Annexe
Deux lettres de Guy Patin à ses fils

Il existe deux lettres de Guy Patin à ses fils, Robert (sûrement pour la première) ou Charles (peut-être pour la seconde). [1][2] Elles ne sont pas autographes et rien n’assure qu’elles ne sont pas apocryphes.

Première lettre [a]

« Si Dieu vous a fait la grâce d’être médecin à Paris, écoutez-moi et pratiquez, quantum in te erit[1] les préceptes suivants que j’y ai appris depuis 22 ans que je m’en mêle.

Soyez homme de bien, ayez la crainte de Dieu devant les yeux et la charité chrétienne en votre cœur. Visitez vos malades gaiement et avec plaisir. N’attendez point de contentement d’eux, mais de Dieu et de vous-même. S’ils sont pauvres ou incommodés en leurs affaires, ne prenez rien d’eux qu’ils ne soient devenus riches. Sachez et tenez pour certain que vous devez votre peine aux pauvres sans aucun salaire. Si vous leur faites cette charité de bonne grâce, Dieu vous en récompensera lui-même, et erit merces tua magna nimis[2][3] Les pauvres sont membres de Dieu et nous sont recommandés de Dieu ; mais gardez-vous de leur importunité, à quoi ils sont fort sujets, et plus que les riches.

Faites votre métier en homme de bien et d’honneur, saintement et sagement. Absint fucus, fraus, impostura[3] Que l’on n’y trouve rien que Dieu ni votre conscience vous puissent reprocher. Apage furtum, venerem, venenum, linguam garrulam, πολυφαρμακιαν, abortiva medicamenta, syncretismum cum pharmacopolis, chirurgis, obstetricibus, clinicis mulieribus et aliis huius modi artis nostræ καθαρμασι. [4] Faites bien, et ne vous attendez point à autrui. Prenez Dieu pour votre guide et votre juge, neglectis rumoribus, præsertim imperitorum. Delirum vulgus non sapit, nec unquam sapiet[5] Faites comme Aristote [4] et dites comme lui : volo tantum laudari a bonis[6] Vous devez avoir soin de votre réputation, à quoi tout homme de bien est obligé, mais pour avoir l’approbation des sots ne faites jamais rien de lâche ni indigne de vous.

Si les riches vous donnent de l’argent pour votre récompense (quod est vere honorarium), [7] prenez-le honnêtement ; s’ils ne vous en donnent point, n’en demandez jamais, nec directe, nec indirecte[8] et surtout n’en prenez jamais querelle ni procès avec aucun. Ne prenez rien du tout des pauvres, ne γρυ quidem, præter gratiarum actionem[9] Le peu qu’ils vous pourraient donner leur ferait grand tort, tibi vero propter paucitatem vix prodesset[10] Je n’ai jamais pu goûter ceux qui intentent un procès à leurs malades faute de paiement : plaider contre un homme qui vous a mis sa vie et toute sa fortune entre vos mains, cela est indigne tout à fait et d’un chrétien, et d’un philosophe. Apage miseram fœditatem et impudentem nonnullorum αισχροκερδιαν. [11] Le malade qui se fait ou se laisse chicaner a grand tort de vouloir souffrir un reproche d’ingratitude d’un homme qui l’a empêché de mourir ; mais le médecin qui, pour ce service, lui demande de l’argent a grand tort aussi, se rendant mercenaire pour peu de choses. L’argent fait tant de mal au monde qu’il serait presque à souhaiter qu’il n’en fût point, ou aussi peu qu’il y en avait à Sparte du temps de Lycurgue. [12][5] L’argent ne vaut point le demander en ce cas-là. C’est chose infâme à un médecin de demander de l’argent à quelqu’un.

Si après un an entier de service, quelques-uns n’ont point reconnu vos peines, combien qu’ils soient très riches et très fortunés, imaginez-vous qu’ils l’ont oublié et qu’ils s’en souviendront une autre fois ; mais remettez cela à Dieu et ne vous en mettez point en peine. Votre souci n’en amendera point l’affaire. Mais surtout n’attendez point d’étrennes de ces gens-là le 1er de janvier. Il n’y a rien de si incertain que leur bonne grâce : ce qu’ils vous veulent donner viendra quand il pourra. Ces gens-là ne veulent point que le temps les règle. S’il vient, vous le prendrez, et erit tibi quasi ερμαιον et lucrum insperatum[13] N’attendez rien d’eux plus en un temps qu’en l’autre, si ne voulez déchoir de vos espérances et vous voir trompé. L’argent, de soi, est bien certain, mais il n’y a rien de si incertain que quand vous le recevrez. Tel vous doit de l’argent en bonne somme qui vous oblige de penser à lui sans qu’il pense du tout à vous. Tenez pour vôtre ce que vous possédez et de quo possis dicere iure : meum est[14]

Soyez prudent et sage chez vos malades, et principalement chez les grands et les riches, lesquels la plupart sont finets et moqueurs. Sic sunt nostri divites, habent plerique omnes aliquid tyrannicum[15] Ils se moquent de la science et de la vertu, laquelle en échange se moque d’eux aussi. Ils tiennent les hommes savants pour pédants (absit verbo iniuria[16] et pour malotrus, comme s’il ne fallait être que partisan, usurier ou faux riche pour être content en ce monde. Ne reponas tuam fœlicitatem in istis nugis[17] Soyez homme de bien et savant, bon médecin et honnête homme, et ainsi, vous pourrez mépriser toute la tyrannie de la terre. Apprenez à connaître ces gens-là, et les méprisez, qui Terræ filii et Gigantum fraterculi cum sint, ubi de virtute locuti sunt, clunem agitant[18][6][7]

