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À Charles Spon, le 21 avril 1643

Monsieur, [a][1]

Si j’étais aussi éloquent que vous, je vous donnerais en cette réponse de belles paroles ; mais faute d’avoir autrefois fait provision de ces fleurs de rhétorique, je me contente de vous dire en mon patois de Picardie [2] que je vous ai très grande obligation et de votre belle lettre, et de votre paquet. J’ai connu en cette ville un prêtre qui est mort fort vieux depuis quatre ans, qui était fils de Gul. Plantius ; [1][3] il m’a juré que son père n’avait rien de Fernel [4] et que Julien < Le > Paulmier [5] avait tout eu. Ce < Le > Paulmier était un Normand qui avait servi Fernel douze ans et qui en récompense, le fit passer docteur. Pour M. Lamy, [6] il ne peut avoir rien eu, vu qu’il est mort fort jeune, l’an 1583, et n’ayant été médecin qu’environ 10 ans. [2] Pour celui-là duquel G. Plantius se plaint en cette épître, qui pour avoir ici de l’emploi se faisait appeler le petit Fernel, [3] c’était le même Julien < Le > Paulmier qui était un Normand dessalé et qui avait bon appétit, qui se vantait ici que Fernel en mourant lui avait commis force secrets ; sed hoc est de patria[4] car vous savez mieux que moi qu’un homme qui est Normand de nation et médecin de profession a deux puissants degrés pour devenir charlatan. [7] On m’a raconté de lui une plaisante fourberie, entre autres : le cidre, vulgo pomaceum[5][8] n’était pas une chose fort connue à Paris de son temps où tout le monde buvait du vin à fort grand marché, præter abstemios, qui solis aquis gaudebant ; [6] même du temps de Henri iii[9] on croyait que c’était une espèce de malédiction aux Normands, ou plutôt de punition, de ce qu’ils ne buvaient que du cidre ; ce Normand raffiné, voyant que le peuple ne connaissait pas cette liqueur, en faisait venir par bouteilles en cette ville, dans lequel il faisait tremper du séné, [10] et ainsi en faisait des apozèmes [11] laxatifs, [7] et de petites médecines qu’il vendait un écu pièce comme un grand secret ; et par ce moyen, devint riche en peu de temps sur l’opinion que le peuple avait conçue que tout son fait ne consistait qu’en secrets que Fernel lui avait laissés ; sur quoi, vous remarquerez aussi que le séné n’était pas encore en commun usage comme il est devenu depuis vingt ans, le peuple connaissait alors moins le séné qu’il ne fait aujourd’hui l’agaric. [8][12]

Pour le jeune Pons [13] qui est ici, [9] il est vrai qu’il me vient voir quelquefois ; s’il veut se donner la peine d’étudier, il peut réussir. J’ai vu, entre les opuscules de son grand-père, [14] un traité contre la saignée, [15] nunc alia est ætas, nunc mens[10][16] S’il était aujourd’hui parmi nous, il changerait d’avis et pour faire mieux, il ferait autrement. C’est un excellent homme que M. Grotius [17] pour les bonnes lettres. [11] Nous aurons dans trois mois deux volumes de lui in‑fo qui seront Annotationes in Vetus Testamentum approuvées par les docteurs de Sorbonne ; [18] et puis après, il nous donnera un autre volume in Epistolam Pauli, etc[12] Dieu lui en fasse la grâce, il est grand humaniste, grand poète grec et latin, grand jurisconsulte, grand politique, mais peut-être mauvais théologien, aussi bien que Théophile Brachet, [19] sieur de La Milletière, qui avait entrepris avec lui d’accorder les deux religions, < ce > que j’estime chose impossible. Saniorem mentem illis exopto[13] Je ne voudrais pas être M. Grotius car il est trop vieux, mais je voudrais bien être aussi savant que lui ; je tâcherais de ne pas me mettre de ces chimères dans la tête. L’auteur des huit vers sur M. de Thou [20] m’est inconnu, [14] M. Holman, [21] maître des comptes, me les a donnés, qui est un honnête homme fort savant et qui vaut bien un auteur, avec plus de 60 000 écus qu’il a de bien. Il lit tous les jours Platon [22] et Aristote, [15][23] et aime les bonnes lettres et les lettrés.

