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Ana de Guy Patin :
Grotiana 1  >

Pintard (1943) pages 69‑77


1.

Ainsi Guy Patin entamait-il, avec une louable précision, la relation de ses entretiens avec Hugo Grotius (v. note [2], lettre à Claude ii Belin, datée du 2 janvier 1641).

Notes 3 et  4 de René Pintard (Pintard a, page 69) :

  • sur l’ambassade de Suède en France assurée par Grotius, « cette charge lui avait été attribuée par le Chancelier Oxenstiern, {a} et il l’exerçait effectivement depuis mars 1635. Il demanda son rappel au début de 1645 » ;

  • sur son domicile parisien situé « rue des Saints-Pères, {b} dans l’hôtel qui fut plus tard celui du marquis de Cavoye. » {c}


    1. Axel Oxenstierna, v. note [3], lettre 16.

    2. Dans le viie arrondissement, à l’actuel no 42, en face de la cathédrale Saint-Vladimir-le-Grand.

    3. Louis Oger de Cavoye (1640-1716) fut nommé grand maréchal des Logis et Maison du roi en 1677.

Patin a parlé de Grotius dans cinq des lettres qu’il a écrites en 1643 et qui ont été conservées, mais sans faire état de cet entretien du 1er juin. Quant à l’intimité des relations entre les deux hommes, je n’y ai remarqué que ce passage (dans celle du 28 mars 1643) :

« Ce Grotius est malade d’une plaisante maladie : il prétend avoir des moyens d’accorder les deux religions contraires qui sont en France ; mais cela est impossible, Ante gryphæi iungentur equis, etc. {a} Jamais le pape ne se dépouillera de sa puissance, ni les moines ne quitteront jamais l’article du purgatoire qui leur a tant apporté de commodités. C’est pourquoi cet accord prétendu doit être réputé chimérique. » {b}


  1. « Auparavant les griffons s’accoupleront aux chevaux, etc. » ; réminiscence de Virgile (v. note [31], lettre 477).

  2. Un témoignage plus éloquent se lit dans la lettre du 5 novembre 1649 à André Falconet, vers la fin du premier paragraphe :

    « Feu M. Grotius était aussi mon ami ; j’étais tout transporté de joie quand je l’avais entretenu, mais il est mort trop tôt pour moi et pour le public. Quand j’appris la nouvelle de sa mort, qui fut à Rostock, ville hanséatique, à son retour de Suède, le dernier jour d’août (natali meo die) {i} l’an 1645, j’en fus si fort touché que j’en tombai malade, et en huit jours j’en fus tout changé. »

    1. « jour de mon anniversaire ».

2.

« et il y enseigna pendant quelques mois les œuvres éthiques d’Aristote ».

V. notes [5], lettre 34, pour Joseph-Juste Scaliger, et [30] du Borboniana 7 manuscrit pour la manière dont cette année 1567 s’insère dans sa biographie.

Les deux principaux ouvrages éthiques d’Aristote sont les 10 livres de L’Éthique à Nicomaque et les 8 livres (incomplets) de sa moins célèbre Éthique à Eudème (qui répètent en grande partie les précédents).

3.

V. note [23], lettre 535, pour les deux éditions (Leyde, 1606, et Amsterdam, 1658) du Thesaurus temporum Eusebii Pamphili Cæsareæ [Trésor des calendriers d’Eusèbe Pamphile de Césarée] par Joseph Scaliger. Les Prolegomena [Préambules] en sont dédiés à Jacques-Auguste i de Thou, mais on n’y lit aucune de ces épigrammes laudatives (généralement sans grand intérêt) que les amis et les admirateurs de l’auteur avaient l’habitude de lui dédier.

4.

Pour les titres déclarés du naturalisé, la pièce vue par René Pintard ne correspond pas exactement à ce que dit cette phrase du Grotiana (Pintard a, page 70, note 2) :

« Le document vu par Grotius existe encore. Cf. Bibl. nat. Coll. Dupuy, ms. 85, fol. 95 : {a} “ Lettres de naturalité délivrées par François ier à Jules-César de Lescalle de Bourdonis (Jules-César Scaliger), Paris, mars 1528, copie de P. Dupuy. ” »


  1. Composée de 436 volumes répartis en 35 tomes, la Collection Dupuy est aujourd’hui cotée Ms Français 6502-6535.

Le transcripteur du Grotiana ajoute en note que cette lettre « est vérifiée en la Chambre des Comptes à Paris. M. Chrétien, l’avocat, dit qu’il l’obtint de François ier. »

Gilles Ménage en a aussi parlé dans son Anti-Baillet (Paris, 1688, v. note [31], lettre 97), là où il dénigre la noblesse des Scaliger (tome 1, page 285) :

« La principauté de Vérone des Scaliger était une principauté chimérique. J’ai produit à la page 517 de la dernière édition de mes origines italiennes {a} l’extrait des lettres de naturalité de Jules Scaliger, qui sont du mois de mars 1528, dans lesquelles le roi de France François ier ne donne d’autre qualité à Jules Scaliger que celle de Julius Cæsar de l’Escalle de Bordoms, {b} docteur médecin, natif de la ville de Vérone en Italie : c’est-à-dire que Jules Scaliger n’en prenait point d’autre en ce temps-là. »


  1. Le Origini della lingua Italiana compilate dal Sre Egidio Menagio, Gentiluomo Francese (Genève, Giovali Antonio Chouët, 1685, in‑4o) : transcription mot pour mot de l’extrait de la lettre de nationalité qui suit (bas de la première colonne, page 517 du Giunta [Supplément]).

  2. Bernard de La Monnoye (v. notule {b}, note [7], lettre 977) a corrigé l’erreur de Ménage dans son édition ultérieure de l’Anti-Baillet (Paris, 1730), avec cette note (page 157) :

    « Je suis le plus trompé du monde si, dans ces lettres de naturalité alléguées par M. Ménage, il ne faut lire de Bordonis, et non pas de Bordoms. D’un i joint à une n, il est aisé de faire une m, surtout quand le point de l’i ou n’est point marqué, comme il arrive souvent, ou se trouve comme effacé par la longueur du temps. C’est ce qui a donné lieu de lire Bordoms pour Bordonis. »

5.

« dans un registre particulier ».

V. note [10], lettre 104, pour le Scaliger hypobolimæus… [Scaliger le faussaire…] de Caspar Scioppius (Mayence, 1607), qui ridiculisait les Scaliger en raison de leurs ineptes prétentions à être issus des princes de Vérone.

6.

« Jules-César Scaliger fut l’artisan et l’auteur de cette fable, mais ce fut un grand philosophe et il a écrit avec bonheur contre Cardan. Il avait aussi écrit contre Érasme, mais injustement ; aussi a-t-il demandé pardon pour son erreur. »

V. notes [5], lettre 9, pour Jules-César Scaliger et ses Exotericæ exercitationes… [Essais publics…] contre Jérôme Cardan (Paris, 1557) et [8], lettre 584, pour ses deux Orationes pro Cicerone… [Discours en faveur de Cicéron…] contre Érasme qui avait eu l’audace de dénigrer le style cicéronien (Paris, 1531 et 1537).

7.

« mais critique maladroit ».

V. note [15], lettre de Samuel Sorbière écrite début 1651, pour Franciscus Junius, nom latin de l’érudit français François Du Jon, beau-père de Gerardus Johannes Vossius (v. note [3], lettre 53). Junius était professeur de théologie à Leyde.

La haine de Joseph Scaliger à son encontre s’est tout particulièrement exprimée dans le Secunda Scaligerana (pages 410‑413) :

« Franciscus Junius et Theodorus Marsilius diversa via eundem finem sunt consecuti, ignorantiam. Hic omnia legendo, ille nihil ; cum tamen doctissimum se existimaret, doctiorem etiam in Græcis Casaubono et Stephano quos nihili faciebat. Ejus Responsiones in Bellarminum bonæ, sed facile est talia scibere et mendacium refellere. {a} Du Jon méprisait tout le monde, il pensait être le plus grand homme de son temps, des précédents et des futurs. Junius n’avait rien lu, {b} et voulait être estimé savant en plusieurs langues, médecin, jurisconsulte : il n’y a que ses disciples qui en font état, des ignorants qui ne savent ce que c’est que des hommes doctes. Junius a eu deux femmes flamandes, et si {c} jamais il n’a pu apprendre le flamand. Lorsque j’étais à la boutique de Rapheleng {d} et parlais flamand, encore que je ne parle guère bien, m’oyant, il dit devant la compagnie : “ Hélas ! je ne sais pas parler le flamand, mais je sais bien d’autres choses. ” Et lorsque lui et moi fûmes compères de Monsieur Vorstius, {e} après avoir été au prêche flamand de Monsieur Trelcat fils, {f} je lui disais “ Voilà un gentil personnage, qui prêche si bien deux langues ”, il répondit : “ Un homme ne saurait bien prêcher en deux langues. ” Il portait envie extrêmement de cela au jeune Trelcat, et les prêches de Junius étaient des cercles : il ne faisait que retourner et redire ce qu’il avait dit. Quand il est question d’un homme docte, il ne faut pas s’arrêter au jugement de ses disciples, mais à celui des hommes doctes. Junius disait au prêche : Jehova, Jeschaiach, et talia. Junius dicebat se nobilem esse, sed non vere, {g} car en Berry, les états non faciunt Nobilem. Du Jon, meus simius et obtrectator simul, {h} m’a voulu imiter en ses annotations sur le premier chapitre de la Genèse. Ô les grandes badineries qu’il a mises dans sa Bible, la pauvre version ! {i} Je n’en saurais lire un chapitre. Il n’avait rien lu et voulait en savoir plus que les autres, et qu’on l’en crût. Les jésuites en savent plus que lui en doctrine et science. Du Jon disait que les papistes avaient châtré les Pères, je n’en crois rien : on m’a dit qu’ils y ont tout laissé car ils ne les vendraient pas. Du Jon avait un bon jugement, et n’avait point lu, il pensait tout trouver avec son esprit. Du Jon pensait savoir en tout plus que tous les autres ; contemnebat Casaubonum et H. Stephanum, dubitabat an essent Græce docti. Junius non poterat ferre laudes Casauboni, quia putabat illum nihil scire in Græcis ; si videres Strabonem Casauboni quem annotavit Junius, ubique videres lituras falsum, falsum, quasi illius fuerit corrigere Casaubonum, sed ex invidia fecit. » {j}


  1. « Par des chemins différents, François Du Jon et Théodore Marcile {i} ont poursuivi le même but : l’ignorance ; le second, en lisant tout, et le premier, en ne lisant rien, bien qu’il s’estimât extrêmement savant, plus savant même en grec que Casaubon et Estienne, {ii} dont il ne faisait aucun cas. Ses Responsiones contre Bellarmin {iii} sont bonnes, mais il est facile d’écrire de telles choses et de réfuter le mensonge. »

    1. V. note [12], lettre 564.

    2. V. notes [7], lettre 36, pour Isaac Casaubon, grand ami de Scaliger, et [31], lettre 406, pour l’imprimeur érudit Henri ii Estienne, dit le Grand Estienne.

    3. Fr. Junii Biturigis Animadversiones ad controversias Christianæ fidei quas Robertus Bellarminus Politianus societatis Iesu (ut vocant) disputationum suarum libris exaravit adversus hujus temporis hæreticos… [Remarques de François Du Jon, natif de Bourges, contre les {six} controverses de la foi chrétienne que Roberto Bellarmino, natif de Montepulciano {v. note [16], lettre 195}, de la Compagnie de Jésus (comme ils l’appellent) a écrites dans les livres de ses disputations contre les hérétiques de son siècle…] (Leyde, Christophorus Raphelengius, 1600, six volumes in‑8o).

  2. Note de Pierre Des Maizeaux, {i} éditeur du Scaligerana :

    « Scaliger parle ici et ailleurs de Junius avec le dernier mépris, sur quoi, voyez l’article de ce savant dans le dictionnaire de M. Bayle, rem. (P). {ii} Voyez aussi ci-dessous au mot Manilius. » {iii}

    1. V. note [4] de l’Introduction aux Ana de Guy Patin.

    2. Bayle, tome 2, page 888.

    3. Pages 439‑440 du Secunda Scaligerana : Scaliger avait publié de savantes critiques sur les Astronomiques de Marcus Manilius (Paris, 1579, v. note [39] du Borboniana 3 manuscrit) ; il accusait Junius d’avoir mal lu Manilius et d’avoir déliré en voulant le corriger dans ses In Manilii Astronomica variæ Lectiones cum notis Franc. Junii Bituricensis [Leçons diverses et notes de François Du Jon, natif de Bourges, sur les Astronomiques de Manilius] (Leyde, 1599, in‑4o).

  3. Malgré cela.

  4. L’imprimeur érudit de Leyde François Rapheleng (v. note [3], lettre d’Eberhard Vorst, datée du 7 février 1664), ou son frère Christophe.