N’allez jamais chez un malade que pour y parler de son mal. Si vous n’y êtes nécessaire, n’y allez point du tout. Y étant arrivé, faites-y votre métier et en sortez. N’y parlez que de ce qui vous regarde. Des controverses de religion, des matières d’État, des nouvelles de la guerre, de l’ambition, de l’avarice, de l’hypocrisie, des jésuites, [8] de la cabale des autres moines : [9] nihil ad te hæc singula[19] La superstition, [10] qui est vraiment humanæ mentis ludibrium[20] triomphe aujourd’hui dans la France, et principalement dans les grandes villes, ope et opera tot monachorum[21] Paris en sa populace et en sa bourgeoisie est toute bigote, et même ce vice monte plus haut, plures etiam supremi generis occupavit[22] si bien que la plupart des grands ou sont bigots, ou sont libertins[11] qui sont deux extrémités odieuses. [23][12] De gens de bien et de vrais chrétiens, il y en a fort peu. Le nombre est fort petit à Paris comme ailleurs : Pauci quos æquus amavit Iupiter, aut ardens evexit ad æthera virtus[24][13][14] Votre profession n’étant pas de théologie, ne vous mêlez de ces différends de religion que fort prudemment. Sine ut inter se digladientur duces utriusque partis[25] et vous retirez du combat où la médecine n’a point de suffrage. Quand on parlait à Cujas [15] de quelque controverse de religion, il répondait sagement pour un homme de son métier, Nihil hoc ad Edictum Prætoris[26] Faites-en de même. Ubi quid simile tibi continget[27] répondez en deux mots : De hoc nihil apud Hippocratem[28] Ne soyez ni superstitieux, ni libertin, mais évitez sagement ces rencontres de contention, et utrique parti ut placeas[29] ne vous déclarez pas : qu’on ne sache que vous soyez autre qu’homme de bien. La prudence, la sagesse et le silence in hoc negotio utramque facient paginam[30] Un médecin qui se bandera contre la superstition et la bigoterie du peuple de Paris, sera incontinent décrié par le peuple ignorant et par la bourgeoisie bigote, par la faction loyolitique, par les cafards et les hypocrites encapuchonnés qui ne regardent le monde qu’au travers d’une pièce de drap, par un tas de prêtres peu savants, même par les plus huppés qui ont serment à la cabale des hypocrites. C’est pourquoi audi, vide, tace, si vis vivere in pace[31] Laissez-les battre et faites vos affaires en homme de bien, sans vous mêler en aucune façon de ce grand combat de religion qui n’est pas de votre gibier. [32] Que les curés et les moines s’accordent s’ils peuvent, aussi bien que les jésuites et les ministres de Charenton. [16] Rome a autrefois été appelée επιτομη της οικουμενης, compendium orbis[33][17] Aujourd’hui, Paris peut être appelé επιτομη της δεισιδαιμονιας, l’abrégé de la superstition, par la quantité des fourbes de moines et des ignorants prêtres qui s’y rencontrent. Si dans l’exercice externe de la religion, quelque chose vous déplaît, n’en dites mot, cachez votre maltalent et n’en parlez point. [34] Croyez-en ce que vous devez et laissez là le reste sans causer aucun scandale. Intus ut libet, foris ut moris est : pratiquez ce bon mot des Italiens. [35] Serviendum tempori[36][18] Le vulgaire et le peuple s’entretiennent de telles bagatelles. Fuyez cette compagnie et cet entretien. Attachez-vous aux plus sages, où vous apprendrez davantage, ex quorum contubernio melior fies atque doctior[37] Que si pour cet effet les vivants vous manquent, confuge ad mortuos[38] Ayez recours à tant d’honnêtes gens sans rougir de votre faiblesse. Si vous voulez, jour ne se passera de votre vie qu’ils ne vous enseignent quelque chose. Ils vous diront hardiment et librement la vérité sans crainte du tyran ni de la tyrannie. Honorez de votre commerce ces braves gens qui ont veillé et travaillé pour votre instruction. Et surtout mettez les premiers du rang la sainte Bible, Platon, [19] Aristote, Cicéron, Sénèque, [20] Pline, [21] Plutarque, [22] Hippocrate, [23] Galien, [24] Fernel, [25] Jean Bodin, [26] les Éloges de Paul Jove, [27] ceux de Sainte-Marthe, [28] l’Histoire de M. le président de Thou, [29] les Essais de Montaigne, [30] la Sagesse de Charron, [31] l’Athénée [32] de Casaubon, [33] le Polybe[39][34]

Comme je vous défends de jamais demander ou faire demander argent à malade, aussi ne lui faut-il rien demander d’équivalent, ni grâce, ni livre, ni aucune curiosité. S’il veut vous faire quelque courtoisie, recevez-la de bonne grâce avec témoignage de satisfaction et par delà ; mais ne témoignez jamais que vous ayez aucun désir de chose quelconque qui soit chez lui, ni cheval, ni vin, ni tableau. Le bonhomme Gu. [40] voyant le boulanger entrer en une maison, témoigna qu’il avait appétit à ce pain, et souffrit qu’on lui en offrît et qu’on lui en envoyât ; j’en aurais acheté du boulanger et ne l’aurais pas pris du malade. Un autre demandait du vin, etc. Ne demandez rien du tout et bridez tellement votre envie ou votre appétit de ce que vous pourrez désirer que vous en demeuriez enfin maître ; autrement, ne serez jamais heureux ni content.

Ne prêtez jamais de livres à vos malades, quels qu’ils soient. [41] S’ils en veulent, qu’ils en achètent. J’en ai perdu pour plus de 100 écus en ma vie pour leur en avoir prêté. Ces gens-là s’imaginent que cela ne nous coûte rien, ou qu’il leur est dû. Si vous êtes pressé de leur prêter, comptez comme perdu et ne le redemandez jamais. Imaginez-vous que vous leur avez donné car si vous leur redemandez, ils vous haïront par après.

