailleurs. [1] Je crois qu’il perdra son procès et néanmoins, Guénault [4] a fait tout ce qu’il a pu pour lui, et même M. le président de Nesmond [5] a voulu être son intercesseur vers M. le premier président[6] sed frustra[2] La Grand’Chambre est pleine de conseillers clercs qui seront contre les huguenots [7] et de plus, M. le premier président les hait fort, bien qu’il ne soit encore qu’obsédé, et non pas possédé spiritu Loyolitico[3]

Le dimanche 25e d’avril. J’ai reçu votre belle lettre, je participe à la joie que vous avez de la vérification de vos statuts, [8] et suis fort réjoui que vous soyez content de mes raisons et de mes diligences envers M. le premier président ; je vous prie d’assurer tous Messieurs vos collègues de mes services. J’ai avancé à M. Riquier [9] 60 livres 10 sols pour lever votre arrêt qu’il a fallu réformer ; mais après qu’il a appris que cela coûterait bien davantage, il m’a demandé autres 60 livres que je lui ai baillées, pour lesquelles deux sommes j’ai son récépissé. Je crois qu’il s’attend de faire partir le tout dans votre boîte pour le même jour que celle-ci partira et que M. de Rhodes [10] y fera ses diligences vers le messager.

Les affaires du roi d’Angleterre [11] s’avancent, mais on m’a dit qu’on lui a présenté des conditions bien étranges et entre autres, que la reine sa mère [12] ni Messieurs ses frères ne retourneront jamais en Angleterre ; qu’il n’épousera point de femme qui ne soit protestante ; qu’il ne donnera aucune liberté aux catholiques romains ; et autres. On dit ici que la paix est fort avancée entre le roi de Pologne [13] et les Suédois, et plus encore entre la France et l’Empire, et qu’il y a grande apparence que nous n’aurons point de guerre cette année. [14]

M. d’Hervart, [15] ci-devant intendant et aujourd’hui contrôleur général des finances, fait ici de grandes brigues pour faire recevoir son fils conseiller de la Cour. [4][16] On y fait de la difficulté, non point pour sa religion car il doit y en avoir six huguenots dans le Parlement de Paris, mais parce qu’il est fils d’un partisan. Voilà ce qu’en disent ceux qui le veulent refuser, disant que ce père a trop de bien pour n’avoir pas fait ce métier-là. Le père répond que non et negat fortiter[5] soutenant qu’on ne peut montrer en aucune façon qu’il ait jamais trempé en aucun parti ; c’est que les partisans n’y mettent plus leur propre nom, mais ils en supposent un. Sur ses prétendues finesses, le Parlement est fort en division, et ils ne s’accorderont jamais sans bruit et absque mutuo odio[6] Vous ne doutez pas que la corruption ne soit grande et qu’elle n’aille bien loin ; c’est ce dieu Mammona, [17] deus iniquitatis[7][18] qui fait tout cela.

Ce lundi 26e d’avril. Il y a aujourd’hui 102 ans que Fernel [19] mourut, belle âme et bien illustre dont la mémoire durera autant que le monde, aut saltem quamdiu honos habebitur bonis literis[8] Il est enterré dans Saint-Jacques-de-la-Boucherie [20] ici près. J’y mène souvent mes deux fils, les exhortant de devenir comme lui. Je soupai hier au soir chez M. le premier président, où plusieurs survinrent que l’on n’attendait point. On y parla fort de M. de Thoré, [21] président des Enquêtes, fils de feu M. Particelli d’Émery, [22] surintendant jadis des finances, qui était un grand larron. Ce fils président a été fou [23] déjà plusieurs fois, mais depuis six mois il l’est plus fortement que jamais et ôte toute espérance d’amendement, quia ad meliorem mentem non revertitur, nec ulla obtinet dilucida intervalla, quæ spem relinquunt του ραιζαν in tali desipientiæ genere[9] On parle de vendre ses charges et de le séparer d’avec sa femme, [24] laquelle ne le veut point quitter ni se séparer de lui ; au contraire, sa mère [25] le demande, et qu’il soit remis en ses mains et en sa garde ; et comme il n’y a point d’enfants, on veut que la femme se retire, ayant pris son bien et ses droits, ce qu’elle ne veut point faire ; et c’est le procès dont il sera parlé demain dans la Grand’Chambre. Et en attendant, les sages remarquent la malédiction qui tombe tous les jours sur les familles de ceux qui ont gouverné les finances depuis 40 ans : témoins celles du maréchal d’Effiat, [26] de Bullion, [27] Bouthillier, [28] Fieubet, [29] Bossuet, [30] du président de Maisons, [31] de feu M. Servien, [32] d’Émery et autres, quorum nomina non tacebuntur annis proxime successuris[10] qui ont été les bourreaux et les sangsues de ce royaume depuis tant d’années. Je n’y veux point oublier le cardinal de Richelieu [33] dont les deux neveux se sont fort indignement mariés, bien qu’il ait volé plus de 60 millions à la France pour tâcher d’enrichir sa Maison. Juste récompense et punition divine ! dit Homenaz [34] dans l’auteur François du Pantagruélisme[11][35] Un poète ancien a dit Certe lenta est deorum ira, sera tamen < pœna > tacitis pedibus venit[12][36][37] Qui bien fera, bien trouvera, ou l’Écriture mentira. [13][38]