  5. Ælius Everardus Vorst, v. note [12], lettre latine de son fils, Adolf Vorst à Guy Patin, datée du 4 septembre 1661.

  6. Lucas Trelcatius, fils de Lucas (v. infra première notule {b}, note [9]), tous deux pasteurs à Leyde.

  7. « “ Yahvé, Josué, et autres pareils noms. ” Du Jon se disait noble, mais ce n’était pas vrai ».

  8. « n’anoblissent pas. Du Jon, à la fois mon singe et mon détracteur ».

  9. Avec Emmanuel Tremelius, Du Jon a donné une traduction latine de la Bible, publiée à partir de 1579.

  10. « Il méprisait Casaubon et H. Estienne, il doutait qu’ils fussent bien savants en grec. Du Jon ne pouvait supporter les mérites de Casaubon car il pensait qu’il ne connaissait rien aux auteurs grecs ; si vous voyiez le Strabon de Casaubon {i} que Du Jon a annoté, partout vous verriez des ratures : “ faux ” ici, “ faux ” là ; comme si c’était à lui de corriger Casaubon ; mais il l’a fait par jalousie. »

    1. Édition parue à Genève en 1587 (v. note [62], lettre latine 351).

    Sans vouloir médire, le Scaligerana nous a donné là un bel exemple de prêche circulaire, ne faisant « que retourner et redire ce qu’il avait dit ».


8.

« Âneries, stupidités, etc. »

Parus sous diverses formes, les commentaires de François Du Jon sur Tertullien ont été regroupés dans :

Q. Septimii Florentis Tertulliani Carthaginensis Presbyteri, auctoris antiquissimi, Opera quæ adhuc reperiri potuerunt omnia : ex editione Iacobi Pamelii Brugensis. Quibus seorsim additæ sunt annotationes Beati Rhenani Seletstadiensis, auctæ censura Inquisitionis Hispanicæ : Itemque castigationes ac notæ perspicuæ et breves Francisci Junii Biturigis, tum ex Mss. fide, et Latini Latinii Viterbiensis, aliorumque symbolis comportatæ, tum coniecturis gravissimis atque lectissimis accuratæ. Communes præterea Indices accesserunt locorum Scripturæ Sacræ, aliorum auctorum, itemque verborum et rerum locupletissimus

[Toutes les Œuvres qu’on a pu trouver de Quintus Septimius Florens Tertullianus, {a} prêtre de Carthage, d’après l’édition de Jacobus Pamelius, natif de Bruges. {b} On y a séparément ajouté : les notes de Beatus Rhenanus, natif de Sélestat, {c} complétées par la censure de l’Inquisition espagnole ; ainsi que les corrections, et les brèves et lumineuses annotations de Franciscus Junius, natif de Bourges, qui les a fidèlement extraites tant des manuscrits et des contributions de Latinus Latinius, natif de Viterbe, {d} que d’autres auteurs, et agrémentées des plus sérieuses et savantes conjectures. Avec les index accoutumés : passages de l’Écriture sainte, auteurs cités, ainsi qu’un très riche des mots et des matières]. {e}


  1. Tertullien, v. note [19], lettre 119.

  2. Jacques de Joigny de Pamèle (Bruges 1536-Mons 1587).

  3. V. note [5], lettre 584.

  4. Latino Latini, philologue italien (1513-1593).

  5. Franeker, Ægidius Radæus, 1597, in‑fo de 655 pages suivies de copieuses annexes.

9.

Les deux attaques de Gerardus Johannes Vossius se lisent dans le Benigno Lectori Salutem [Salut au bienveillant lecteur], de Leyde, le 2 juin 1627) de ses de Historicis Latinis libri iii [Trois livres sur les historiens latins] (Leyde, 1651, v. note [6], lettre 162).

  1. Contre la méchanceté de Joseph Scaliger à l’égard de François Du Jon (pages **2 ro‑vo) :

    Sane ingenium viri, et diffusissimam eruditionem multi facilius carpent, quam æmulabuntur. Et quibusdam obstrigillantibus, non deerunt toto orbe viri docti, et clari, qui debito eum præconio ornent. Qualem mox ab excessu suo habuit etiam maximum virum, vereque literarum principem, Iosephum Scaligerum : qui versibus hisce defuncto parentavit :

    Iuni, quem modo literis potentem,
    Pleni Gymnasii frequente cœtu,
    Cingebat docilis corona pubis
    Docto pendula disserentis ore :
    At nunc, ô series iniqua rerum,
    Tactus sidere pestilentis auræ
    Sol pallentibus occidis tenebris !
    Te mœrens schola fiet suum magistrum,
    Orba Ecclesia te suum parentem,
    Doctorem gemit orbis universus.
    Flent, flent ; non uti vulgus imperitus,
    Quem morbus docet ipse, quid valere est.
    Quanti est filius, orbitate discit,
    Qui nec denique quid potitus olim est,
    Sed quid perdiderit, solet putare.
    In te longe alia est vicissitudo :
    Nec quantus fueris, carendo discit,
    Qui vivi meritum æstimavit olim.
    Et nunc conscia publicæ querelæ
    Postquam tristia te tulere fata,
    Et clarum jubar abstulere mundo,
    Nos quid perdidimus, quid et dolendum est,
    Non scimus magis, at magis dolemus.

    Hæc Scaliger de defuncto, quo tempore nec gratiæ aucupium stimularet, ut nimis efferret Iunium : nec æmulatio, vel ullus in studiis dissensus, in caussa esse poterat ut detractum ei quicquam vellet. Hæc idem, ut versiculis suis ipse subscripsit, in lectulo duabus post mediam noctem horis : quando mens humana, si unquam, sua esse solet, nec affectibus abripitur. Hæc ille, cum pestilentia in Academia Lugdunensi intra mensem unum summos duos viros, Iunium, ac Trelcatium, abstulisset : ac porro strages tantas tota faceret Batavia : quæ mortalitatis cogitatio non patiebatur Scaligero tum quicquam nisi sincerum, ex ore, vel calamo exire. Quid quod scimus apud liberos defuncti, atque alios, longe etiam majoribus elogiis extulisse omnigenam illam Iunii, ac imprimis rerum sacrarum scientiam ?

    [Quantité de gens trouveront vraiment plus facile de déchirer son génie et sa très vaste érudition que de les égaler ; mais face à ceux qui le blâment, il ne manquera pas, en ce monde, d’hommes doctes et brillants qui l’honoreront de la louange qui lui est due. Ainsi, peu après sa mort, s’est-il même trouvé un très grand personnage, Joseph Scaliger, vraiment le prince des lettres, pour saluer la mémoire du défunt par ces vers :

    « Ô Du Jon, quand tu exerçais ton pouvoir sur les lettres, tu étais entouré d’une couronne de dociles jeunes gens, réunis en foule dans le collège, buvant tes doctes paroles ; mais maintenant, ô injuste enchaînement des choses, frappé par le souffle de la funeste étoile, ton soleil a sombré dans les blêmes ténèbres ! Endeuillée, la Faculté fera de toi son maître ; orpheline, l’Église fera de toi son père ; le monde entier déplore la mort du savant. Qu’ils pleurent, qu’ils pleurent donc ! Le peuple ignorant n’a que faire d’un homme à qui la maladie enseigne ce que c’est d’être en bonne santé ; qui apprend ce que c’est d’être orphelin à tout garçon qu’il voit ; qui, enfin, ne médite pas d’ordinaire sur ce qu’il a jadis gagné, mais sur ce qu’il va perdre. Pour toi, l’alternative est tout autre : qui a jamais prisé l’avantage de vivre t’enseigne de ne pas te soucier de ce que tu vas devenir. Après qu’un triste sort t’a emporté, complice de la plainte partagée par tout le monde, et que ta brillante lumière s’est éteinte, qu’avons-nous donc perdu et pourquoi nous chagriner ? Nous n’en sommes pas plus savants, mais nous avons cessé de geindre. » {a}

    Quand il a écrit cela, Scaliger n’a rien épargné de son talent à chicaner pour ensevelir profondément Du Jon. Aucune rivalité ni aucun désaccord dans leurs travaux ne pouvait pourtant justifier que Scaliger voulût le dépouiller de quoi que ce fût. Dans la souscription de son poème, il dit l’avoir écrit dans son lit, deux heures après minuit : c’est le moment où l’esprit est aimable, si le sien l’a jamais été, et ne s’emporte point dans les passions. C’était au moment où, dans le même mois, la peste qui sévissait avait emporté deux éminents hommes de l’Université de Leyde, Du Jon et Trelcatius, {b} et où des monceaux de cadavres s’empilaient par toute la Hollande. Scaliger n’était donc pas tourmenté par la pensée de la mort, puisque ses paroles et ses écrits n’exprimaient jamais rien qui ne fût sincère. Alors, comment se fait-il que nous, les enfants du défunt, sachions, comme bien d’autres, que la science universelle de Du Jon, tout particulièrement dans les matières sacrées, lui a si longtemps valu les plus grands éloges ?]


    1. Poème xiv, In obitum V.C. Francisci Iunii Biturigis [Pour la mort du très distingué François Du Jon, natif de Bourges] des Funebria [Obsèques] de Joseph Scaliger (Poemata omnia… [Poèmes complets…], Leyde, 1615, v. note [6], lettre 261), première partie, page 105, avec cette souscription :

      Lugd. Bat. Duabus horis post mediam noctem in lectulo. Anno 1602.

      [À Leyde, dans mon lit, deux heures après minuit, l’an 1602].

    2. Lucas Trelcatius (Arras 1542-Leyde 1602), professeur de théologie à Leyde.

  2. Plus haut, contre la méprise de Jacques-Auguste i de Thou au sujet de Du Jon (pages *2 vo‑*3 ro) :

    Multa enim multorum exempla, quorum opera posthuma habemus, cautiorem me reddunt. Commemorare plurima cum possim, exemplum unius afferre contentus ero : de quo agendi graves sane habeo caussas. Nec alienum plane ab instituto erit hoc nostro, cum de historicis agam, et ille, de quo loquar, inter hujus temporis historicos principem mereatur locum. Est is Jacobus Augustus Thuanus ο μακαριτης, vir genere, doctrina, dignitate maximus, et cui aliquid humanitus patienti plane debeat ignosci, partim ob graves occupationes, quæ singula adamussim expendere non patiebantur ; partim etiam ob merita præclara erga Gallias suas, ac Remp. literariam. Maximus ille vir, quem dixi, (si opere posthumo stare licet) ad annum mdcii prodit ea de viro, et genere nobili, et eruditione clariori et pietate modestiaque longe maximo, Francisco Iunio Biturige ; ex quibus vix guttam veri exprimi posse, nemo scio eorum, qui vivunt, negare sustineat. Eo enim, quo dixi, loco hæc de Iunio legas : Lugduno Batavorum, ubi diu professus est, ob rerum novarum suspicionem ab Ordinibus Belgii exactus, sicuti suo loco diximus, et Altorfii ubi defecit, a Norimbergensi Rep. honorifico stipendio invitatus. Nempe, memoria deceptus, in errorem Tartessia muræna grandiorem incidit vir summus : quod ita esse, ex ipsius verbis liquido constat. Ait enim, Sicuti suo loco diximus. At nihil uspiam tale retulerat de Iunio ; verum de Hugone Donello, dissuasore quidem, attamen conscio consiliorum, quæ conjurati cœperant Lugduni anno mdlxxxvii. Qua de re ita ad annum hunc ipse prodidit Thuanus : Hugo Donellus juris scientia clarus, eamque diu Avarici Biturigum professus, qui ob religionem Lugdunum concesserat, quod consilio participasse credetur, a Senatu monitus, ut alio migraret, Altorfinum se contulit, ubi Norimbergensis Reip. stipendiis ad mortem usque docuit. De Donello id, uti videmus, pronuntiarat ipse : de Iunio se dixisse arbitrabatur. {d}