M. de Noyers, [24] secrétaire d’État, un des grands ministres de l’État et le grand fauteur des loyolites, [25] fut disgracié le vendredi 10e d’avril. Le roi, [26] par la bouche du cardinal Mazarin, [27] lui envoya dire qu’il eût à se retirer, dont le bon seigneur fut fort étonné, quelque bonne mine qu’il en ait faite au contraire, car il méditait de chasser les autres ministres et de gouverner le roi lui tout seul. [16] Je vous remercie de ce que vous m’avez envoyé du P. Labbé. [28] Il y a bien du galimatias dans la tête de cet auteur ; peut-être qu’on ramassera toutes ces pièces volantes quelque jour pour en faire un méchant recueil. Un de nos médecins a ici fait imprimer un petit traité de Epicrasi [29][30] qu’il m’a fait l’honneur de me dédier à cause de notre ancienne connaissance. [17] Je vous l’enverrai comme une pièce nouvelle, mais non pas fort bonne ni fort nécessaire. Je vous prie de me faire savoir qui est M. Falconet [31] qui a écrit du scorbut. [18][32] On nous a apporté ici de Dijon [33] un in‑fo gros comme un Fernel, intitulé Maritimi orbis, etc. C’est une description de la mer, de ses détroits et passages, et des navigations célèbres qui ont été faites de temps en temps, avec plusieurs petites cartes en taille-douce. L’auteur est un avocat de Dijon fort savant, nommé Cl. B. Morisot, [34] qui est le vrai auteur du Veritatis lacrymæ[19] qui se met derrière l’Euphormion de Barclay. [20][35]

Le dimanche 19e de ce mois, trois de nos médecins ont été appelés à Saint-Germain [36] pour y voir le roi, savoir M. de La Vigne, [37] notre doyen, M. Guénault [38][39][40] l’aîné et M. Moreau, [41] notre bon ami. [21] À vous dire le vrai, je crois que le pauvre prince se meurt [42] et si cela arrive, je souhaite que Dieu lui fasse paix. [22][43][44][45][46][47][48][49][50][51] Je vous baise très humblement les mains et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 21e d’avril 1643.


1.

Guillaume Plancy ou Plançon (Plantius ou Plancius, Janvron en Mayenne vers 1514-1568), reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1554, vécut pendant 10 ans auprès de Jean Fernel, dont il avait épousé la nièce. Il traduisit en latin divers morceaux d’Hippocrate, de Galien, de Plutarque, de Philon et de Synesius (Z. in Panckoucke).

Plancy a édité et annoté plusieurs ouvrages de son maître, dont il a écrit la vie, imprimée pour la première fois dans la Io. Fernelii Ambiani universa Medicina, ab ipso quidem authore ante obitum diligenter recognita, et iustis accessionibus locupletata. Postea autem studio et diligentia Gul. Plantii Cenomani postremum eliminata, et in Librum Therapeutices septimum doctiss. scholiis illustrata. Editio sexta, qua nunc primum accedit Vita auctoris ab eodem Plantio luculenter exposita ; et Consiliorum medicinalium libellus [Médecine universelle de Jean Fernel, natif d’Amiens, que l’auteur, avant sa mort, a lui-même diligemment revue et enrichie d’utiles additions. Ensuite, elle a été publiée pour la dernière fois par le travail et la diligence de Guillaume Plancy, natif du Maine, qui l’a enrichie de notes très savantes en son septième livre de thérapeutique. Sixième édition avec, pour la première fois, la Vie de l’auteur brillamment exposée par le même Plancy et l’opuscule des Consultations médicales ] (Francfort, Claudius Marnius et hérit. Joan. Aubrius, 1607, in‑8o).

L’Epistola ad lectorem [Épître au lecteur], signée Gulielmus Plantius candido lectori [Guillaume Plancy au bienveillant lecteur], est datée de Paris, le 1er mars 1567. Il s’y plaint du peu de considération qu’on a conservée pour Fernel après sa mort malgré tous ses mérites, et ne parle qu’à mots couverts de Le Paulmier (v. infra note [3]). Dans la Vita de Jean Fernel, qu’il a écrite au commencement du livre, Plancy dit qu’il est mort en 1557 (sic pour 1558), en sa 72e année d’âge : Natus ergo anno Christi 1485 [Il est donc né en 1485].


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 21 avril 1643.
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(Consulté le 20.04.2021)

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