Ne mangez jamais chez vos malades que par grande nécessité qui vienne de leur part. S’ils se vantent d’avoir de bon vin, n’en soyez pas le gourmet. Laissez-leur [le] boire et buvez le vôtre chez vous. Bibe aquam de cisterna tua[42][35] Si vous vous accoutumez de manger chez eux, ils croiront à la fin que vous leur devrez de reste. Fructus amicitiæ magnæ cibus[43][36] ne faites jamais cet honneur à personne qu’à vos bons amis, et ce très rarement ; vous en aurez honneur et profit. Tous les riches du siècle ne méritent pas un homme de bien à leur table. Ils sont fous ou méchants la plupart, et le plus souvent tous les deux. Toute la terre est pleine de tyrans et tyranneaux qui se moquent d’un homme sage. Mangez toujours chez vous à votre mode et à votre appétit, selon la nécessité de votre corps et la portée de votre fortune. Si le bœuf et le mouton vous suffisent, demeurez-en là. Si quelqu’un demande pourquoi vous ne mangez point de perdrix, ne dites point comme Martial, [37] Nescit sacculus ista meus[44] mais que vous ne les aimez point, que votre appétit ne va point jusque-là.

Quand on vous parlera de quelqu’un de vos compagnons, soit pour mariage, soit pour savoir votre sentiment touchant son érudition ou pour autre cause, n’en dites jamais que du bien (quand même il y aurait du mal et que vous le sauriez). Du bien qu’en aurez dit, les gens de bien vous en loueront. Du mal, quand il serait très vrai, personne ne vous en saura gré, outre que vous en aurez un ennemi qui ne vous le pardonnera peut-être jamais. Si on vous reproche que vous n’en aurez dit tel ou tel mal dont ces enquérants attendaient de vous la révélation, dites-leur que vous ne le saviez pas et que vous ressemblez à cette ancienne vestale, laquelle avait droit de bénir et d’absoudre, et non pas d’excommunier [38] et de maudire. [45] Considérez tout un homme en son gros : s’il y a plus de bien que de mal en lui, dites-en hardiment du bien et cachez le mal ; s’il y a beaucoup de mal et peu de bien, n’en dites rien du tout, sit tibi ethnicus et publicanus, de isto ne loquaris, imo ne cogites[46][39]

La pharmacie est une pierre d’achoppement et de scandale à un médecin, [47] dont il se doit sagement garder. Ne faites jamais rien contre votre conscience et l’honneur de votre profession en faveur d’un apothicaire. [40] Eiusmodi homunculi sunt miseri nebulones et turpissimi lucriones misellis ægris duntaxat inhiantes et medicorum famæ insidias struentes[48] Si vous ôtez quatre boîtes de leur boutique, tout le reste n’est que forfanterie, boîtes peintes et dorées où on ne trouve que crottes de souris qui passent pour poivre et pour gingembre. [49] Cette invention de boutiques et de parties d’apothicaires n’est entrée en crédit que par la connivence de quelques médecins, et par la sottise du peuple qui veut être trompé. Un médecin ne saurait beaucoup ordonner chez un malade sans lui faire tort, et à sa conscience aussi, et même le plus souvent, il se damne et tue son malade. Πολυφαρμακια est filia ignorantiæ : ad bene vivendum Natura paucus contenta est ; ad bene medendum paucis opus est remediis, sed probatis et selectis ; [50] peu, et qui soit bon et bien donné, i. en temps et lieu.

En pensant faire votre métier parmi tant de monde qu’il y a dans Paris, pratiquez en vous-même et sur vous-même sans restriction, et sévèrement, le précepte que ce bon homme romain nommé Omulus donna à l’empereur Antoninus Pius [41] qui s’enquérait trop curieusement de la maison d’autrui : Cum in alienam domum veneris, et mutus et surdus esto ; [51][42] faites alors suspension de tous vos sens, bridez vos appétits et domptez toutes vos passions ou au moins, cachez-les et les étouffez si bien qu’elles ne vous gourmandent pas et que l’on n’en découvre rien. [52] Surtout, gardez-vous de l’amour féminin, j’entends de devenir amoureux de la femme d’autrui : telle vous semblera si belle qu’elle vous donnera de l’amour ; l’autre vous témoignera de l’affection de telle sorte que vous croirez en mériter ou pouvoir obtenir quelque faveur ; si elle s’approche de vous, retirez-vous-en si loin qu’elle ne vous puisse atteindre ; si votre passion vous y porte par quelque mouvement interne, parez-vous-en, défendez-vous d’icelle par jeûne et par prière. Ayez recours à Dieu en cette extrémité, implorez sa grâce afin qu’il vous délivre de cette passion furieuse et brutale, et de ce cheval indompté qui a causé tant de maux au monde. Un médecin ne doit jamais faire cette faute. C’est un déshonneur pour lui et pour toute sa profession, il fait tort par cet acte à tous ses compagnons. Hippocrate même l’a défendu εν τω Ορκω ; [53][43] mais Dieu même, qui ne peut entrer en comparaison avec Hippocrate, cum finiti ad infinitum nulla sit proportio[54][44] l’a bien autrement défendu par ces mots : non mœchaberis ; [55][45] il n’y a péché si désagréable à Dieu que l’adultère, et qu’il ait châtié si sévèrement. Ce vice est infâme et brutal, ennemi du corps et de l’esprit, qui ruine l’âme, la santé, la bourse et l’honneur de celui qui s’y adonne : claude oculos et averte longe ab hoc aspectu illecebroso ; aures etiam muni contra omnes, non venereos solum, sed paulo magis venustos sermones, et ut Athletis olim munimenta quædam aurium adponi mos erat (αμφωτιδας vocant) ad vitandos ictus, sic tu hoc firmum contra vulnera amatoria habe velamentum, amatorium nihil audire[56] Fuyez comme poison toute la pratique qui se peut terminer en amourettes, vu qu’à la fin, il n’y aura pour vous que malheur, déshonneur ou regret, dangereuses inconstances comme poison, querelle, procès, homicide, vérole [46] et autres vilains symptômes quorum omnium ne quidem minimo, imo illius suspicione vir bonus nunquam debet fœdari[57]

De honorario medicorum[58] Si un médecin n’a d’autre bien pour vivre que ce qu’il peut gagner à son métier, il n’y est guère bien : tout y est casuel, [59] tout son fait n’est appuyé que sur un peu de réputation ou de santé, utroque autem nihil est imbecillius[60] Il est à souhaiter pour lui et pour l’honneur de sa profession qu’il ait quelque autre fonds. Quoi qu’il en soit, ne prenez rien des pauvres, mais des riches tout ce qu’ils vous donneront, sans pourtant rien exiger. Quædam circumferuntur formulæ de accipiendo a medicis honorario non omnino ineptæ neque absonæ :