    [Maints exemples de nombreux auteurs dont nous avons les ouvrages posthumes me rendent fort méfiant. Je puis m’en remémorer beaucoup, mais je me contenterai d’en citer un seul en exemple, avec de sérieuses raisons d’y réagir. Il ne figurera pas ailleurs dans cet ouvrage, bien que j’y traite des historiens et que celui dont je vais parler eût mérité le premier rang parmi ceux de ce siècle. Il s’agit de feu Jacques-Auguste de Thou, immense pour sa naissance, sa science et son mérite, et à qui, étant mort, tout devrait être pardonné, en partie à cause de ses lourdes occupations, dont aucune ne souffrait de n’être pas diligemment accomplie, et en partie aussi à cause de ce que lui doivent sa chère France et la république des lettres. En l’année 1602 de son récit, ce très grand personnage que j’ai nommé (s’il est permis de s’en tenir à son œuvre posthume), avance des choses, dont il est à peine possible de tirer une goutte de vérité, et je sais que nul des témoins qui sont encore en vie ne soutiendra le contraire : elles concernent François Du Jon, natif de Bourges, cet homme qui s’est brillamment distingué, tant par sa noble ascendance, que par sa très éminente érudition, et par l’immensité de sa piété et de sa modestie. À l’endroit que j’ai dit, vous lirez en effet ceci à son propos : « Les ordres de Hollande l’ont chassé de Leyde, où il a longtemps professé, car on le soupçonnait d’idées séditieuses, comme nous dirons en lieu opportun ; il mourut à Altdorf, où la République de Nuremberg l’avait invité à jouir d’une pension honorable. » {a} Voilà bien notre excellent auteur tombé dans une erreur plus énorme que la murène de Tartessos : {b} ses propres mots le prouvent clairement quand il dit « comme nous dirons en lieu opportun » ; mais où que ce soit, il n’a dit rien de plus sur Junius ; mais ce qu’il a dit concernait Hugues Donneau qui, lui, fut un opposant, mais qui connaissait bien le droit, que les conjurés ont capturé à Lyon en 1587. Voici ce que de Thou à écrit de cette affaire cette année-là : « Hugues Donneau brillait dans la science du droit, qu’il a enseignée à Bourges. Pour raison de religion, il s’était retiré à Leyde ; là, croyant qu’il avait participé à un complot, le Conseil lui avait ordonné de s’en aller ailleurs ; il se rendit à Altdorf, où il a enseigné aux frais de la République de Nuremberg jusqu’à sa mort. » {c} Comme nous voyons bien, c’est de Donneau qu’il disait cela ; mais il a cru avoir parlé de Du Jon]. {d}


    1. V. note [32], lettre 155, pour l’Université de Nuremberg, établie à Altdorf.

      Transcription fidèle de la fin du livre cxxxii des Jac. Augusti Thuani Historiarum sui temporis [Histoires de son temps de Jacques-Auguste i de Thou] dans l’édition parue à Genève en 1620. Sa bévue a été corrigée dans l’édition de 1630, avec cette remarque de Pierre Dupuy :

      « Il y a faute à cet éloge de Junius, car il est faux qu’il soit mort à Altdorf ; je voudrais lire : mense proximo Fr. Junius in Biturigibus Cubis apud nos natus, itidem obiit Lugduni Batavorum ubi diu professus est, cum tantum annum lvii attigisset ; vir desultorio ingenio, qui multa conatus, an adsecutus sit quod moliebatur, doctorum erit judicium. »

      C’est à quelques détails près ce qu’on lit dans Thou fr ( volume 14, page 59), où la méprise se transforme en offense :

      « François Dujon, natif de Bourges, mourut le mois suivant de la peste à Leyde, âgé de cinquante-sept ans. C’était un esprit qui n’avait point de but arrêté. Il a entrepris bien des choses : savoir s’il en a fini quelqu’une, j’en laisse le jugement aux savants. »

      Plus loin dans sa préface, Vossius n’a pas manqué de s’enrager contre cette insultante altération tardive du texte.

    2. Dans les Grenouilles d’Aristophane (vers 475), l’esclave Éaque menace Dionysos, qui veut se faire passer pour Hercule, de lui faire manger les poumons par la « murène tartésienne » (Tartêsia muraïna). Tartessios est le nom grec d’une ancienne cité située en Andalousie, à l’embouchure du Guadalquivir ; Platon y a situé le mythe de son Atlantide engloutie. La combinaison de ces deux allusions pourrait figurer l’énormité du mensonge que Vossius reprochait à de Thou.

    3. Dans Thou fr, c’est à l’année 1591 (et non 1587) qu’il est question de Hugues Donneau (livre c, volume 11, page 318) :

      « Je ne puis oublier un savant jurisconsulte français, Hugues Donneau de Chalon-sur-Saône. Il enseigna fort longtemps à Bourges, mais les troubles de Paris l’obligèrent de quitter la France, et il alla s’établir pour quelque temps à Leyde. Y étant devenu suspect au sujet de la religion, la célèbre Université fondée à Altdorf par la République de Nuremberg fut l’asile où il se réfugia dans sa vieillesse. Il mourut le quatorzième de mai, dans la même année que Cujas ; mais avec d’autant moins de réputation que, toute sa vie, il se fit un jeu d’écrire et de parler contre ce grand homme. »

    4. La suite du texte de Vosssius fustige de Thou pour sa méprise en comparant les biographies et les mérites respectifs de Donneau et de Du Jon, au net avantage de son beau-père.

10.

Manière de dire que l’Université de Leyde payait grassement Joseph Scaliger, mais qu’il négligeait ses charges d’enseignement.

En octobre 1591, Janus Hautenus (Jan van Hout, 1542-1609), secrétaire de la ville de Leyde, a signé avec Jan Douza (v. note [13], lettre 970) l’invitation que l’Université adressait à Joseph Scaliger pour solliciter sa candidature à la succession de Juste Lipse (v. notes [8], lettre 36, et [16] infra, notule {b}), démissionnaire (The Correspondence of Joseph Justus Scaliger, volume ii, pages 208‑211).

Les deux recueils des lettres de Lipse en contiennent trois qu’il a écrites à Hautenus.

  • Dans l’Epistolarum Chilias [Millier de lettres] {a}, est imprimée la longue et savante lettre l (centurie i, pages 52‑64), sans lieu ni date, où il est principalement question d’histoire naturelle, à propos des éléphants.

  • Les deux autres sont dans les :

    Iusti Lipsii Epistolarum (quæ in Centuriis non extant) Decades xiix. Quibus accedunt Poematia eiusdem. Omnia nunc noviter ex schedis partim mss. partim excusos, in unum collecta evulgataque, studio et opera doctorum virorum. De quo sequens Præfatio lectorem docebit,

    [Dix-huit décades de lettres de Juste Lipse (qui ne figurent pas dans les centuries). On y a ajouté ses Poèmes. La recherche et les soins de savants hommes ont réuni et édité tous ces textes, qui proviennent soit de manuscrits inédits, soit d’éditions précédemment imprimées. La préface {b} qui suit renseignera le lecteur là-dessus] {c}

    Ce sont :

Il n’est question des jésuites ou de Joseph Scaliger dans aucune de ces trois lettres. Le bon mot de Hautenus demeure orphelin et donc douteux.

11.

Guy Patin a plusieurs fois repris cette idée, et même cette formule, dans ses lettres.

V. notes :

  • [8], lettre 16, et [13] infra, pour l’expulsion des jésuites de France en 1594 et leur rétablissement neuf ans plus tard ;

  • [20], lettre 79, pour Louis Servin, avocat général au Parlement ;

  • [4], lettre 13, pour la carrière parlementaire de l’historien Jacques-Auguste i de Thou ;

  • [19], lettre 469, pour le premier président Achille i de Harlay.

12.

Juan Maldonado (Jean Maldonat, Casa de Reina, Estramadure 1533-Rome 1583), ordonné prêtre dans la Compagnie de Jésus en 1563, fut l’un des théologiens les plus érudits de son temps ; il travailla notamment à l’édition sixtine de la Septante (Rome, 1587, v. notule {b}, note [7], lettre 183). Ami de Montaigne, Maldonat a passé une bonne partie de sa vie en France à enseigner et à prêcher pour ramener les protestants dans le giron de Rome.

V. notes :

  • [1] du Borboniana 10 manuscrit pour d’autres renseignements sur le P. Maldonat ;

  • [7], lettre 37, pour le P. Jacques Sirmond ;

  • [6], lettre 54, pour le P. Denis Petau, et [8], lettre 201, pour son amitié avec Grotius.

13.

Jean Chastel ou Châtel (Paris 1575-ibid. 1594) avait été élève des jésuites du Collège de Clermont (v. note [2] lettre 381). Le 27 décembre 1594, au cours d’une audience royale, il avait blessé Henri iv en voulant lui trancher la gorge. Le régicide fut écartelé en place de Grève deux jours plus tard (v. note [42] des Décrets et assemblées de 1650‑1651 dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris). Jugés coupables de l’avoir incité à cet acte odieux, les jésuites furent bannis du royaume jusqu’en 1605.

V. notes :

  • [16], lettre 551, pour le moine jacobin Jacques Clément, assassin du roi Henri iii en 1589 ;

  • [6], lettre 643, pour la « sulfureuse conjuration et trahison des poudres », en français « fougade » ou « Conspiration des poudres » (Gunpowder Plot en anglais), attentat avorté contre le roi Jacques ier d’Angleterre, en novembre 1605 ;

  • [90], lettre 166, pour François Ravaillac, assassin de Henri iv en 1610.

14.

Jan (Johan Hugo [Huygensz] Cornets) de Groot (1554-1640), le père de Hugo Grotius (né en 1583), était bourgmestre de Delft et curateur de l’Université de Leyde. Il a traduit Archimède (v. note [30] du Faux Patiniana II‑2) du grec en néerlandais pour que son ami, le mathématicien Ludolph van Ceulen puisse le lire. Bayle lui a consacré la note D de l’article qu’il a écrit sur son frère, Cornelius Grotius.

Le Justi Lipsii epistolarum selectarum Chilias [Millier de lettres choisies de Juste Lipse] (v. supra note [10]) contient une lettre (xvii, centurie i, page 19) qu’il a adressée à Jan Grotius le 2 août d’une année non spécifiée (vers 1580), où il loue ses talents poétiques et le félicite pour son mariage (en lui demandant s’il a déjà des enfants). Hugo Grotius avait moins de 13 ans quand son père le présenta à Lipse.

15.

« il s’en porta lui-même garant ».

René Pintard (Pintard a, note 3, page 71) : « C’est en septembre 1573 que Lipse épousa, à Cologne, Anne van den Calstere [ou Anna Van Calsteren (1547-1619)], fille d’un boulanger de Louvain et veuve de Henri Lotttyns. » Le couple n’eut pas d’enfants.

Juste Lipse était né en 1547 à Overijse, ville du Brabant située à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Bruxelles.

Ce que ses contemporains lettrés reprochaient au style de Juste Lipse (v. note [18], lettre 605), outre ses bizarreries, était de n’être pas cicéronien, comme était celui de Joseph Scaliger. V. note [8], lettre 584, pour les attaques de Jules-César Scaliger contre Érasme sur le « beau latin ».

16.

Lettre de Joseph Scaliger à Isaac Casaubon, datée de Leyde, le 22 avril 1606, (Ép. lat. lettre cxx, livre ii, pages 313‑314) :

De Lipsii nostri obitu non potest te latere. Primus ergo in Batavis nuncium illum accepi. Negari non potest in illius morte, et literis iacturam et amicis luctum summum contigisse. Amavi hominem ut amicum ; colui ut bene de literis meritum. Non dubito eum sæpe levitatis pœnituisse, quod relictis Batavis, a quibus tanquam numen διοπετες colebatur, se ad ea loca contulisset ubi alieno arbitrio illi vivendum fuit ; quod aliqua tolerabile esset, nisi etiam illis, quibus obnoxium se fecerat, lusus pilaque esset. Expertus est quam sæpe homines fallat iudicium suum, quum, quod ille sperabat, tantum abest ut eo positus sit, ut minus quam sperabat consecutus sit. Ambitio enim, quæ maxima in eo fuit, ad institutum mutandum impulit hominem. Accedebat importunæ mulierculæ uxoris eius superstitio, quæ illius animum ambitione ægrum sollicitabat, neque prius destitit quam virum ad illas partes perduxerit in quibus neque invenit quod, ut dixi, sperabat, et hominum odium atque invidiam in se concitavit. En quo ambitio illum amicum nostrum perduxit ! Neque ditior, neque meliore fama obiit quam alibi obiisset. Certe in utrisque partibus honoratior illi mors in Batavis contigisset, qui ne in illis quidem partibus apud omnes bene audivit.

[Il est impossible de vous celer le décès de notre ami Lipse. J’ai été le premier des Hollandais à en recevoir la nouvelle. {a} Sa mort a indéniablement représenté une perte pour la science et un immense chagrin pour ses amis. J’ai aimé cette homme comme ami, je l’ai honoré comme ayant bien mérité des lettres. Je ne doute pas que lui-même ait souvent regretté sa frivolité : elle l’a fait s’éloigner du reste des Hollandais, qui l’adoraient comme une divinité céleste, pour se rendre en un lieu où il a dû vivre sous ce régime étranger au leur. {b} Cela eût été compréhensible si ceux dont il avait choisi de dépendre ne l’avaient tenu pour un sujet de dérision et de moquerie. Par ses avis il a très souvent cherché à tromper les hommes, mais ce qu’il espérait était si loin de ce qu’il pensait vraiment qu’il a été moins suivi qu’il ne l’espérait. Il avait puissamment en lui cette prétention qui pousse un homme à changer la règle établie. S’y ajoutait la superstition de sa fâcheuse petite bonne femme d’épouse, dont l’ambition lui tourmentait maladivement l’esprit, et elle l’a sans relâche attiré vers ces pays où, comme j’ai dit, il n’a pas trouvé ce qu’il espérait, et où il s’est attiré la haine et la jalousie des gens. Voilà où elle a mené celui qui fut notre ami ! Il y est décédé sans être plus riche ni plus célèbre que s’il était décédé ailleurs. Sous ces deux aspects il serait mort plus honoré en Hollande, s’il n’avait pas écouté tous ceux qui lui vantaient cette autre contrée]. {c}


  1. Vanité mensongère de Scaliger : Dominicus Baudius, alors à Leyde, a su la nouvelle bien avant lui (v. la 2e lettre transcrite dans la note [26] infra).