Le pape a fait huit cardinaux nouveaux dont il y a un Mancini, [39] neveu de Son Éminence, qui a la nomination de France, un pour Espagne, qui est un évêque d’Aragon, un pour Vienne, [40] parent de l’empereur, [41] le quatrième pour le roi de Pologne, le cinquième est vénitien ; les sixième, septième et huitième sont italiens. [14] On dit aussi qu’il y a une trêve de six semaines entre le roi < de Pologne >, la Suède et l’empereur, et l’été prochain nous n’aurons guerre nulle part. [15]

M. Riquier me vient de dire qu’il a aujourd’hui après-midi délivré à M. de Rhodes votre petit coffre avec les pièces requises et qu’il vous a mandé qu’il avait reçu de mes mains 120 livres 10 sols, qu’il en a payé les expéditions au greffe du Palais et ailleurs, qu’il en est content et qu’il ne désire rien davantage. Je vous prie de dire à M. Michel [42] que je suis son très humble serviteur, et de même à MM. de Rhodes, Spon et Garnier, comme aussi à M. Barbier [43] l’imprimeur. Quand sera fait son Sanctus Georgius Cappadox ? [16][44] Je serais d’avis qu’il en envoyât un en blanc à M. le premier président qui aime ces nouveautés et qui reçoit de bonne grâce ces petites curiosités en présent. L’auteur [45] est un homme rare, singulier et très savant, excepté qu’il se fait poissonnier la veille de Pâques et qu’il affecte d’écrire d’une manière qui n’est plus en usage ; et néanmoins tous ses livres sont bons, est enim vir multi iugæ eruditionis ac infinitæ lectionis[17] comme disait M. Grotius [46] de feu M. de Saumaise. [47] Le style du P. Théophile Raynaud redolet Lipsianum, quo tamen est multo deterior[18][48] Il n’y a aujourd’hui aucun auteur qui écrive de même, si ce n’est peut-être M. Blondel, [49] notre doyen, qui, bien qu’il soit un des plus savants hommes du monde, affecte cette espèce de barbarie, et eadem scabie laborat cum Tertulliano, Lipsianus seu Lipsiomimus vel Lipsio minus, qualis aliquando fuit Erycius Puteanus, Petrus Gruterus, Theophilus Raynaldus et pauci alii quos fama obscura recondit[19][50][51][52]

Noël Falconet [53] a fait relier sa morale et sa mathématique, il continue diligemment ses répétitions. Il me promet de bien étudier en médecine et d’aller vite, afin d’être bientôt fait docteur et agrégé de bonne heure à votre Collège de Lyon. Il aura cet avantage d’être auprès de vous, qui lui serez un bon et grand livre, et auprès de Madame sa mère [54] quam sibi sperat suavissimam et faventissimam futuram[20] Deux des filles [55][56] de M. le duc d’Orléans partent demain, par ordre et aux dépens du roi, [57] pour assister à son mariage et porter la queue à la reine [58] avec Mademoiselle, [59] leur sœur aînée. [21] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 27e d’avril 1660.


a.

Bulderen, no clxxiv (tome ii, pages 27‑32) ; Reveillé-Parise, no dix (tome iii, pages 197‑201).

1.

V. notes [8], lettre 89, pour le maréchal d’Ancre, Concino Concini, favori de Marie de Médicis, assassiné sur ordre de Louis xiii le 24 avril 1617, et [5], lettre 606, pour la querelle du protestant Jean iii Des Gorris réclamant d’être rétabli dans son rang d’ancien de l’École de médecine de Paris. Je ne suis pas parvenu à établir le moindre lien plausible entre ces deux affaires.