Multa promittit æger dum cruciatur,
Sed quando sanus est, promissa non memoratur.
Accipe quando dolet, quia sanus solvere nolet
[61]

D’autres disent : Des bons compagnons pour du vin (apage !), [62]  des riches pour de l’argent, des pauvres gratis et pour l’honneur de Dieu. Le docteur Rondibilis [47] dans Rabelais, [48] lib. 3, chap. …, prenant l’argent de Panurge [49] qui l’avait appelé en consultation avec le théologien Hippothadée, [50] le légiste Bridoye [51] et le philosophe Trouillogan, [52] dit agréablement que des méchants il prend tout ce qu’il peut et que des bons il ne refuse rien. [63]

Dum processus ventilatur
Et ægrotus infirmatur,
Studeas accipere :

Nam processu terminato
Et ægroto confirmato
Nemo curat solvere.
 [64]

Quand vous voyez une grande maladie et que vous reconnaissez, par les règles de votre art, le danger qu’il y a, souvenez-vous d’en avertir les parents du malade, et après en avoir fait sagement votre pronostic, pensez tout de bon et travaillez sérieusement à la guérison, en roulant toujours en votre esprit [53]

Quæ sint, quæ fuerint, quæ mox ventura trahantur[65]

Appliquez-y votre esprit et tous les talents de votre sagesse ; mais gardez-vous bien de devenir empirique. [54] Raisonnez toujours et ne vous servez de l’expérience que comme de la servante de la raison et de la science que vous vous êtes acquise. Les sectes des méthodiques et des empiriques, si elles ne sont soumises et n’obéissent à la dogmatique, [55] ne sont que des extrémités vicieuses que vous devez soigneusement éviter. Hippocrate n’a rien dit de plus vrai que Experimentum fallax[66][56] Un médecin qui ne raisonne point n’est point bon médecin, il n’est qu’un charlatan. Il faut saigner, purger, ventouser, [67][57] donner du vin ou l’ôter à un malade, par raison. Medicus debet habere rationem in numerato. Erubescat medicus sine ratione, iurisconsultus sine lege. » [68]

Seconde lettre [b]

« Mon fils,

Je parle à vous comme si c’était ici mon testament. Tous ces cahiers que vous voyez sont un ramas sans aucun ordre de plusieurs choses fort différentes, que j’ai apprises et ouï dire aux uns et aux autres ; [69] mais la plus grande part vient de la conversation que j’ai eue durant quelques années avec le clarissime et très savant M. Nicolas Bourbon, dans l’Oratoire à Paris. [58] Il y a quantité de bons mots qu’il fait bon savoir ; il peut y avoir quelque mécompte ou fausseté, mais il y en a peu : la plupart des citations y sont vraies, car j’y ai pris plaisir en les vérifiant. Il y a quelques points bien libres et bien délicats touchant la religion et le gouvernement des princes, qu’il vaudrait mieux bien savoir et les avoir dans l’esprit que de les rédiger par écrit (cela étant meilleur à taire qu’à être divulgué). Je les ai néanmoins écrits tant pour moi que pour vous : faites en votre profit, mais ne les montrez jamais à personne, non plus que s’ils n’étaient pas écrits. Ayez-les pour vous, étudiez-les, lisez-les ; mais ne dites jamais que vous ayez cela en des cahiers écrits de ma main, car enfin, vous vous trouveriez embarrassé et peut-être obligé de les prêter à quelqu’un ; ce que vous ne devez jamais faire, pas même à votre frère, si vous ne le jugez fort capable de tout secret ; néanmoins, si vous pensez que cela lui serve, ne lui déniez pas. Si vous y découvrez quelque faute, amendez-la sagement. Tout ce que j’y ay dit des jésuites, croyez-le comme très vrai, mais ne le dites jamais que très à propos, de peur de vous charger à crédit en vain, et même à votre grand regret, de la haine de ces gens-là, qui ne valent rien et qui même ne pardonneraient pas à Jésus-Christ s’ils le tenaient pour avoir de l’argent : autres Judas, Mézences ressuscités, hommes tout à fait perdus, tenez-les pour païens et publicains. [70][59][60][61] J’ai prêté quelques-uns de mes cahiers à trois de mes amis, l’un après l’autre ; mais je m’en suis toujours repenti ; c’est pourquoi je vous le dis encore un coup, ne les prêtez jamais, ni ne les faites voir à personne. Gardez-les pour vous, gardez-les pour vous et pour les muses. Lisez-les, et les brûlez plutôt que de les prêter jamais à personne. Mais avant que de les brûler, apprenez-les : il y a là-dedans quelque chose de bon, qui ma quelquefois servi extrêmement et qui vous servira bien aussi, si vous en savez faire votre profit. Tout ce qui est là-dedans n’est pas toujours mon avis : j’ai parfois parlé suivant l’avis des autres. Il y a du mauvais, du médiocre et beaucoup de bon, c’est l’Ægyptus Homerica[71][62] Pensez à en faire sagement votre profit. Croyez-moi, et vous vous en trouverez bien. »

Les instructions manuscrites perdues de Guy Patin à Robert et Charles

Dans son autobiographie, le médecin écossais Robert Sibbald [72][63] relate son voyage en France, en 1661-1662, avec ce passage (page 17) :

I stayed some nine months at Paris, where I was well acquainted with the famous Guido Patin, who lent me books, and gave me for a time the use of his manuscript written for the direction of his two sons, Robert and Charles (who were then Doctors of the Faculty of Paris), in their studies.
[Je séjournai à Paris pendant environ neuf mois. Le célèbre Guy Patin m’y fit bon accueil ; il me prêta des livres et me permit d’user pendant quelque temps des instructions manuscrites qu’il avait rédigées pour guider ses deux fils, Robert et Charles, dans leurs études (ils étaient alors docteurs de la Faculté de Paris)].