  2. Bayle a ainsi résumé les errances religieuses de Lipse :

    « Un des plus grands défauts qu’on reproche à Lipse est l’inconsistance en matière de religions. On fonde ce blâme sur ce qu’étant né catholique, il professa le luthéranisme pendant qu’il fut professeur à Iéna. {i} Ensuite, étant retourné dans le Brabant, il y vécut à la catholique ; et puis, ayant accepté une charge dans l’Académie de Leyde, il y fit profession de ce qu’on nomme le calvinisme. Enfin, il sortit de Leyde et s’en retourna aux Pays-Bas espagnols où non seulement il vécut dans la communion romaine, mais aussi il se jeta dans une bigoterie de femme, ce qu’il témoigna par des livres imprimés. Ce qu’il y eut d’étrange dans sa conduite, et qui ne lui a pas été pardonné, fut qu’étant à Leyde dans la profession extérieure de l’Église réformée, il approuva publiquement les principes de persécution qui se pratiquaient par toute l’Europe contre cette Église. On l’embarrassa étrangement lorsqu’on lui fit voir les conséquences de son dogme ; et ce fut sans doute l’une des raisons qui l’obligèrent à sortir de la Hollande. » {ii}

    1. V. infra note [20].

    2. Lipse avait volontairement quitté Leyde en 1591, où Scaliger lui avait succédé en 1593 (v. supra note [10]).

  3. Les Pays-Bas espagnols.

17.

« dans les règles de son jardin » : vie et dernier avertissement du Lipsiani Horti Lex. In ipso aditu, sub persona Bifrontis Iani [Règlement du jardin de Lipse, placé à son entrée, sous le portrait de Janus à deux visages] imprimé dans la centurie i (pages 137‑138) de son Epistolarum selectarum Chilias [Millier de lettres choisies] (v. supra note [10]), dont la traduction complète est :

« Que toute chienne demeure hors d’ici, {a} hormis la mienne ;
Que toute Hécube {b} demeure hors d’ici, hormis la mienne. »


  1. Sans du tout prétendre rivaliser en latin avec Hugo Grotius, je me suis permis de corriger la traduction du Grotiana (qui vient juste après) : emaneto est l’impératif futur d’emanere [demeurer hors d’un endroit] ; s’il avait voulu dire « sortir d’ici » (comme a compris le Grotiana), Lipse aurait employé le verbe emanare et écrit emanato.

  2. Hécube est la femme de Priam, roi légendaire de Troie : v. infra notule {d}, note [19], pour ses mésaventures.

18.

« Parmi les écrivains de confession chrétienne, Arnobe est semblable à Varron, {a} pour son antique et occulte doctrine, tant par les matières qu’il a traitées que par les mots qu’il a employés. De ses secrets, nous ne déduisons rien qui soit banal : par essence, cela restera longtemps hors de portée. »


  1. V. notes [2], lettre 126, pour Arnobe (auteur chrétien du ive s.), et [1], lettre 14, pour Varron (auteur romain du ier s. av. J.‑C.).

Cet extrait n’a pas de relation intelligible avec le contexte du Grotiana. Il me semble n’avoir été transcrit que pour illustrer le latin barbare de Juste Lipse : il appartient au lecteur et au traducteur de combler ses audacieux raccourcis syntaxiques, au risque de le comprendre de travers.

Il s’agit de la lettre xx (livre i, pages 34‑35), adressée à Antoine i Loisel, {a} des Epistolicæ quæstiones [Recherches épistolaires] de Lipse, {b} dont la première remarque sur le texte d’Arnobe (Contre les païens, livre i, chapitre 28) nous ramène au propos prêté à Grotius :

Qui Faunos, qui statuas, civitatumque Genios, qui Pausos reverentur atque Bellonas.

Emendabam qui Faunos, qui Fatuas. Fatuam deam novimus, Fauni uxorem ; et cum statuis hic nullum litigium, sed cum deorum ridiculis nominibus.

[Les uns vénèrent les Faunus, {c} les autres des statues et les génies des cités, et d’autres encore, des Pausus et des Bellone. {d}

J’ai corrigé en qui les faunes, qui les folles : {e} nous connaissons Fatua pour être la déesse folle, épouse de Faunus ; il n’est ici nullement question de statues, mais des noms ridicules qu’on donnait aux dieux]. {f}


  1. V. note [3], lettre 91.

  2. Anvers, 1577, v. note [18], lettre 396.

  3. Faunus est le dieu de la fécondité des troupeaux et des champs, souvent confondu avec Pan.

  4. Pausus est le dieu latin de la trêve, et Bellone, la déesse de la guerre (v. note [3], lettre latine 29).

  5. Lipse a remplacé qui statuas par qui Fatuas dans sa transcription latine du texte d’Arnobe.

  6. Hécube (v. infra note [19], notule {d}) ne figure pas dans la lettre de Lipse ; mais Grotius suggérait qu’il parlait d’elle quand il citait Fatua.

19.

« Mén. {a} “ Ne sais-tu pas, femme, pourquoi les Grecs disaient qu’Hécube avait été métamorphosée en chienne ? ”
Mu. “ Non, je n’en sais rien. ”
Mén. “ Parce qu’elle faisait ce que tu fais maintenant : elle accablait d’injures tous ceux qu’elle rencontrait. Voilà ce qui lui valut le nom de chienne, et ce n’était que justice. ”

Johannes Philippus Pareus a écrit ici dans la marge : {b}

“ Les Grecs ont pourchassé Hécube comme une chienne en lui jetant des pierres parce qu’elle lançait des invectives contre quiconque était grec. Et à cause de cette animosité et de cette rage, on a imaginé qu’elle a été métamorphosée en chienne. Voyez ce qu’en disent les fables. ” {c}

Cette Hécube était l’épouse du roi Priam et la mère de Pâris. » {d}


  1. Dialogue (vers 14‑18) entre Ménechme Sosiclès (Mén) et la femme (Mulier, Mu) de son jumeau Ménechme ravi. V. note [9], lettre 75, pour les Ménechmes de Plaute.

  2. V. note [17], lettre 248, pour Johannes Philippus Pareus et ses études sur Plaute.

    Son commentaire sur le passage des Ménechmes est dans la marge de la page 401 des M. Accii Plauti Sarsinatis Umbri Comœdiæ xx superstites : et deperditarum Fragmenta. Philippus Pareus tertium recensuit : ac notis perpetuis illustravit [Les 20 Comédies qui nous restent de Plaute, natif de Sarsina en Ombrie, et les Fragments de celles qu’on a perdues. Philippus Pareus les a revues pour la troisième fois et les a éclairées de notes continues] (Francfort, Philipp Jacob Fischer, 1641, in‑8o ; première édition en 1610).

  3. Ici s’arrête le commentaire de Pareus. La suite est l’explication de Grotius.

  4. Dans Homère, Priam, roi légendaire de Troie, est l’époux d’Hécube (v. supra notule {b}, note [17]). Pâris (fréquemment désigné sous le nom d’Alexandre dans L’Iliade), l’un de leurs très nombreux enfants, est le prince troyen qui tua Achille (v. note [27], lettre 989) en le blessant d’une flèche au talon ; il était amant de la belle Hélène (v. note [4], notule {a}, du Mémorandum 5).

    Hécube avait de bonnes raisons pour haïr les Grecs (Fr. Noël, Dictionnaire de la fable) :

    « fille de Dymas, selon Homère, ou, selon Euripide et Virgile, de Cisséis, roi de Thrace, {i} et sœur de Théano, prêtresse d’Apollon, épousa Priam, dont elle eut 50 fils, qui périrent presque tous sous les yeux de leur mère pendant le siège ou après la ruine de Troie. Hécube n’évita la mort que pour devenir l’esclave du vainqueur. On la chercha longtemps sans la trouver ; mais enfin, Ulysse {ii} la surprit parmi les tombeaux de ses enfants et en fit son esclave ; destin qui fut pour elle le comble de l’infortune car elle avait vu ce prince ramper à ses pieds lorsque, surpris à Troie déguisé en espion, il la supplia de le dérober à une mort certaine. Avant de partir, elle avale les cendres d’Hector, {iii} pour les soustraire à ses ennemis, et voit périr Astyanax, son petit-fils, dont elle doit encore conduire les funérailles. Conduite chez Polymnestor, roi de Thrace, {iv} à qui Priam avait confié Polydore, le plus jeune de ses fils, avec de grands trésors, elle trouve le corps de son fils sur le rivage, s’introduit dans le palais du meurtrier et l’attire au milieu des femmes troyennes qui l’aveuglent avec leurs fuseaux ou leurs aiguilles, tandis qu’elle tue elle-même les deux enfants du roi. Les gardes et le peuple furieux poursuivent les Troyennes à coups de pierres. Hécube mord de rage celles qu’on lui lance et, métamorphosée en chienne, elle remplit la Thrace de ses hurlements qui touchent de compassion non seulement les Grecs, mais Junon {v} elle-même, la plus cruelle ennemie des Troyens. On montrait encore en Thrace, du temps de Strabon, {vi} le lieu de sa sépulture, qu’on appelait le tombeau du chien, soit à cause de sa métamorphose, soit à cause de la misère où elle tomba, étant enchaînée comme un chien, dit-elle dans Euripide, à la porte d’Agamemnon. {vii} Les traditions varient sur sa mort : Dictys de Crète rapporte qu’Hécube, esclave d’Ulysse, abandonnée par ce prince, obligé de partir, fut lapidée par ses ennemis ; mais il y a toute apparence qu’il fut lui-même auteur de sa mort puisqu’arrivé en Sicile, il fut tourmenté de songes funestes, au point de bâtir une chapelle à Hécube ; Hygin croit qu’elle fut jetée dans la mer et qu’on donna le nom de Cyneum au lieu de sa chute. » {viii}

    1. V. notule {d‑iii}, note [19] du Grotiana 1, pour la Thrace antique.

    2. V. note [14], lettre d’Adolf Vorst, datée du 4 septembre 1661.

    3. Héros troyen, l’un des fils d’Hécube, Hector avait été tué par Achille.

    4. V. note [23], lettre 197, pour la Thrace antique.

    5. V. note [3], lettre 286.

    6. Géographe grec du ier s. av. J.‑C. (v. note [5], lettre 977).

    7. Roi d’Argos et de Mycène, v. note [55] de l’Autobiographie de Charles Patin.

    8. Hygin est un écrivain latin du premier siècle de notre ère, auteur d’un recueil de Fabulæ [Légendes].

      Le Cyneum mare, en Thrace, est le détroit des Dardanelles (Hellespont, v. note [51], lettre 413).


20.

« il séjourna à Iéna en Thuringe, où il enseigna pendant quelques années. »

De 1567 à 1570, Juste Lipse a séjourné à Rome, comme secrétaire du cardinal de Granvelle (v. notes [19][24] du Borboniana 5 manuscrit). De 1571 à 1574 environ, il a enseigné à Iéna (v. note [8], lettre de Charles Spon, datée du 23 avril 1658).

V. notes [13], lettre 970, pour Janus Douza, qui était aussi intime ami de Joseph Scaliger, et [8], lettre 91, pour Christophe Plantin, imprimeur à Anvers.

Illuminés (Dictionnaire de Trévoux) :

« Dans l’Antiquité ecclésiastique, c’est le nom que l’on donnait à ceux qui avaient reçu le baptême. Ce nom leur venait d’une cérémonie qui consistait à mettre en la main du néophyte, qui venait d’être baptisé, un cierge allumé, symbole de la foi et de la grâce qu’il avait reçues par ce sacrement. On lui donnait ce cierge après qu’on l’avait revêtu de la robe blanche. […] C’est pour la même cause que le baptistère est appelé illuminatoire […].