2.

« mais en vain. »

3.

« par l’esprit loyolitique. »

4.

Anne Hervart, second fils de Barthélemy Hervart (v. note [1], lettre 209), protestant, ne fut reçu conseiller en la cinquième Chambre des enquêtes du Parlement de Paris qu’en 1673 ; converti au catholicisme en 1685, il fut nommé maître des requêtes en 1689 et mourut en 1699 (Popoff, no 1438).

5.

« et le nie avec force ».

6.

« et sans haine des uns contre les autres ».

7.

« le dieu de l’iniquité ».

Mammon ou Mammona, dieu des Syriens, présidait aux richesses ; c’était un équivalent de Plutus (v. note [6], lettre 952). Mammona a pris en latin le sens d’argent (Évangile de Luc, 16:9) :

Et ego vobis dico facite vobis amicos de mammona iniquitatis ut cum defeceritis recipiant vos in æterna tabernacula.

[Eh bien ! moi je vous le dis : faites-vous des amis avec le malhonnête argent afin qu’au jour où il viendra à manquer, ceux-ci vous reçoivent dans les tentes éternelles].

8.

Guy Patin vénérait Jean Fernel (mort le 26 avril 1558, v. note [4], lettre 2). Son renom a pâli, mais ses descriptions des maladies demeurent un des piliers de la pratique médicale : celle de l’asthme est l’exemple que Patin avait le plus récemment rappelé à Hugues ii de Salins, v. note [8], lettre 603.

9.

« parce qu’il n’a pas recouvré plus sain esprit et que nul intervalle de lucidité ne se maintient, ce qui fait abandonner l’espoir qu’il aille jamais mieux en une telle sorte de folie. »

V. note [4], lettre 150, pour Michel ii Particelli, seigneur d’Émery et de Thoré, président de la troisième Chambre des enquêtes. Il avait épousé en 1646 Geneviève Le Coigneux (morte en 1688), fille de Jacques Le Coigneux, dont il n’eut pas d’enfant. La mère du président de Thoré était Anne-Marie Le Camus (morte en 1678), fille de Nicolas Le Camus (Popoff, no 1922).

Tallemant des Réaux a donné maints détails sur la folie du président Thoré (Historiettes, tome ii, pages 19‑29), dont voici un échantillon (pages 25‑26) :

« Il voulait qu’un homme d’affaires, nommé Bechamel, son allié et son voisin, coupât ses moustaches pour les lui donner, afin de les mettre comme des coins, {a} et il voulait qu’on lui fît un haut-de-chausses {b} rouge. Vers la Saint-Martin 1659, il devint plus fou que jamais : elle {c} le tient à Tanlay, et par ordonnance des médecins, quatre valets, dès qu’il entre en son accès, le fouettent dos et ventre. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que ces mêmes valets, aussitôt qu’ils l’ont bien étrillé et qu’il est revenu, sont auprès de lui dans le plus grand respect du monde. Ses parents voulaient en être les maîtres, mais le président Le Coigneux a maintenu sa sœur ; aussi, elle se venge des tourments qu’il lui a donnés. On dit qu’il a de longs intervalles et que cela ne lui prend que comme la fièvre quarte, mais sans manquer ; de sorte qu’on l’enferme de bonne heure. »


  1. Cheveux postiches.

  2. V. note [36], lettre 309.

  3. Sa femme.

10.

« dont on n’oubliera pas les noms de si tôt ».

Les surintendants des finances et autres grands financiers cités dans ce passage sont :

11.

V. notes : [37], lettre 487, pour les mésalliances des deux neveux de Richelieu, Armand-Jean, duc de Richelieu, et Jean-Baptiste, marquis de Richelieu ; et [5], lettre 492, pour le passage du Quart Livre de Rabelais sur Homenaz, évêque de Papimanie.

12.

« La colère des dieux est certes lente, mais [la punition] s’en vient plus tard sans crier gare » ; mélange déformé [avec lacune probable dans la transcription] non pas à « poète ancien », mais à deux :

L’œuvre de Tibulle (Albius Tibullus), poète latin du ier s. av. J.‑C., se limite à quatre livres d’Élégies, dont seuls les deux premiers sont sûrement de lui.

13.