Ce témoignage lève en partie les soupçons qu’on peut avoir sur l’authenticité de la première des deux lettres ici transcrites ; elle est vraisemblablement la relique fragmentaire des instructions aujourd’hui perdues de Patin à ses deux fils.


1.

« autant que vous en aurez la capacité ».

2.

« et ta récompense sera très grande » (Genèse, 15:1).

3.

« Qu’en soient écartés le déguisement, la fourberie et l’imposture. »

4.

« Gardez-vous bien du vol, de la luxure, du poison, du caquetage, de la polypharmacie, des médicaments abortifs, de la collusion avec les apothicaires, les chirurgiens, les sages-femmes, les gardes-malades et autres pollutions de ce genre en notre métier. »

5.

« sans prêter attention aux rumeurs, surtout celles des ignorants. La populace extravagante n’a aucun goût, et jamais n’en aura. »

6.

« je veux seulement être loué par les gens de bien. »

7.

« ce qui, à proprement parler, est un honoraire » (v. note [23], lettre 206).

8.

« ni directement, ni indirectement ».

9.

« pas même une piécette [v. note [6], lettre 504], hormis un remerciement. »

10.

« et à vrai dire, ne vous rapporterait presque rien à cause de leur extrême dénûment. »

11.

« Gardez-vous bien de l’impudente et misérable laideur de quelques rapaces. »

12.

Lycurgue, législateur de Sparte, vivait vers le ixe s. av. J.‑C. et appartenait à la Maison royale. Il jugula l’anarchie qui sévissait à Sparte, pour y substituer une aristocratie démocratique. Il bannit ensuite le luxe, institua des repas publics, substitua des monnaies de fer à l’or et à l’argent, et régla une forte discipline intérieure qui faisait ressembler Sparte à un camp militaire (G.D.U. xixe s.).

13.

« et ce sera pour vous comme une bonne aubaine [une trouvaille heureuse procurée par Hermès] et un bénéfice inespéré. »

14.

« et dont vous puissiez dire de bon droit : c’est à moi. »

15.

« Nos riches sont ainsi, la plupart ont quelque chose de tyrannique. »

16.

« sans que ce mot soit injurieux ».

17.

« Ne fondez pas votre bonheur sur ces fadaises. »

18.

« qui, quand on leur parle de vertu, remuent le derrière parce qu’ils sont les fils de la Terre et les petits frères des Géants. »

Allusions à deux passages des Satires de Juvénal :

  • Satire iv (vers 98, à propos de Crispus, vieux noble, conseiller de Domitien),

    unde fit ut malim fraterculus esse gigantis ;
    [voilà pourquoi j’aimerais mieux être le petit frère du géant] ;

  • Satire ii (vers 19‑21, à propos des « mignons socratiques »),

    sed peiores, qui talia verbis
    Herculis unvadunt et de virtute locuti
    clunem agitant
    .

    [mais ils valent moins, ceux qui contre de tels vices, s’emportent avec des mots d’Hercule et qui, parlant de vertu, remuent le derrière].

19.

« chacun de ces sujets ne vous est rien. »

20.

« la dérision de l’intelligence humaine ».

21.

« par la volonté et l’opération de tant de moines. »

22.

« il s’est même emparé de plusieurs personnes du plus haut rang ».

23.

R. et S. Pillorget (ii, page 905) se sont, entre autres, servis de cette phrase pour étayer leur propos circonspect sur Guy Patin : « il est difficile de dire si l’on peut le ranger dans la catégorie des “ libertins érudits ”. »

En dépit de ce passage, certains n’ont pourtant pas hésité à classer Patin parmi les libertins du xviie s. ; à leur décharge, il n’est pas rigoureusement établi qu’il soit bien de lui. Patin, cependant, si c’était bien lui qui écrivait, était ici fidèle à la ligne morale générale de ses lettres : son dégoût des bigots et des superstitieux ne l’a pas placé du côté des impies et des libertins. François-Tommy Perrens (Les Libertins en France au xviie s., Paris, Léon Chailley, 1896, in‑8o, page 129) a conclu son analyse sur l’athéisme de Guy Patin par ce sage jugement :

« Guy Patin confine donc au libertinage plus qu’il n’est un libertin. Voyons en lui un éclaireur, un tirailleur, qui fait trembler les vitres sans les casser jamais ou plutôt, qui ne casse que les petites, prudemment, après s’être assuré que cela ne tire à conséquence ni pour lui, ni pour l’Église établie. »

24.

« Rares sont ceux que Jupiter le juste a chéris ou que leur ardente vertu a élevés jusqu’aux nues » (Virgile Énéide, chant vi, 129‑130).

25.

« Laissez les meneurs des deux partis se battre entre eux ».

26.

« Cela n’a rien à voir avec l’édit du préteur » (célèbres paroles qu’on prête à Jacques Cujas dans beaucoup de biographies, mais dont la source n’est pas fournie).

L’édit du préteur (seul sujet sur lequel Cujas s’estimait autorisé à donner son opinion), ou édit perpétuel, est la compilation de tous les édits rendus par les préteurs et par les édiles curules, faite d’après les ordres de l’empereur Adrien (Littré DLF).

27.

« Quand quelque chose de tel vous arrivera ».

28.

« Là-dessus, il n’y a rien dans Hippocrate. »

« Le trait avait été rapporté par Jean-Papire Masson, dans ses Elogia, parus en 1638 [v. note [11], lettre 35] » (Pintard a).

29.

« quel que soit le parti qui vous semble bon ».

Contention (d’où vient contentieux), signifie « dispute, querelle, procès, contestation » (Furetière).

30.

« décideront de tout [Pline, v. note [2], lettre 626] en ce domaine. »

31.

« écoutez, regardez, et taisez-vous, si vous voulez vivre en paix. »

32.

« On dit figurément, qu’une chose n’est pas du gibier de quelqu’un, pour dire, qu’elle est au-dessus de ses forces, de ses connaissances, de sa condition, et qu’il ne doit pas y prétendre ni s’y amuser. Par exemple, on dira à un théologien qui voudra disputer de médecine : demeurez-en là, cela n’est pas de votre gibier » (Furetière).