Les Illuminés, que les Espagnols appellent Alumbrados, sont des hérétiques qui s’élevèrent en Espagne vers l’an 1575. {a} Les auteurs de cette secte furent pris et punis de mort à Cordoue, et la vigilance de l’Inquisition étouffa cette secte dès ses commencements. On les vit pourtant reparaître quelque temps après à Séville. Ce fut, selon quelques auteurs, l’an 1623, et selon D. Diego Ortiz de Zuniga, chevalier de l’Ordre de Saint-Jacques, dans ses Annales de Séville, l’an 1627. {b} Leurs chefs étaient Jean de Villalpando, prêtre originaire de Garachico, dans l’île de Ténériffe, et une carmélite appelée Catherine de Jésus, et communément la Mère Catherine. Ils avaient beaucoup de compagnons et de disciples, dont l’Inquisition se saisit ; et dans un acte particulier, qui se fit l’an 1627, le second dimanche de carême, qui était le dernier jour de février, ils rétractèrent leurs erreurs, comprises en vingt-deux propositions ; et dans la suite Villalpando montra toujours un véritable repentir. C’est ce qu’en dit D. Diego de Ortiz à l’an 1627, il ajoute que les inquisiteurs étaient le licencié Dom Juan Ortiz de Sotomajor, le licencié Dom Juan Dionysio Portocarrero, le docteur Fernando de Andrade Sotomajor, et le < procureur > fiscal, le docteur Dom Antonio de Figueroa. Je trouve ailleurs que ce fut l’évêque D. André Pacheco, inquisiteur général d’Espagne, qui, ayant surpris sept des auteurs, les fit brûler, et contraignit leurs disciples d’abjurer leurs erreurs ou de sortir du royaume ; mais D. Diego de Ortiz ne dit rien de semblable. Les principales erreurs de ces Illuminés étaient que par le moyen de l’oraison sublime à laquelle ils parvenaient, ils entraient dans un état si parfait qu’ils n’avaient plus besoin ni de l’usage des sacrements ni de la pratique des bonnes œuvres, et qu’ils pouvaient même se laisser aller aux actions les plus infâmes sans péché. C’étaient des prédécesseurs de nos quiétistes de France et d’Italie. {c}

À peine ces Illuminés d’Espagne avaient-ils été dissipés, qu’en 1634 on en découvrit en France une secte qui infectait la Picardie. Les guérinets, disciples de Pierre Guérin, curé de Saint-Georges de Roye, s’étant joints à ces Illuminés, répandirent leurs erreurs dans toute la Flandre et ne firent qu’une seule secte sous le nom d’Illuminés. Louis xiii les fit poursuivre si vivement qu’en 1635 cette secte fut détruite. {d} Leurs erreurs étaient de s’imaginer que Dieu avait révélé à frère Antoine Bucquet une pratique de foi de vie suréminente, inconnue jusqu’alors dans l’Église ; que la Sainte Vierge elle-même n’avait eu qu’une vertu fort commune ; que saint Pierre, saint Paul et tous les docteurs de l’Église n’avaient su ce que c’était que spiritualité, mais que par leur méthode on pouvait acquérir en peu de temps le même degré de perfection et de gloire que les saints et la Sainte Vierge ; qu’on pouvait faire licitement tout ce que dictait la conscience ; que Dieu n’aimait que lui-même ; que dans l’espace de dix ans leur doctrine prévaudrait dans l’Église, et qu’alors on n’aurait plus besoin de prêtres, de religieux, de curés, etc. »


  1. Les historiens modernes datent des alentours de 1520 l’émergence des Alumbrados en Nouvelle-Castille (Espagne centrale) et font initialement d’eux des conversos (juifs récemment convertis au catholicisme).

  2. Diego Ortiz de Zuniga (1636-1680) : Annales ecclesiasticos y seculares de la muy noble, y muy leal ciudad de Sevilla, Metropoli de la Andaluzia, que contienen sus mas principales memorias. Desde el año de 1246. en que emprendio conquistarla de poder de los Moros, el gloriosissimo Rey S. Fernando Tercero de Castilla, y Leon, hasta el de 1671. en que la Catolica Iglesia le concedio el culto, y titulo de Bienaventurado… [Annales ecclésiastiques et laïques de la très noble et loyale cité de Séville, capitale de l’Andalousie, qui contiennent ses principaux mémoires. Depuis l’année 1246, où le très glorieux roi saint Fernand iii de Castille (de 1217 à 1252) a entrepris de reprendre le pouvoir sur les Arabes, jusqu’à l’année 1671, où l’Église catholique lui a concédé le titre et le culte de saint…] (Madrid, Imprimerie royale, 1677, in‑fo).

  3. Quiétistes (Thomas Corneille) :

    « Nom qui a été donné aux sectateurs de Michel Molinos, prêtre natif d’Aragon, du mot latin quies, repos, à cause que le principal de ses dogmes était qu’il fallait s’anéantir pour s’unir à Dieu, et demeurer ensuite dans une entière tranquillité, sans se mettre en peine de ce qui pouvait arriver au corps. On pouvait, sur cette détestable doctrine, commettre les crimes les plus infâmes et se souiller de toutes sortes d’ordures, puisque ceux qui la suivaient avaient pour principe que l’âme et ses puissances, demeurant anéanties par cette union à Dieu, elle ne prenait aucune part aux plaisirs du corps, et qu’ainsi aucun acte positif n’était ni méritoire ni criminel. Molinos ayant été pris en 1687, ses propositions, après un examen fort exact qui en fut fait dans la Congrégation générale de l’Inquisition, tenue en présence du pape et des cardinaux inquisiteurs, furent déclarées hérétiques, scandaleuses et blasphématoires. On condamna Molinos à une prison étroite et perpétuelle, où il mourut peu d’années après. »

  4. C’est à cette vague d’expansion que put adhérer Juste Lipse : jusqu’à sa mort (1654), Pierre Guérin continua à prêcher ses dogmes, proches du protestantisme, car les actions que Richelieu et le P. Joseph entreprirent contre lui (en 1630 et 1634) n’aboutirent pas à sa condamnation.

21.

Note du transcripteur du Grotiana :

« C’est-à-dire luthériens. Voyez Balthasar Mentzer in Tract. de turpi simulatione, Dissert. 3, pag. 15. »

René Pintard (Pintard a, note 7, page 72) :

« Nous n’avons retrouvé ce traité ni parmi les œuvres de Balthasar Mentzer, dit l’Ancien (1567-1627), professeur de théologie à Marbourg, ni parmi celles d’un autre Balthasar Mentzer, professeur à l’Académie de Giessen, ni parmi celles de Balthasar Mentz, doyen de théologie de la Faculté de Wittemberg. »

Mes recherches sur ce « Traité de la honteuse simulation » n’ont pas abouti non plus.

22.

« qu’il n’a pas reconnus pour siens. »

René Pintard (Pintard a, note 8, page 72) :

« Il s’agit de l’opuscule intitulé De duplici concordia Oratio, {a} qui se donne comme la reproduction d’un discours prononcé par J. Lipse Ienæ, in promotione Magistrorum, xxiix Iulii mdlxxiv, {b} et appelle à la concorde des disciples de Luther et de Mélanchthon. Mais il ne semble pas qu’il ait jamais vu le jour avant les impressions qui en furent faites en 1600 à Zurich (cf. Bibliographie lipsienne, Gand, C. Vyt, 1886, t. ii, pp. 289‑291). J. Lipse affirma immédiatement qu’il n’en était pas l’auteur (J. Lipsii Epist., 1609, pp. 367‑371), et obtint que le titre en fût rayé du catalogue de la foire de Francfort. » {c}


  1. « Discours sur la double concorde. »

  2. « à Iéna, pour la promotion des maîtres, le 28 juillet 1574 ». V. note [28] du Borboniana 8 manuscrit pour la publication de ce discours sous la signature de Lipse en 1607, et d’autres explications sur cette controverse, en lien avec son reniement du calvinisme pour se convertir au catholicisme (1591).

  3. Premier paragraphe de la lettre lxviii (page 367), centurie ad Germanos et Gallos [aux Allemands et aux Français], écrite par Lipse Consulibus et Senatui Imperialis opidi Francofurtensis [Aux conseillers et au Sénat de la cité impériale de Francfort], datée de Louvain, le 29 septembre 1600 :

    Adeo ad vos Senatores inclyti, caussa duplici : et ut gratias agam pro ope quam tulistis, et ut ostendam iure ac merito a vobis latam. Oratiuncula prodierat in meo nomine, in qua aliud meum non esset : monitus ab amicis, vos monui : audistis illam a Catalogo vestro abdicastis, id est, vita et luce (quod in vobis erat) privastis. Gratias, inquam, ago hoc nomine : et præiudicium vestrum quia merui, spero nunc et iudicium : si hæc pauca legisse otium et voluntas vobis erit. Et ut sit, per urbis vestræ Genium, et iustitiæ sacrum nomen, rogo. Oratiunculam illam negavi meam esse ; quid ita ? quia res ipsa dissidet, phrasis non convenit, et facies tota scriptionis. In re, quid tam alienum a mea modestia, et moribus, quam aspera illa et insultantia scribere ? Neque enim mea certe illa professio, nec Theologum vel in somnio assimilamus. Quid etiam si scriberem ? sic vulgarie et sordide ? sic, quod caput est improbe imo impie ? Nam ille est noster sensus, Senatores, antiquare in religione, et cum maioribus sapere : nec hunc calumnia aut vis ulla, non dicam exuet nobis, sed exuret. Neque nego in locis me vixisse, ubi hæc alia : sed non ideo animo ego alius, et si quid in verbis aut scriptis forte aliud excidit : vere excidit, et pœnitentiam olim talium ago.

    [Je m’adresse à vous, illustres magistrats, pour deux raisons : d’abord pour vous remercier de l’aide que vous m’avez apportée, et ensuite pour vous faire voir que vous me l’avez procurée avec justice et loyauté. Un petit discours avait paru sous ma propre signature, où rien d’autre qu’elle ne m’appartenait. Averti par des amis, je vous ai alors prévenus ; vous m’avez entendu et avez supprimé cet ouvrage de votre catalogue, c’est-à-dire que vous l’avez privé de vie et de parution (comme c’était en votre pouvoir). Je vous en remercie, dis-je, et, puisque j’ai mérité votre premier avis, j’espère aussi maintenant votre jugement formel, si vous avez le temps de bien vouloir lire ces quelques lignes. Et je demande qu’il en soit ainsi en vertu du génie de votre cité et au saint nom de la justice. J’ai nié que ce petit discours fût de moi : hé pourquoi donc ? Parce que le sujet même m’est fort étranger, et que le style ne correspond pas au mien, non plus qu’à toute ma manière d’écrire. En la matière qu’y a-t-il de plus éloigné de ma modestie et de mes manières que de proférer ces propos rugueux et insultants ? Cette profession de foi n’est certainement pas mienne, et nous ne nous comparons pas à ce théologien, pas même en rêve. Pourquoi aussi aurais-je ainsi écrit ? si vulgairement et si bassement ? et, ce qui est l’essentiel, si malhonnêtement et irréligieusement ? Car nous aspirons, Messieurs les magistrats, à rejeter ce qui va contre la religion et à observer la sagesse des Anciens ; et là-dessus, ni calomnie ni violence d’aucune sorte ne viendra à bout de nous et, dirai-je plus, ne nous réduira par le feu. Je ne nie pas avoir vécu en des lieux où tout cela est différent, mais pour autant, mon esprit n’a pas changé ; et s’il arrive qu’autre chose découle de mes paroles ou de mes écrits, s’il est avéré qu’elle en a découlé, je m’en repens dorénavant].


23.

René Pintard (Pintard a, note 1, page 73) :

« Les Orationes octo Ienæ potissimum habitæ, e tenebris erutæ parurent en réalité à Darmstadt, {a} puis à Francfort en 1608 (cf. Bibliogr. lipsienne, t. ii, pp. 309 sqq.). Le De duplici concordia y figurait. » {b}


  1. Et non à Helmstedt :

    Justi Lipsii Orationes octo Jenæ potissimum habitæ, e tenebris erutæ : et in gratiam studiosæ juventutis foras productæ.

    [Huit Discours, principalement prononcés à Iéna, sortis des ténèbres, et publiés pour le profit de la jeunesse studieuse]. {i}

    1. Darmstadt, Balthasar Hofmann, 1607, in‑8o de 118 pages.
  2. Le discours iv (pages 46‑62) est l’Oratio de Concordia, habita Jenæ xxiix. Julii, Hora Octava, Anno 1573. In promotione vii. Magistrorum [Discours sur la Concorde, prononcé à Iéna le 28 juillet 1573 à huit heures, pour la promotion de sept maîtres].

    Le titre du discours vi (pages 98‑102) retient aussi l’attention : Utrum a solo Cicerone petenda sit eloquentia [L’éloquence doit-elle se puiser du seul Cicéron ?].


24.

« le bonhomme a été poussé à cela par les jésuites. »

V. note [29], lettre 195, pour les deux livres de Juste Lipse « sur la Sainte Vierge de Hal » (Anvers, 1604) et « sur la Sainte Vierge de Sichem » (ibid. 1605) qui consternèrent toute la république protestante des lettres.

25.

Vindex veritatis. Adversus Justum Lipsium libri duo. Prior insanam eius religionem politicam, fatuam nefariamque de Fato, sceleratissimam de Fraude doctrinam refellit. Posterior Ψευδοπαρθενου Sichemiensis, id est, Idoli Aspricollis, et Deæ ligneæ miracula convellit. Uterque Lipsium ab orco Gentilismum revocasse docet. Auctore Georgio Thomsono, Andreapolitano Scoto-Britanno.