« Qui bien fera, bien trouvera » me semble être une surprenante citation {a} tirée de L’Alcoran de Mahomet translaté d’arabe en français par le sieur Du Ryer, {b} page 538 :

« Je châtierai ceux qui démentiront l’Alcoran, c’est un livre précieux, il est approuvé des écritures anciennes et modernes, il est envoyé de la part du Glorieux et Miséricordieux. On ne te dira autre chose que ce qui a été dit aux Prophètes qui t’ont précédé, ton Seigneur est miséricordieux et juste. Si nous eussions envoyé l’Alcoran en langue persane à un Prophète arabe de nation, les impies auraient dit que les mystères divins ne sont pas bien expliqués. Dis-leur : il est la guide {c} des fidèles et le remède à leur ignorance ; les infidèles ont les oreilles bouchées, ils sont aveugles et entendent comme ceux qui sont appelés de trop loin ; certainement nous avons donné le Livre et la Loi à Moïse, les infidèles en ont douté, mais si ton Seigneur n’avait pas dit qu’il différera leur punition jusques au jour du Jugement, il les aurait déjà châtiés en ce monde, parce qu’ils doutent de la vérité. Qui bien fera, bien trouvera, et le mal que l’homme fera sera contre lui. »


  1. Plusieurs auteurs, tel Charles d’Orléans, l’ont reprise en français.

  2. Paris, Antoine de Sommaville, 1651, in‑12, de 700 pages ; v. note [9], lettre 441, pour Pierre Du Ryer.

  3. Rêne.

14.

Francesco Maria Mancini (Rome 1606-Marino 1672) n’était pas un neveu de Mazarin mais son beau-frère, comme frère de Michele, l’époux de Hieronyma Mazarin, sœur du cardinal-ministre. Nommé cardinal le 5 avril 1660, Francesco Maria était référendaire des tribunaux de la signature apostolique de justice et de grâce, titulaire de plusieurs abbayes françaises : Saint-Martin de Laon, la Maison-Dieu de Clermont, Saint-Lucien de Beauvais et Saint-Pierre-du-Mont à Châlons.

La promotion de cardinaux nommés par le consistoire du 5 avril 1660 (la troisième nommée par Alexandre vii) comptait cinq prélats. Outre Mancini, il s’agissait de :

Inexactement informé, Guy Patin avait allongé la liste d’un Polonais et de deux Italiens.

15.

Annonce du traité d’Oliva (v. note [30], lettre 601) entre Pologne, Suède et Prusse. L’Europe était presque partout en paix.

16.

Sanctus Georgius Cappadox Μεγαλομαρτυρ personalis et symbolicus. Inter Lugdunensium Indigetes primarius. Dictio Sacra R.P. Theophili Raynaudi, Societatis Iesu. variis ex Divina et humana litteratura floribus amœnata.

[Saint Georges de Cappadoce, {a} mégalo-martyr, au propre comme au figuré, le tout premier indigète {b} de Lyon. Discours sacré que le R.P. Théophile Raynaud, de la Compagnie de Jésus, a paré de diverses fleurs tirées de la littérature divine et profane]. {c}


  1. Georges de Lydda, originaire de Mazaca en Cappadoce, est un saint légendaire qui, après avoir terrassé un dragon, symbole du démon qui menace tout chrétien, aurait subi un effroyable martyre sous l’empereur Dioclétien , en l’an 303.

  2. Héros divin, pris au sens de saint : l’église Saint-Georges de Lyon a été fondée par Leidrade, son archevêque, vers l’an 800, pour honorer Georges de Lydda.

  3. Lyon, Guillaume Barbier, 1661, petit in‑fo de 92 pages, composé de 38 chapitres, dédié à Jean Perrault (v. note [3], lettre 215), baron de Chaigny, Augeruille, etc., président de la Chambre des comptes ; l’autorisation légale d’imprimer est datée du 15 juin 1661.

    Ce livre figure dans les Opera du R.P. Théophile Raynaud (Lyon, 1665, v. note [6], lettre 736), tome viii, pages 337‑362 ; il a aussi été inséré dans son Hagiologium Lugdunense [Hagiologie lyonnaise] (Lyon, 1662, v. note [10], lettre 733). Il contient une très violente attaque contre le jansénisme, qui mérite une attention particulière : v. note [10], lettre 667.


17.

« c’est en effet un homme de très dense érudition et d’infini savoir ».

V. note [10], lettre 88, pour la stupidité de se faire poissonnier la veille de Pâques.

18.