33.

« l’abrégé du monde » ; citation d’Athénée de Naucratis (v. note [8], lettre 290).

34.

Maltalent : « mauvaise volonté qu’on a contre quelqu’un. Depuis l’injure qu’il a soufferte, il a toujours gardé quelque maltalent contre son ennemi. Ce mot est vieux. Il vient de ce qu’autrefois le mot de talent signifiait volonté et désir » (Furetière). Ce mot ne fait pas partie du vocabulaire des lettres de Guy Patin.

35.

« Au-dedans comme il plaît, au-dehors comme veut la coutume » (devise des libertins érudits, v. note [12], lettre 463).

36.

« Il faut être esclave de son temps » (Cicéron, Lettres à Atticus, livre x, lettre 7).

37.

« dont l’intimité vous rendra meilleur et plus savant. »

38.

« réfugiez-vous chez les morts ».

39.

Isaac Casaubon a donné une traduction commentée de l’Histoire générale de Polybe (v. note [2], lettre 541), comme il a fait du Banquet des savants d’Athénée (v. note [1], lettre 543). Les autres ouvrages très aimés de Guy Patin sont familiers au lecteur.

40.

Denis Guérin, Charles Guillemeau, ou bien plutôt François Guénault ?

41.

« [Marc-Antoine] Muret proteste quelque part qu’il ne prêtera jamais de livres : durum est negare, attamen negabo [il est difficile de dire non, et pourtant je dirai non] » : note ajoutée en marge.

42.

« Bois l’eau de ta propre citerne » (Proverbes, 5:15).

43.

« Un repas est la récompense d’une grande amitié » (Juvénal, Satire v, vers 14).

44.

« Ma bourse ne connaît pas ces choses » (Martial, Épigrammes, livre xi, iii, 6).

45.

« Sans doute Guy Patin songe-t-il simplement au droit d’intercession qu’avaient toutes les vestales. J. Lipse, entre autres, l’avait mentionné dans son De Vesta et vestalibus Syntagma, Antverpiæ, ex offic. Plantiniana, apud I. Moretum, 1603, in‑4o, page 37 » (Pintard a).

La présence des vestales sauvait la vie au criminel qu’elles rencontraient fortuitement pendant qu’on le menait au supplice. Elles étaient des conseillères publiques : on les employait souvent pour rétablir la paix dans les familles, pour réconcilier des ennemis, pour suppléer dans certaines conjonctures au silence de la loi (G.D.U. xixe s.).

46.

« qu’il soit pour vous païen et publicain, ne parlez pas de lui, et même ne pensez pas à lui » ; Matthieu (18:17) :

quod si non audierit eos dic ecclesiæ si autem et ecclesiam non audierit sit tibi sicut ethnicus et publicanus.

[Que s’il {a} refuse de les écouter, {b} dis-le à la communauté. Et s’il refuse d’écouter même la communauté, qu’il soit pour toi comme le païen et le publicain].


  1. Ton frère qui a péché.

  2. Les témoins.


47.

Achoppement : « occasion de faute et de scandale, qui ne se dit qu’en cette phrase proverbiale : pierre d’achoppement ; il ne veut pas se résoudre à quitter cette femme, c’est sa pierre d’achoppement ; cet auteur raisonne sur un faux principe, c’est sa pierre d’achoppement » (Furetière). Guy Patin n’a jamais employé ce mot dans ses lettres. « On appelle figurément pierre de scandale, la cause du mal, de la dissension, du scandale : cette femme jalouse était toujours en divorce avec son mari, on a chassé la servante qui était la pierre de scandale » (ibid.).

48.

« Les malheureux petits hommes de cette espèce sont de misérables vauriens et de très vilains rats qui n’aspirent qu’à détrousser les pauvres malades et qui montent des guets-apens contre la réputation des médecins. »

49.

Crottes de souris et gingembre ne font pas partie du vocabulaire épistolaire de Guy Patin.

50.

« La polypharmacie et fille de l’ignorance [v. note [5], lettre 260] : pour bien vivre la Nature se contente de peu [v. note [12], lettre 619] ; pour bien soigner il ne faut que peu de remèdes, mais éprouvés et choisis ».

51.

Antonin le Pieux (Antoninus Pius, Titus Aurelius Fulvus Boionus Arrius Antonius, 86-161 apr. J.‑C.), empereur romain, dut son surnom à l’attitude respectueuse et dévouée qu’il montra envers Hadrien (v. note [40], lettre 99), son père adoptif, à qui il succéda en 138.

Julius Capitolinus (Histoire Auguste, Antoninus Pius, chapitre xi, § 8, page 105) :

« Voici, entre autres, un exemple tout à fait probant de sa courtoisie : visitant la demeure d’Homullus, il s’extasia devant des colonnes de porphyre et lui demanda d’où il les tenait. Homullus répondit : “ Quand tu vas dans la maison d’autrui, sois muet et sourd ! ”. {a} Antonin ne s’en offusqua pas et du reste, supporta toujours avec longanimité les multiples plaisanteries de cet Homullus. »


  1. Cum in domum alienam veneris, et mutus et surdus esto.

52.

Emploi inaccoutumé du verbe gourmander pour dominer (plutôt que réprimander).

53.

« en son Serment » :

« Dans quelque maison que j’entre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves. »

54.

« car il n’y a aucune proportion entre le fini et l’infini » ; Thomas d’Aquin (La Vérité, question 2, article 3, argument 4) :

Sed essentia divina non est proportionata ipsi creaturæ, cum in infinitum ipsam excedat ; infiniti autem ad finitum nulla sit proportio.

[Or l’essence divine n’est pas proportionnée à la créature elle-même puisqu’elle la dépasse à l’infini, et qu’il n’y a aucune proportion entre l’infini et le fini].

55.

« tu ne commettras pas l’adultère » (Décalogue, Exode 20:14).

56.