[Le Vengeur de la Vérité. Deux livres contre Juste Lipse. Le premier réfute son extravagante religion politique et sa doctrine, qui est stupide et néfaste sur le Destin, et tout à fait scélérate sur le Crime. Le second démolit les miracles de la pseudo-vierge de Sichem, c’est-à-dire de l’Idole de Montaigu et Déesse de bois. Tous deux enseignent que le paganisme à fait descendre Lipse en enfer. Par Georgius Thomsonus, {a} Breton d’Écosse natif de Saint Andrews]. {b}


  1. Le titre d’un autre des ouvrages de George Thomson (Thomsonus ou Thomsonius) donne une idée de cet obscur théologien réformé écossais : {i}

    La Chasse de la Bête romaine, où est réfuté le xxiie chapitre du Catéchisme et abrégé des Controverses de notre temps touchant la Religion Catholique, imprimé à Fontenay-le-Comte en l’an m. dc. vii. {ii} Et est recherché, et évidemment prouvé, que le pape est l’antichrist. Par Georges Thomson de l’Église Réformée de la Châtaigneraie.
    « À la mienne volonté que vous me supportissiez un petit en mon imprudence ; mais encore supportez-moi, car je suis jaloux de vous d’une jalousie de Dieu. » {iii} 2. Cor. 11, v. 1‑2 {iv}
    « Viens, je te montrerai la condamnation de la grande Paillarde. » Apoc. 17. 1. {v}

    1. La Rochelle, Philippe Albert, 1612, in‑8o de 728 pages ; La France protestante (Paris, 1859, volume 9, page 382) :

      « Un arrêt du Parlement de Paris, en date du 11 mai 1610, défendit de le vendre ou de le réimprimer, ce qui n’empêcha pas un libraire de La Rochelle d’en donner une nouvelle édition, 1611, in‑8o ; immédiatement reproduite à Genève, 1612, in‑8o, et le synode national de Privas de contribuer aux frais de réimpression pour une somme de 300 liv. »

    2. Ouvrage du P. Guillaume Baile, jésuite, « dressé par le commandement de Monseigneur le cardinal de Sourdis [v. note [5], lettre 29], archevêque de Bordeaux et primat d’Aquitaine » (Fontenay-le-Comte, Pierre Petit Ian, et Paris, Pierre Chevalier, 1607, in‑8o, réédité en 1611).

    3. Sic pour : « Je voudrais que vous suportassiez un peu ma folie ! Mais aussi supportez-moi. Car je suis jaloux de vous d’une jalousie de Dieu. »

    4. Sic pour « Prostituée ».

    5. Commune du Bas-Poitou, aujourd’hui située dans le département de Vendée.

  2. Alkmaar, Jacobus Meesterus, 1606, in‑8o de 141 pages. V. infra notule {h} note [26], pour l’opinion de Joseph Scaliger sur ce livre.

Quoi qu’en pense chacun, la dévotion de Lipse n’a pas été sans lendemain : une basilique dédiée à Notre-Dame a été édifiée de 1605 à 1627 sur le territoire de l’ancienne commune de Montaigu (Apriscollis), aujourd’hui rattachée à Sichem (ou Zichem-Montaigu, dans le Brabant) ; c’est le lieu de nombreux pèlerinages fort populaires, dont le plus important a lieu le 2 novembre de chaque année.

26.

V. note [30], lettre 195, pour Dominicus Baudius et ses « Épîtres » (Amsterdam, 1647), avec un exemple des défenses qu’il a prononcées en faveur de Juste Lipse. René Pintard (Pintard a, note 5, page 73) renvoie à cinq autres de ses lettres. Baudius y exprime à la fois :

  • son affection et son admiration pour Juste Lipse, en dépit de la bruyante dévotion pour la Sainte Vierge qui consterne les protestants ;

  • son mépris pour le ton du livre de George Thomson contre Lipse ;

  • sa profonde tristesse à l’annonce de la mort de son ancien maître, survenue à Louvain dans les premières heures du jeudi 23 mars 1606 ;

  • son irritation contre Joseph Scaliger pour son écrasant pouvoir académique et pour la fausseté de ses sentiments à l’égard de Lipse.

  1. Lettre à Cornelius vander Myle, à La Haye, datée de Leyde, le 18 décembre 1605 (centurie ii, lettre xv, pages 172 ‑175) :

    A Iusto Lipsio V.C. et Senecam accepi muneri, et literas plenas effusissimæ humanitatis ac benevolentiæ. Nunquam erit quin amem et observem eximium hominem, optime de tota re literaria meritum, quanquam me Divarum virginum ex animo miseret, quibus apud cordatos judices famam suam intemperanter decoxit. Sed illustribus ingeniis concedendum est, ut interdum hallucinentur. Seneca nomen ejus iterum in solido locabit.

    [En cadeau de Juste Lipse, j’ai reçu son Sénèque {a} et une lettre emplie de bienveillance et débordante de gentillesse. Jamais je ne cesserai d’aimer et de respecter cet homme incomparable, le plus méritant de toute la république des lettres, bien que je me fusse volontiers passé de ces vierges saintes qui ont absolument ruiné sa réputation aux yeux des sages censeurs ; mais il faut autoriser les brillants génies à divaguer de temps en temps. Sénèque rétablira solidement son renom].

  2. Lettre à Petrus Scriverius (v. note [51] du Grotiana 2), à Amsterdam, datée de Leyde, le 4 avril 1606 (centurie ii, lettre xxvii, pages 191‑193) :

    Ante discessum tuum acceperat epistolam a cive Antverpiensi, Francisco Sweertio, si forte hominem nosti, qua certiorem eum faciebat de afflictissima valetudine summi viri Iustii Lipsii. Sed quia nimis sane familiariter loquebatur homo, quem negat Scaliger se de nomine nosse, nec unquam antea quidquam literarum ab eo se accepisse recordabatur, falsi suspectas habuit eas literas, statueratque, si mendacium deprehensum foret, eas primo quoque tempore ad ipsum Lipsium mittere, ut intelligeret quam otiose nonnulli male feriati de ejus corio luderent. Sed ô tristem et acerbum omnibus bonis casum ! etsi non nemini gratum et optatum fore arbitror, qui gratis optimum mortalium oderunt. Hic mihi in mentem venit serio optare, quod per delicias et fictam clementiæ simulationem vovebat impurissimus tyrannorum, Utinam literas nescirem ! ne infelix noster stylus interpres et delator esset tam tristis et sinistri nuncii. Nam, dicendum est, quid enim circumvehor omnia verbis ? fuit heu ! fuit, illud immortalitate dignum ingenium, et ad sedes beatas commigravit, si qua pios respectant numina ; talis enim fuit, talem eum prædicabo frementibus omnibus invidis, nec me ab amoris constantia unquam dimovebunt jejunæ ambitiunculæ, et gratuitæ pravitates quorundam, quos non nescis. Tuum est etiam pro parte non deesse propugnandæ ejus existimationi, quem de facie invisum, amore non vulgari dignatus est. Nunc nihil aut parum causæ est, cur editionem meorum poematum ulterius sufflaminare debeam. Nam, ut verum apud te solens fabuler, non erat inter minimas cunctationis causas metus offendendi talem virum : cujus gratiam in præcipua parte felicitatis meæ deputabam. Nunc eum mors nobis exemit vigesimo tertio die præteriti mensis Martii, hora secunda matutina. Sepultus est apud Minoritas ante divæ Virginis altare.

    [Avant votre départ, il {b} avait reçu une lettre de Franz Sweerts, {c} citoyen d’Anvers que vous connaissez peut-être, lui confirmant la santé fort précaire de l’éminent M. Juste Lipse. Scaliger disait ne pas même connaître de nom celui qui lui écrivait, et ne se souvenait pas d’avoir jamais reçu lettre de lui ; et comme son correspondant s’exprimait vraiment avec excessive familiarité, il avait décidé d’envoyer sur-le-champ cette lettre à Lipse pour savoir si elle ne cherchait pas à le tromper, tant certaines personnes mal intentionnées prenaient plaisir à le dire au bord de la tombe. Ô l’amer et triste malheur qui frappa alors tous les honnêtes gens ! même si je pense qu’il a été espéré et trouvé plaisant par quelques-uns de ceux qui avaient injustement haï le meilleur des mortels. M’est alors sérieusement venu à l’esprit ce souhait qu’a exprimé, par moquerie et par faux air de clémence, le plus impie des tyrans : Utinam literas nescirem ! {d} afin que ma malheureuse plume ne soit pas l’interprète et l’annonciatrice d’une si triste et sinistre nouvelle. Il faut pourtant bien le dire, et pourquoi m’attarderais-je à faire des phrases ? Ce génie fut, hélas, mais fut bel et bien digne de l’immortalité, et il nous a quittés pour les lieux de béatitude, si qua pios respectant numina. {e} Tel il fut, et je le dirai à tous ceux qui frémissent de jalousie, et ni les petites ambitions faméliques ni les vilenies gratuites de certaines gens, dont vous n’ignorez pas qui ils sont, ne m’écarteront de la constance de mon amour. À vous aussi, et en tout, il appartient de ne pas faillir à défendre sa réputation car, en dépit des apparences, elle est digne d’une affection hors du commun. Je n’ai maintenant aucune raison, autre que mauvaise, pour devoir reporter plus longtemps la publication de mes poèmes. {f} À dire vrai, comme j’en ai l’habitude avec vous, la crainte de heurter un tel homme n’était pas l’une des moindres raisons de mes atermoiements, car j’accordais la plus belle part de ma félicité à la faveur de lui être agréable. Aujourd’hui, la mort nous l’a enlevé, le vingt-troisième jour du mois de mars dernier, à deux heures du matin. On l’a enterré aux Cordeliers, {g} devant l’autel de la Vierge.].

  3. Lettre à Adrianus a Blyenborch, à Dordrecht, sans lieu ni date (centurie ii, lettre lvi, pages 241‑243) :

    Præterito die Sabbathi venit ad me Georgius Tomsonus vir egregie doctus gente Scoto-Britannus, mihique obtulit recens a se Londini editum libellum, hac, ni fallor, inscriptione, (nam alii utendum dedi) Vindex veritatis contra nefariam sententiam Lipsii de fato, de fraudibus, et sacrilegam opinionem de miraculis Idoli Sichemiensis. Opus est sane non ineruditum, et quod arguat scriptorem multæ lectionis : nisi quod supra modum modestiæ effervescit ; quo nomine etiam serio reprehensus est ab heroë Scaligero. Magna ingenia difficulter reprimi possunt, sed interim μηθεν αγαν με τερπει. Adversus colluviem nefariam **, qui velut Harpyæ contractu omnia fædant in mundo, nihil potest esse nimium aut immodicum : sed Lipsius veteribus in rem literaria et in juventutem nostram officiis meritus est, ut ejus potius misereri debeamus, quam revelare nuditatem.

    [Samedi dernier, j’ai reçu la visite de George Thomson, Breton d’Écosse remarquablement savant, et il m’a offert le petit livre qu’il a publié à Londres, intitulé (si je ne me trompe, car je l’ai prêté) « Le Vengeur de la vérité contre le jugement de Lipse sur le destin et sur les crimes, et contre son opinion sacrilège sur les miracles de l’Idole de Sichem ». Cet ouvrage ne manque absolument pas d’érudition et les arguments de l’auteur montrent qu’il a beaucoup lu ; mais sa modestie s’égare beaucoup trop, si bien que Scaliger, notre demi-dieu, l’en a sévèrement blâmé. {h} Les grands esprits peuvent être difficiles à contenir, mais cela dit, rien n’est plus plaisant. Rien n’est excessif ni immodéré contre les immondices abominables ** qui flétrissent tout en ce monde, comme par l’étreinte de la Harpie. {i} Toutefois, pour les services qu’il a jadis rendus, Lipse a mérité la reconnaissance de la république des lettres et de notre jeunesse, si bien que nous devons plutôt déplorer que mettre au jour son dénûment].

  4. Lettre à Cornelius vander Myle, à La Haye, datée de Leyde, le 3 avril 1606 (centurie ii, lettre lviii, pages 244‑246) :

    Iam enim pro certo intelleximus, illud immortalitate dignum ingenium e vivis excessisse, hora secunda matutina, vigesimo tertio die Martii : sepultusque est apud Minoritas ante D. Virginis altare. Significavit hoc triste nuncium per literas Franciscus Sweertius infelix avis και μαντις κακων ; neque enim alias unquam scripsit ad heroem Scaligerum, quam quo tempore magni viri terris erepti sunt, ut ei jure possimus occinere carmen quod Calchanti Agamemnon Homericus occinit Αιει τοι τα κακ εστι φιλα φρεσι μαντευεσθαι. Initio suspectas habuit falsi priores tabulas D. Scaliger, quibus tantum significabat Lipsium quidem esse depositæ ac pene conclamatæ salutis, sed tamen adhuc vivere. Verum porteriores literæ dubitationem omnem sustulerunt, ita definite omnia et sigillatim indicabant. Quamvis omnia cadere possint in sacram illam cohortem, quæ in homines ab omni pudore et pudicitia derelictos, tamen non est credibilis tantus in ullo furor, ut gratis et animi causa tam splendide mentiri velit. Ad summam κειται Πατροκλος. Porro in re mea nihil est actum, quod quidem sciam. Non statui unquam amplius tam liberaliter operam meam et omnem Baudium devovere publicis utilitatibus, quando mercedis et gratiæ loco video mihi esse subeundas offensiones et tempestates invidiæ.