« a des relents de Lipse, tout en lui étant de beaucoup inférieur ».

Ce jugement de Guy Patin a été confirmé par la postérité : seuls les érudits lisent encore Juste Lipse (v. note [8], lettre 36), et presque plus personne ne sait qui a été le P. Théophile Raynaud ; à leur décharge, tous deux ont tout écrit en latin, et faute d’avoir été traduits, leurs ouvrages présentent aujourd’hui fort peu d’attrait. Le déclin du latin a plongé dans un injuste oubli la plus grande partie de la littérature savante des xvie et xviie s.

V. note [15] du Grotiana 1, pour le style de Lipse que les puristes jugeaient trop éloigné des canons cicéroniens. Sans égaler la limpidité d’Érasme, son latin est tout de même, à mon humble avis, beaucoup plus facile à comprendre et à traduire que celui du P. Raynaud.

Dans son article sur Théophile Raynaud, Bayle (note H) a commenté ce passage de Guy Patin :

« J’avoue que je ne saurais comprendre sur quel fondement on accuse ce jésuite d’affecter un style coupé, obscur, pointilleux, rempli de ce que l’on nomme archaïsmes. J’ai lu plusieurs de ses livres et j’y ai trouvé partout un autre langage, un style qui approche beaucoup plus du prolixe que du court, un style qui prend ses aises et qui ne se gêne point dans les coupures, par des suspensions et par de semblables défauts des singes de Lipse. Il n’est point poli à la vérité ; mais s’il est rude et barbare, ce n’est point par l’affectation de la vieille latinité, de cette latinité farcie de phrases de Plaute ou de grécismes qui fait les délices de quelques savants ; c’est plutôt par le mélange de plusieurs termes empruntés des scolastiques. Je remarque même qu’il censura dans l’un de ses adversaires l’emploi de quelques mots grecs : on lui répondit que ce n’était pas à lui à parler de grec, vu qu’il ignorait cette langue. »

Les notes [7], lettre 205, et [5], lettre 308, donnent deux longs échantillons du latin du P. Raynaud, sur lequel je partage plutôt l’avis de Bayle que celui de Patin. Les 20 tomes in‑fo de ses Opera (v. supra note [16], notule {c}) fournissent une ample matière aux linguistes intéressés par la question.

19.

« et souffre {a} de la même rugosité que Tertullien, {b} il est lipsien ou singe de Lipse, ou moins bon que Lipse, tel que fut quelquefois Erycius Puteanus, {c} ou encore Petrus Gruterus, {d} Théophile Raynaud et un petit nombre d’autres, “ qu’un renom obscur a laissé sombrer dans l’oubli ”. » {e}


  1. V. note [11], lettre 342, pour le doyen François Blondel, dont Guy Patin blâmait la plume latine.

  2. V. note [9], lettre 119.

  3. Erycius Puteanus (Venlo, Gueldre 1574-Louvain 1646) : Eerijk ou Hendrik De Put en flamand, Éric ou Henri Dupuy en français (v. note [69] du Naudæana 2 pour d’autres précisions sur les variantes de son nom), professa quelque temps l’éloquence à Milan puis reçut le titre d’historiographe du roi d’Espagne, et devint en 1606 professeur de langue latine et de belles-lettres à Louvain en succession de son maître Juste Lipse, mort en 1606. Puteanus a laissé « une infinité de livres » (Bayle, note A sur Puteanus).

  4. Petrus Gruterus, natif du Palatinat (vers 1574-1634), sans lien de parenté avec son contemporain Janus Grüter (v. note [9], lettre 117), exerça la médecine en Hollande et publia des lettres latines dont beaucoup critiquèrent le mauvais style : v. ce que Bayle dans l’article qu’il lui a consacré.

  5. Virgile, v. note [22], lettre 117.

20.

« dont il espère qu’elle sera désormais parfaitement douce et attentionnée à son égard » : cette phrase peut évoquer une brouille entre Noël Falconet et sa mère, qui n’aurait jamais été évoquée jusqu’ici dans les lettres, mais pourrait être une explication du séjour prolongé du jeune homme à Paris sous la garde de Guy Patin (v. note [20], lettre 625, pour un autre indice).