« fermez les yeux et fuyez loin de cette séduisante vision ; protégez-vous aussi les oreilles contre tous les discours amoureux, et plus encore s’ils sont galants ; et de même que les athlètes, pour se prémunir des coups, avaient coutume de se couvrir les oreilles avec des protections (qu’on appelle amphôtidas [couvre-oreilles en bronze employés par les lutteurs]), ayez, vous, ce solide voile contre les blessures de l’amour, qui est de ne pas entendre la complainte amoureuse. »

57.

« dont, si petit qu’il soit, et même en soupçon, un homme de bien ne doit jamais être enlaidi. »

58.

« De l’honoraire des médecins » : sous-titre sans doute ajouté par le copiste.

59.

Casuel : « ce qui arrive fortuitement sans avoir rien d’assuré. On le dit des revenus qui sont fondés sur les cas fortuits et qui ne viennent pas toujours régulièrement ni en même temps » (Furetière). Dans ses lettres, Guy Patin n’a jamais employé cet adjectif que dans la locution administrative Parties casuelles (v. note [4], lettre 156).

60.

« mais rien n’est plus fragile que ces deux choses. »

61.

« Il circule certaines règles, qui ne sont ni tout à fait déplacées ni choquantes : “ Un malade promet beaucoup tant qu’il souffre, mais quand il est guéri, il oublie les promesses. Accepte ce qu’il te donne quand il va mal parce qu’il ne voudra plus payer quand il ira bien ” » (vers latins sans source identifiée).

62.

« gardez-vous-en ! »

63.

Consultation de Panurge (v. note [4], lettre 132), pour sa fiancée, auprès du médecin Rondibilis (Guy Patin n’a jamais mis le titre de docteur devant le nom d’un médecin, cette manière de faire date du xixe s.), au Tiers Livre, chapitre xxxiv :

« “ J’en voudrais voir l’urine (dit Rondibilis), {a} toucher le pouls, et voir la disposition du bas-ventre et des parties ombilicales, comme nous commande Hippo. Apho. 35 avant outre procéder ”. “ Non, non (dit Panurge), cela ne fait à propos. C’est nous autres légistes qui avons la rubrique, De ventre inspiciendo. {b} Je lui apprête un clystère barbarin. {c} Ne laissez d’ailleurs vos affaires plus urgentes. Je vous enverrai du rislé {d} en votre maison. Et serez toujours notre ami. ” Puis s’approcha de lui, et <Panurge> lui mit en main sans mot dire quatre nobles à la rose. {e} Rondibilis les prit très bien, puis lui dit en effroi, {f} comme indigné : “ Hé, hé, hé, Monsieur, il ne fallait rien. Grand merci toutefois. De méchantes gens jamais je ne prends rien. Rien jamais des gens de bien je ne refuse. Je suis toujours à votre commandement. ” “ En payant ”, dit Panurge. “ Cela s’entend ”, répondit Rondibilis. »


  1. Pour son Rondibilis, Rabelais s’était inspiré de Guillaume Rondelet (v. note [13], lettre 14), qui avait été un de ses maîtres en médecine à l’Université de Montpellier.

  2. « Sur la manière de constater la grossesse. »
  3. Violent, drastqiue.

  4. Des rillettes.

  5. Ancienne monnaie d’or anglaise.

  6. Avec emportement.

64.

« Tant que l’affection évolue et que le malade est affaibli, appliquez-vous à toucher l’argent ; dès que l’affection est terminée et le malade raffermi, personne ne soucie plus de payer. »

65.

« Ce qui est, ce qui fut, et ce que traîne avec lui l’avenir » (Virgile, Géorgiques, livre iv, vers 393).

66.

« La vie est courte, la science est longue, l’occasion fugitive, l’expérience trompeuse [experimentum fallax], le jugement difficile » (premier et plus fameux des aphorismes d’Hippocrate).

67.

Ventouser : appliquer des ventouses à un malade ; instrument de chirurgie, la ventouse est « un vaisseau ventru qu’on applique sur quelque partie pour attirer avec violence les humeurs du dedans au dehors. On en fait d’argent, de cuivre, de corne, de verre, de bois, de terre, etc. En un besoin on se peut servir d’un verre, d’un pot, etc. Il y en a de grandes, de moyennes et de petites ; on nomme celles-ci petits cornets. On les chauffe avec des étoupes, une bougie ou à la chandelle, et on les applique sur la partie malade, de laquelle elles attirent l’humeur quand elles sont refroidies, à cause de la condensation qui se fait de l’air qui y est enfermé. On s’en sert avec les scarifications aux défluxions [v. note [6], lettre 603] sur les yeux, et aux plaies venimeuses et bubons, pour attirer le venin et faire révulsion [v. note [8], lettre 673]. On les applique aux mamelles et aux cuisses pour arrêter ou provoquer les menstrues, et sur le nombril pour guérir la colique. Il y a aussi des cornets ou petites ventouses qui attirent sans feu par le moyen de la bouche appliquée à un petit trou qui est en haut, et en retirant son haleine » (Furetière).

Guy Patin ne devait pas beaucoup priser ce procédé de chirurgien : il n’en a parlé qu’une seule fois dans ses lettres (à Spon, le 26 juillet 1650), mais sans en avoir lui-même été le prescripteur ; sa présence ici, en si bonne compagnie (saigner, purger, régler la consommation de vin), surprend donc et pourrait même mener (comme d’autres indices) à douter que les Préceptes soient bien de sa plume.

68.

« Un médecin doit avoir un raisonnement tout prêt. Que le rouge monte au front d’un médecin sans raisonnement, comme à celui d’un jurisconsulte sans loi. »

Le second de ces adages se lit dans le Traité de la conservation de santé de Guy Patin (chapitre ii, v. sa note [89]) et a pu lui être emprunté par l’auteur putatif de la lettre (si elle est apocryphe, comme je le crois).

69.