    [Nous devons maintenant tenir pour assuré que ce génie digne de l’immortalité a quitté le monde des vivants, à deux heures du matin, le 23 mars, et qu’il a été inhumé en l’église des Cordeliers {g} devant l’autel de la Vierge. La lettre de Franz Sweerts, oiseau de mauvais augure et prophète de malheur nous a annoncé cette triste nouvelle ; quant à Scaliger, notre demi-dieu, il n’a jamais rien fait d’autre que de lui écrire ces mots : « Au moment où de grands hommes quittent ce monde, nous pouvons légitimement réciter le vers que chanta Agamemnon à Calchas : Toujours ce sont les maux qu’aime à prédire ton âme. » {j} M. Scaliger a d’abord tenu à tort pour suspecte sa première lettre, lui annonçant seulement que la santé de Lipse était vraiment dans un état alarmant, voire presque désespéré, mais qu’il était encore en vie. Sa lettre ultérieure a pourtant dissipé tous ses doutes, en lui exposant précisément et distinctement la cruelle vérité. Bien que tout puisse arriver dans ce bataillon sacré, réunissant des hommes qui ont abandonné toute honte et toute pudeur, {k} il n’est pas croyable que Scaliger ait été saisi d’une folie telle qu’il ait, gratuitement et sciemment, voulu mentir si effrontément. En somme, Patrocle est mort. {l} En outre, que je sache, rien n’est encore réglé dans l’affaire qui me concerne. Je ne me suis pourtant jamais tant dévoué à mon travail : Baudius s’est tout entier consacré à ses devoirs publics ; mais au lieu de faveurs et de récompenses, il voit s’insinuer contre lui les attaques et les orages de la jalousie]. {m}

  5. Lettre à Fredericus Sandius, à Arnheim, datée du 27 avril (nouveau style, grégorien, 17 avril julien) 1606, sans lieu (centurie iii, lettre l, pages 393‑395) :

    De Thomsono fefellit te nominis similitudo, non enim noster Richardus optimus virorum hunc sacrum et horribilem composuit, sed alius gente Scotius, prænomine Georgius, nupere quidem mihi in Anglia notus, sed non de ea nota quæ se posteritati notabilem fecit cum tam inclementer immisericorditerque, atque etiam, si est dicendum, prorsus illiberaliter egit cum viro inter paucissima seculi ingenia multis de causis eminenti ; cujus quidem delirationes non excuso, sed tamen reverentius talem excepi verum fuit. Ego etiamsi centum habeam linguas, tamen nunquam ero disertus ejus periculo ac dispendio ; sed quidquid in nobis ingenii est, militabit ipsi, et ipsius gloriæ, salva tamen religionis et veritatis majestate. Arbitror te non ignorare eum ex vivis decessisse vicesimo secundo die mensis præteriti, cum per dies tantum quinque decubuisset. Placide constanterque dicitur peregisse hunc extremum vitæ actum. Omnibus bonis flebilis occidit, paucis flebilior quam mihi ; tamen quia fortiter et severa lege amavi hominem, sæpe ex animo vovi ut prius ivisset ad superos, quam suas Divas limine protulisset.

    [Pour Thomson, la similitude de nom vous a trompé : ce n’est pas notre ami Richard, {n} le meilleur des hommes, qui a commis ce sacrilège horrible, mais un autre Thomson, Écossais, prénommé George. J’ai récemment fait sa connaissance en Angleterre, mais son mérite ne le rendra pas célèbre aux yeux de la postérité, tant il a manqué de clémence et de miséricorde, et aussi, il faut bien le dire, de loyauté, quand il a attaqué un homme qui, à de nombreux égards, fait partie du tout petit nombre de génies qui ont brillé en ce siècle. Je n’excuse certes pas ses égarements, mais j’ai tenu sa sincérité pour fort respectable. Même si j’avais cent langues, jamais je ne les utiliserais pour le dénigrer et pour le blâmer ; mais de toute la force de mon talent, je militerai pour sa cause et pour sa gloire, sans pourtant aller jusqu’à violer l’honneur de la religion et de la vérité. Je pense que vous n’êtes pas sans savoir qu’il nous a quittés le 22e jour du mois dernier, après une maladie qui n’a duré que cinq jours. Il a, dit-on, affronté ce dernier acte de sa vie avec calme et fermeté. Il est mort pleuré de tous les honnêtes gens, mais peu l’ont plus pleuré que moi ; toutefois, parce que j’ai profondément et très sincèrement aimé cet homme, j’ai souvent souhaité de toute mon âme qu’avant de monter aux cieux, il eût d’abord mis au jour toutes ses déesses]. {o}


    1. Lipse a dû une bonne part de son renom à ses brillants commentaires sur les œuvres complètes de Sénèque le Jeune et de Tacite. La première édition de son Sénèque a paru en 1605 (Anvers, Plantin, in‑fo).

    2. Scaliger noster : « Notre cher (Joseph) Scaliger », que Baudius a ironiquement qualifié plus loin de heros, « demi-dieu ».

    3. V. note [3], lettre 584, pour Franz Sweerts. Sa lettre à Scaliger, écrite vers la mi-mars 1606, est aujourd’hui perdue

    4. « Pussé-je ne pas savoir écrire ! » ; Suétone, Vie de Néron (chapitre x) :

      Et cum de supplicio cuiusdam capite damnati ut ex more subscriberet admoneretur : “ Quam vellem ”, inquit, “ nescire literas ! ”

      [Un jour que, selon l’usage, on lui demandait de signer la condamnation d’un criminel, il dit : « Comme je voudrais ne pas savoir écrire ! »]

    5. « s’il est des divinités qui aient des égards pour les cœurs vertueux » (Virgile, Énéide, chant i, vers 603).

    6. V. note [36] du Patiniana I‑3 pour la Domenici Baudii Poematum nova editio [Nouvelle édition des Poèmes de Dominicus Baudius] parue à Leyde en 1607.

    7. Les biographes de Lipse donnent l’église Saint-François de Louvain pour lieu de sa sépulture. J’ai préféré emprunter à Scaliger (v. infra notule {l‑i}) ma traduction de Minoritas en « Cordeliers », c’est-à-dire le couvent des frères mineurs (franciscains) de Louvain.

    8. V. supra note [25] pour le livre de George Thomson contre Lipse (Londres, 1606).

      Dans deux de ses lettres, datées de Leyde le 14 mars 1606 et envoyées à Londres, Joseph Scaliger a donné son avis sur cet ouvrage.

      • À Johannes de Laet (Ép. Lat. livre iv, lettre ccccxliii, page 809) :

        De libro Georgii Thomsonii gratias ago. Mitius illi cum Lipsio agendum, et alia via cum illo congrediendum fuit. Nam præfractam illam et gladiatoriam violentiam non laudo. Non enim tanquam “ vindex veritatis ”, ut ipse profiteretur, sed tanquam ultor offensæ alicuius cum eo agit, quum tamen ab eo nunquam ne verbulo quidem ullo læsus aut perstrictus fuerit. Sed huius sæculi eiusmodi ingenia sunt : nihil scribunt sine contumelia. In quo genere Loiolitæ familiam ducunt. Sed illi palam contumeliosum genus scribendi profitentur, hominibus tamen modestis, et qui aliam religionem profitentur, nebulonum exemplum sequendum non est, præsertim adversus eos a quibus iniuriam non acceperint, et quos amice castigare, quam sine causa contumeliose accipere gloriosius est.

        [Je vous remercie pour le livre de George Thomson. Il devait agir avec plus de douceur envers Lipse et le combattre autrement, car je ne loue pas cette inflexible violence, digne d’un gladiateur. De fait, il ne se comporte par envers lui comme le « vengeur de la vérité » qu’il prétend être, mais comme le justicier de quelque offense, alors que Lipse n’a jamais écrit le moindre petit mot qui pût le blesser ou le piquer. Ainsi en va-t-il pourtant des esprits de ce siècle : ils n’écrivent rien sans faire outrage. En quoi, les loyolites mènent la bande : {i} ils professent ouvertement ce genre d’écriture offensante ; les hommes vertueux, qui pratiquent l’autre religion ne doivent pas suivre l’exemple de ces vauriens, à plus forte raison contre ceux qui ne les ont en rien offensés, car il y a plus de gloire à reprendre aimablement qu’à injurier sans raison].

        1. Le blâme de Scaliger passait du livre de Thomson, pasteur calviniste écossais, aux jésuites qui avaient converti Lipse.

      • À Richard Thomson (Ép. Lat. livre iii, lettre ccxli, page 517) :

        Legi Georgii Thomsonii Scoti ea quæ in Lipsium magis æmulatione quam veritatis amore scripsit. Agnosco doctrinam in homine, sed modestiam requiro.

        [J’ai lu ce que l’Écossais George Thomson {i} a écrit contre Lipse avec plus de passion que d’amour de la vérité. Je sais reconnaître la science d’un homme, mais j’y demande de la modestie].

        1. George Thomson n’avait pas de lien de parenté avec le destinataire de la lettre, Richard Thomson, érudit anglo-flamand qui était ami de Scaliger et d’Isaac Casaubon.

    9. V. notule {b‑ii}, triade 82 du Borboniana manuscrit (note [41]), pour les Harpies.

      La phrase me semble ne prendre son sens qu’en y remplaçant les deux astérisques par « des jésuites » [Jesuitarum], dont l’influence avait abouti à la conversion de Lipse au catholicisme et à sa bigoterie.

    10. Les deux citations grecques traduites en italique viennent du chant i de l’Iliade (vers 106‑107) : paroles d’Agamemnon au devin grec Calchas, à qui il reprochait la noirceur de ses présages (v. note [55] de l’Autobiographie de Charles Patin).

      Ce que dit Baudius et la chronologie mènent à conclure qu’après sa lettre de la mi-mars à Scaliger, mentionnée dans la notule {c} supra, Franz Sweerts lui en a écrit une seconde, dans les jours suivant la mort de Lipse, mais elle aussi perdue, qui contenait le propos rapporté entre guillemets. Scaliger ne donna pas foi à la la nouvelle qu’elle contenait (v. infra sa lettre à Paul Choart de Buzenval).

    11. Plutarque (Vie de Pélopidas, chapitre xix) donne le nom de « bataillon sacré » (iéros lokhos en grec, sacra cohors en latin) à l’unité d’élite, formée de 300 couples d’hommes, qu’avait créée le général thébain Gorgidas au ive s. av. J.‑C. Sous la plume de Baudius, il faut sans doute y voir une pique contre le petit cercle d’érudits européens dont Scaliger était le centre.

    12. Homère (L’Iliade, chant xviii, vers 20) : paroles du messager annonçant sans ménagement à Achille la mort de son très cher Patrocle, tué par Hector (v. note [27], lettre 989). On devine que Baudius reprochait amèrement à Scaliger son indifférence en apprenant la mort de Lipse.

    13. Dans le première partie de sa lettre, Baudius a expliqué à Sandius ses déboires académiques, en lien avec la mise sous la presse de ses Poemata (v. supra notule {f}), que l’Université de Leyde, où Scaliger régnait en maître tout-puissant, refusait de voir paraître, à cause des impiétés qu’ils contenaient. Le mensonge de Scaliger était donc sans sans relation avec la mort de Lipse qui avait depuis longtemps perdu tout crédit en Hollande.

    14. V. supra seconde sous-notule {i} de la notule {h}.

    15. Les merveilles de son esprit.

Outre la lettre de Scaliger à Isaac Casaubon, écrite de Leyde, le 22 avril 1606 (v. supra note [16]), sa Correspondence (volume 6) en contient deux qui ont parlé du décès de Lipse.

  • Scaliger, de Leyde, à Paul Choart de Buzenval, ambassadeur de France aux Provinces-Unies, non datée (pages 337‑338) :

    « On m’a écrit d’Anvers que Lipse serait mort un vendredi, enterré aux Cordeliers à Louvain. {a} Mais celui qui m’a écrit ceci m’est suspect pour beaucoup de raisons. » {b}

  • Johannes Wowerius (v. note [23] du Grotiana 2), d’Anvers, le 17 avril 1606, à Scaliger (pages 387‑388) :

    O tui meique luctus acerbitatem, quam postuma etiam ista pagina scio nimio augebit ! Hanc immortalis nunc vero Lipsius paucis ante obitum diebus, cum illi adessem, perscripserat. Sed, eheu, morbus et mors supervenit, et quam ideo mittere non potuit, ego sic signatam et in musæo repertam, ecce offero. Iam colligis quam paucis diebus a laboribus scriptionibusque ad æternam transierit quietem, sane constanter, placide, et sine ulla querela. Excessit autem xi Kal. Aprilis, post mediam noctem, cum quatuor tantum diebus primum ex tussi, post ex gravissima febri, lectulo adhæsisset. Me cum duobus aliis curatorem supremæ voluntatis suæ scripsit. Bibliothecam vero, omnemque literariam supellectilem, fidei meæ commisit donec pronepos ex sorore heres adolescat.