Sauf peu probable erreur de transcription (« m’a fait relire »), « sa morale et sa mathématique » que le jeune étudiant faisait « relier » devaient être les cahiers sur lesquels il consignait les leçons de ses régents de collège. Pour ne rien perdre de ce qu’écrit Guy Patin, je me plais constamment, voire trop souvent, à lire entre les lignes de ses lettres, mais je conviens que l’exercice est périlleux sans disposer de leur original manuscrit.

21.

La Grande Mademoiselle (v. note [18], lettre 77), Anne-Marie-Louise de Montpensier, était la fille aînée de feu Monsieur, Gaston d’Orléans, née de son premier mariage avec Marie de Bourbon-Montpensier (v. note [55] du Borboniana 5 manuscrit). Les deux premières filles de son second mariage, avec Marguerite de Lorraine, étaient Marguerite, Mlle d’Orléans, et Élisabeth-Marguerite, Mlle d’Alençon.

Mlle de Montpensier, fâchée avec sa famille, accompagnait alors la cour dans le Midi (Mémoires, deuxième partie, chapitre ii, pages 443‑444) :

« Nous retournâmes à Toulouse {a} où l’on fut quelques jours. Le roi donna le gouvernement de Languedoc à M. le prince de Conti, et tous les gouvernements particuliers qu’avait Monsieur {b} furent donnés ou vendus et ôtés à tous ceux à qu’il en avait donné le commandement. M. le prince de Conti et Mme sa femme {c} allèrent à Bourbon, ce qui fit naître un embarras : à la cérémonie du mariage du roi, on devait porter la queue de la reine et il fallait être trois, et je ne voulus pas que ce fût d’autres que des princesses du sang qui la portassent avec moi, ne voulant pas être mêlée avec les étrangères, m’étant trop inférieures. La reine, qui aimait beaucoup Mme la princesse Palatine, {d} qui avait une chimère < dans la tête > parce que l’électeur palatin {e} avait été quelque temps roi de Bohême, la soutenait en cette chimère en ce qu’elle pouvait ; < elle > n’osait rien dire, mais elle aurait bien voulu que la nécessité eût obligé, n’y ayant personne qu’elle, à la porter avec moi ; car Mme la princesse de Carignan {f} devait nous venir joindre à Bayonne. Mais moi, qui avais fort les rangs et la dignité dans la tête en ce temps-là et qui ne voulais pas être citée en une occasion où on y aurait dérogé, je fis tout ce que je pus pour empêcher Mme la princesse de Conti de partir. Je le dis à M. le cardinal. Elle fit espérer de revenir ; mais voyant que le temps s’approchait et qu’elle ne pouvait < arriver assez tôt >, je proposai à M. le cardinal de faire venir une de mes sœurs et qu’il la ferait venir à mes dépens, qu’elle logerait avec moi, qu’il n’en coûterait rien à ma belle-mère. {g} Il me dit que je n’avais que faire de m’en mettre en peine et que le roi ferait la dépense, que la question était de savoir si ma belle-mère le voudrait. Je lui dis qu’elle ferait tout ce que l’on voudrait. Je lui envoyai un gentilhomme à moi nommé La Guérinère, qui était à elle aussi bien qu’à moi, parce qu’il avait eu la charge que son père avait chez ma mère. Je lui écrivis une lettre tout comme si j’eusse été contente d’elle ; car n’étant point question lors du logement, {h} ne devant pas retourner si tôt à Paris, je ne lui demandais qu’une de ses filles, qu’elle logerait avec moi, que j’en aurais le plus grand soin du monde. Elle me manda qu’elle en enverrait deux et écrivit à M. le cardinal qu’elle serait bien aise qu’il n’y eût que des petites-filles de France {i} qui portassent la queue de la reine. Elle ne voulut pas qu’elles logeassent avec moi de peur de m’incommoder, qu’elle enverrait Madame de Saujon avec elles, qu’elle serait bien aise s’il se pouvait qu’elles logeassent chez la reine ; et me remerciait des offres que je lui avais faites. »


  1. Le 20 avril 1660.

  2. Gaston d’Orléans, mort en février.

  3. Anne-Marie Martinozzi, nièce de Mazarin.

  4. Anne de Gonzague de Clèves, v. note [10], lettre 533.

  5. Frédéric v, son beau-père.

  6. Marie de Bourbon-Condé.

  7. Madame, veuve de Gaston d’Orléans.

  8. Le palais du Luxembourg à Paris, v. note [3], lettre 592.

  9. C’est-à-dire des filles de Gaston, second fils de Henri iv.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 27 avril 1660

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(Consulté le 30/05/2024)

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