Cahiers manuscrits de Guy Patin aujourd’hui disparus, mais qui auraient fourni les sources des Borboniana, ou Fragment de littérature et d’histoire de Nicolas de Bourbon, publiés en 1751 par François Bruys (v. note [2], lettre 29) ; cette lettre de Patin ne s’y trouve pourtant pas. L’Avertissement de l’éditeur de cette édition ne parle pas non plus de Patin quand il évoque les sources des Borboniana (page xv du tome premier des Mémoires historiques, critiques et littéraires de Bruys) :

« Ces mélanges ont été trouvés en feuilles détachées chez les héritiers de Jacques-Auguste de Chevanes {a} […], qui en avait plusieurs autres cahiers, qui se sont perdus. On a cru ne devoir pas laisser périr ceux-ci, qui contiennent plusieurs singularités dignes de remarque. » {b}


  1. Jacques-Auguste de Chevanes (Dijon 1624-1690), avocat et secrétaire du roi en la chancellerie près le parlement de Bourgogne, possédait une riche bibliothèque et a laissé divers écrits que Bruys a réunis sous le titre de Chevaneana, à la suite des Borboniana.

  2. Si Patin lui-même a recueilli les Borboniana, Chevanes a dû récupérer, d’une manière ou d’une autre, les cahiers que Patin confiait ici à son fils. Certaines citations qu’il a faites dans ses lettres (v. par exemple la note [7] de la lettre 38) peuvent en effet faire penser qu’il a bien dtéenu chez lui les cahiers de Nicolas de Bourbon, son ancien maître. Argument plus solide encore, dans le post-scriptum de sa lettre du 25 novembre 1659, Patin écrivait à André Falconet que son fils, Noël, riait « sous cape » en lisant les Borboniana dans son cabinet du Chevalier du Guet.

70.

Mézence : roi étrusque mythique, fameux pour sa cruauté, que Virgile (Énéide, chant vii, vers 647) a appelé contemptor divum, le contempteur des dieux, et qu’Énée défit dans un mémorable combat.

71.

« l’Égypte d’Homère, ce sont peu de bonnes choses et beaucoup de mauvaises » (Gabriel Naudé et Martial, v. note [17], lettre 295).

72.

The Autobiography of Sir Robert Sibbald, Knt., M.D., to which is prefixed some account of his mss [L’Autobiographie de Sir Robert Sibbald (v. note [3], lettre d’Adolf Vorst, datée du 4 septembre 1661), chevalier et docteur en medicine, précédée d’un relevé de ses manuscrits] (Édimbourg, Thomas Stevenson, et Londres, John Wilson, 1833 ; manuscrit original conservé par la Bibliothèque d’Auchinleck, East Ayrshire).

a.

Transcription par René Pintard (en appendice de Pintard a, pages 63‑69) d’un manuscrit conservé par l’Österreischische Nationalbibliothek (Bibliothèque nationale d’Autriche à Vienne), Cod. palat. 7071 (pages 91‑98), qui, dit-il, n’est pas de la main de Guy Patin, mais serait une copie faite par Hugues de Salins, contenant en marge des notes qui pourraient être de la plume de Patin.

Ce texte daterait probablement de 1649 : l’auteur indique en effet qu’il l’a rédigé après 22 ans d’exercice médical et Patin avait obtenu son doctorat en 1627. Ces Préceptes seraient alors adressés à Robert, le fils aîné de Guy, qui, âgé de 20 ans, préparait sa licence de médecine : il avait disputé, précisément en 1649, ses deux thèses quodlibétaires sous la présidence de Jean de Montigny et Hermant de Launay (v. notes [168], lettre 166, et [10], lettre 247). Pintard (page 51) juge que « la personnalité de Guy Patin éclate » dans ces Préceptes, que « nul doute n’est possible sur leur attribution au sarcastique érudit », et qu’ils « ont la saveur de ses meilleures pages et développent, d’un bout à l’autre, ses pensées les plus chères ».

Trop beau pour être vrai me semble tout de même une mise en garde opportune avant de lire ces pages qui pourraient bien être apocryphes, comme le suggèrent quelques éléments d’analyse sémantique fournis dans les notes.

b.

ms BIU Santé 2007, fo 18 ro et vo. L’écriture n’est pas celle de Guy Patin. La lettre est destinée à l’un de ses deux fils aînés, Robert ou Charles. Même si le style de celle-ci ressemble bien plus que la précédente à celui de Patin, rien ne permet d’affirmer qu’elle n’est pas apocryphe. Son contenu ne fournit aucun indice pour fixer sa date de rédaction, mais plaide en faveur de l’authenticité ; il en fait pourtant une préface moins adaptée aux lettres latines et françaises du ms BIU Santé 2007 qu’aux Borboniana (v. infra note [69]).

La même plume qui a copié la lettre a écrit cette annotation dans la marge de droite :

« Première page.
Lettre de M. Patin écrite à son fils, servant de préface à tout ce recueil.
Cette lettre doit être mise en tête de ces cahiers de M. Patin qui l’avait composée pour son fils.
M. de Bourbon vivait encore en l’année 1643 car, dit M. Duval au livre des professeurs du roi, page 22, je crois qu’il n’est mort qu’en 1644, comme je l’ai appris de Patin. {a} Voyez l’Histoire de l’Académie de M. Pellisson, {b} ou la mort dudit Sr de Bourbon est marquée précisément de l’année 1644, duquel, comme étant académicien, il y a dit diverses particularités. »


  1. V. notes [2], lettre 29, pour Nicolas Bourbon (1574-1644), et [49], lettre 549, pour Le Collège royal de France… de Guillaume Duval. On y lit (page 22) cette xve entrée de l’Ordre et liste des lecteurs et professeurs du roi, en langue grecque :

    « Nicolas Bourbon, Champenois, orateur et poète excellent, grec et latin, quinzième lecteur du roi en langue grecque ; encore, grâces à Dieu, plein de vie à présent, 1643. Il a succédé à Critton, et s’étant acquitté plus que dignement de sa charge, s’est réduit, par une sainte résolution, à l’état ecclésiastique, où il vit exemplairement, s’étant démis volontairement de son état et charge de lecteur du roi, entre les mains de Pierre Valens, qui lui a succédé. »

    Nicolas Bourbon avait été professeur royal de 1611 à 1620.

  2. Paul Pellisson-Fontanier (v. note [2], lettre 329).



Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Annexe : Deux lettres de Guy Patin à ses fils.
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(Consulté le 15.09.2019)

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