    [Ô dureté de votre chagrin et du mien ! et je sais que cette lettre posthume l’augmentera encore. Lipse, que voici désormais immortel, vous l’avait écrite, quand je lui avais rendu visite quelques jours avant son décès. Mais, hélas ! la maladie et la mort l’ont emporté, et je n’avais alors pu vous l’envoyer. Je l’ai gardée précieusement et l’ai retrouvée dans mon cabinet, la voici donc. {c} Vous savez déjà que peu de jours après qu’il eut cessé de travailler et d’écrire, il a pris le chemin qui mène au repos éternel fort résolument, paisiblement et sans plainte. Il a rendu l’âme le 22 mars, peu après minuit, {d} n’ayant dû s’aliter que depuis quatre jours, d’abord à cause d’une toux, puis d’une fièvre très ardente. Avec deux autres, il m’a désigné par écrit comme exécuteur de ses dernières volontés. {e} Il m’a confié sa bibliothèque et tous ses papiers, dont l’arrière-petit-fils de sa sœur héritera quand il aura atteint l’âge adulte].


    1. Le couvent que Baudius appelait Minoritas, v. supra notule {g}.

    2. Seconde lettre de Franz Sweerts dont parlait Baudius (v. notule {j} supra). La date exacte à laquelle Scaliger écrivait la présente nous fait malheureusement défaut.

    3. Lettre de Lipse à Scaliger, datée de Louvain, le 12 mars 1606 (ibid. pages 343‑344) ; en voici le résumé établi par les éditeurs de la Correspondence (traduit de l’anglais) :

      « Lipse a parlé de Scaliger avec Johannes Woverius d’Anvers, exécuteur testamentaire de Lipse. Il est heureux que Scaliger ait reçu son portrait. La vertu engendre la jalousie, même aux temps les plus favorables, et les cyniques sont maintenant partout. Le mieux est d’ignorer leurs attaques. Les mérites d’hommes tels que Scaliger plaideront d’eux-mêmes en sa faveur et la postérité le vengera. Scaliger ne devrait pas répondre aux attaques sur ses ancêtres : il lui suffit d’être le fils de son père. »

    4. Très exactement, le 23 mars à deux heures du matin. La lettre de Woverius est celle qui a convaincu Scaliger que Sweertius lui avait dit la vérité dans la seconde lettre qu’il lui avait écrite dans les jours suivant la mort de Lipse.

    5. V. note [23] du Grotiana 2.

27.

« Petrus Denaisius, assesseur de la Chambre impériale, qui siège à Spire, a aussi publié une Dissertatio de Idolo Hallensis contre Juste Lipse. »

Note de l’éditeur du Grotiana :

« Hujus vitam vid. inter J. consultos Melchioris Adami, {a} pag. 444. Sa Dissertation est imprimée in‑4o et in‑12. » {b}


  1. « Voyez sa vie dans les Jurisconsultes de Melchior Adam ».

    Vitæ Germanorum Jureconsultorum et Politicorum : qui superiori seculo, et quod excurrit, floruerunt : concinnatæ a Melchiore Adamo. Cum indice triplici : personarum gemino, tertio rerum.

    [Vies des jurisconsultes et politiques allemands qui ont brillé au cours du présent siècle et du précédent. Réunies par Melchior Adam. {i} Avec trois index : deux pour les noms et un pour les matières]. {ii}

    La vie de Petrus Denaisius {iii} occupe les pages 444‑447 :

    Rabulas forenses odio persecutus est : appellans eos formularios et aucupes syllabarum subtiliter cæcutientes : qui veræ Jurisprudentiæ fundamenta ne per transennam quidem viderint, nedum causis suis, quarum patrocinium suscepissent, accommodare sciant, cum summo suorum clientum detrimento, ne dicam exitio. Imo auditus est dicere : se vix tres quatuorve vidisse advocatos, qui supra rabularum noment fuerint : qui statum controversiarum suarum probe intellexerint : et ex fundamentis iuris clientum suorum causas agere norint. […]

    Paulo ante obitum, omnia scripta e pulpitis ac sciniis afferti jussit : inter quæ acta, epistolæ, relationes, consilia et observationes, ut erat vir diligens in annotando ; quæ multi magno precio redemissent. Omnia ista ipse perquisivit : et quæ iudicabat vel aliis obfutura vel silentio sancto obruenda : ut arcana Cameræ, et secreta litigantium, ab aliis separavit : inque ignem pone excitatum coniecit : ut fidei et conscientiæ suæ satisfaceret.

    Scripta ab eo juridica edita sunt hæc : Ius Camerale, omnium manibus tritum, tractatus aliquot de iure meri imperii, sive de iurisdictione Cameræ Spirensis. Scripsit et Theologica nonnulla ; ut libellum vernaculum, cui titulum fecit Jesuiten Latein : item dissertationem de Idolo Hallensi contra Lipsium. Præter istos multa dicitur tum Politica tum alia scripsisse et edidisse : sed sine nominis sui appostione.

    [Il a poursuivi de sa haine les avocats braillards, qu’il appelait débiteurs de formules et éplucheurs de syllabes, dont la ruse consiste à embrouiller la vue : ils ne regardent les véritables fondements de la jurisprudence qu’au travers d’un grillage {iv} et, de plus, ne savent les appliquer aux causes qu’ils entreprennent de plaider, au profond détriment de leurs clients, pour ne pas dire au risque de les ruiner. On l’a même entendu dire n’avoir vu qu’à peine trois ou quatre avocats dont la réputation a dépassé celle de braillards, qui ont parfaitement entendu l’enjeu de leurs affaires et su plaider pour leurs clients conformément aux fondements du droit. (…)

    Peu avant sa mort, il décida de retirer tous ses écrits de ses armoires et de sa bibliothèque : actes, lettres, relations, consultations et observations, car c’était un homme fort appliqué à prendre des notes, qui se seraient vendus au prix fort. Il tria le tout avec soin, mettant à part ce qu’il jugeait soit pouvoir nuire à d’autres que lui, soit devoir être solennellement tu, comme étant les arcanes de la Chambre ou les secrets des plaidants ; puis il jeta ces papiers dans un feu qu’il avait allumé derrière chez lui, de façon à être en paix avec la confiance dont on l’avait honoré et avec sa conscience.

    Voici les ouvrages juridiques qu’il a publiés : Ius Camerale {v} que les mains de tous ont usé, quelques traités, de iure meri imperii, sive de iurisdictione Cameræ Spirensis. {vi} Il a aussi écrit quelques ouvrages de théologie, comme son petit livre en allemand, qu’il a intitulé Jesuiten Latein, {vii} ou sa Dissertatio de Idolo Hallensi contre Lipse. {viii} On dit qu’il a en outre écrit et publié quantité d’ouvrages, tant sur la politique que sur d’autres sujets, mais sans y mettre son nom].

    1. V. note [2], lettre de Charles Spon, le 15 janvier 1658.

    2. Heidelberg, Jonas Rosa, 1620, in‑8o de 488 pages.

    3. Petrus Denaisius (probablement dénommé Pierre Denais en français) naquit à Strasbourg le 1er mai 1560 dans une famille qui avait dû quitter la Lorraine en raison des conflits de religion. Docteur en droit de l’Université de Bâle, Denaisius fut nommé conseiller de l’électeur palatin en 1583, et assura plusieurs missions diplomatiques en Europe. En 1590, il devint assesseur (juge) de la Chambre impériale de Spire (v. note [4] du Naudæana 3) et conserva cette charge jusqu’à sa mort, survenue à Heidelberg, le 20 septembre 1610. Outre l’allemand, il entendait et parlait fort bien le français, l’italien, l’anglais et, bien sûr, le latin.

    4. V. note [3], lettre latine 350.

    5. Ius Camerale. Ex Ordinatione Cameræ, Imperii, et factis ad eam constutitionibus, decretis, senatusque Consultis ordine et compendio collectum… [Droit de la Chambre. Tiré des lois de la Chambre, de l’Empire, et des factums qui lui ont été adressés, de ses ordonnances, décrets et arrêts. Rassemblé et classé (par ordre alphabétique) en forme d’abrégé…] (Strasbourg, Theodosius Rihelius, 1600, in‑4o).

    6. « sur le droit de mère empire [droit d’État, prévalant sur le droit seigneurial] ou juridiction de la Chambre de Spire » : Disputatio de Iure meri Imperii in eos qui Spiræ constituti, Iudicii Cameralis corpore, vel albo continentur [Disputation sur le mère empire contre ceux qui ont été établis à Spire, par le le corps de la Chambre de justice, ou qui sont contenus dans son registre] (Heidelberg, Vögel, 1601, in‑4o).

    7. Der Jesuiten Latein. Das ist : Außbund etlicher unchristlicher Lehren der Jesuiten und anderer Bäpstler auß derselben Büchern gezogen… [Le Latin des jésuites : Recueil des nombreuses doctrines non chrétiennes des jésuites et autres papistes, tirées de leurs livres…] (Wittemberg, Martin Henchel, 1608, in‑4o).

    8. V. infra notule {b}.

  2. L’anonyme Dissertatio de Idolo Hallensi, Iusti Lipsii mangonio et phaleris exornato atque producto [Dissertation sur l’idole de Hal (v. supra note [24]), inventée et enjolivée par le maquignonnage et le clinquant de Juste Lipse] (sans lieu ni nom, 1605, in‑12 de 124 pages, et in‑4o de 88 pages) a la forme d’un dialogue entre Christianus [le Chrétien] et Papista [le Papiste].

    V. notule {c}, note [30] infra, pour l’avis de Joseph Scaliger sur cet ouvrage qu’il attribuait à son ami Georg Michael Lingelsheim.


28.

La basilique Saint-Martin de Hal ou Halle, dans le Brabant flamand, construite au xive s., est toujours consacrée à la dévotion mariale.

V. note [24], lettre 97, pour l’Accomplissement des prophéties… (Sedan et Genève, 1624) du théologien protestant Pierre i Du Moulin (v. note [9], lettre 29). La suite (pages 168‑169) mérite aussi d’être transcrite :

« […] là vous verrez que souvent il appelle la Sainte Vierge Deam et Divam, mettant des femelles de Dieu à la païenne. {a} Saint Ignace Loyola, père et patron des jésuites, n’avait point encore fait de miracles, mais depuis peu, sa vertu diurétique s’est déployée, ayant tout nouvellement, par miracle, fait pisser une fille : c’est là le premier signe de la vertu, et est ce beau miracle imprimé tout de nouveau à Liège et à Saint-Omer, et s’est vendu à Paris à cri public. » {b}


  1. Dea et diva sont deux synonymes latins signifiant « déesse », mot qui n’appartient qu’aux religions polythéistes de l’Antiquité.

  2. Ignace de Loyola (mort en 1556, v. note [1], lettre 46) avait été canonisé en 1622 (ce qui exigeait l’accomplissement d’au moins deux miracles).

    Marie-France Claerebout, la très diligente correctrice de notre édition, a mis la main sur le Miracle fait par le bienheureux Père Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus, en la ville de Bourbourg, diocèse de Saint-Omer, le 25e de juiller de cette année 1610. Et authentiqué par Monseigneur {i} le Révérendissime du dit lieu. {ii}

    Pierre de L’Estoile en a parlé dans ses Registres-journaux (édition de Paris, 1881, tome 10, page 380) :

    « J’ai acheté ce jour même un miracle, imprimé ici, fait par le bienheureux Père Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus, en la ville de Bourbourg, diocèse de Saint-Omer, le 15e de juillet 1610, et authentiqué par M. le révérendissime du dit lieu, {iii} à Liège, par Leonard Steel ; jouxte la copie imprimée à Tournai.

    Le miracle est tel en substance : une fille ayant demeuré vingt-sept jours sans uriner, Théodore Rosnier, jésuite, lui apporta les reliques du béat {iv} Père Ignace dans une boîte bien scellée et cachetée ; lesquelles il lui pendit au col, lui ayant fait au préalable protester qu’au cas où le bon père Ignace la guérît, elle jeûnerait toutes les veilles de sa solennité, {v} se confesserait et communierait. Ce que ladite fille ayant promis et exécuté, aurait été, avec l’étonnement d’un chacun, pleinement guérie de ce ce mal et de tous les autres. On a depuis appelé ce miracle le Miracle pisseux.

    J’en ai payé deux sols, et l’ai inséré au paquet des fadaises superstitieuses de ce temps.

    Les reliques des saints ont été vénérables aux Anciens, et tout chrétien les doit révérer ; mais aujourd’hui, pour la plupart, c’est marchandise supposée, joint que les jésuites sont nouveaux saints qui n’ont guère fait de miracles en notre temps qu’à reculons, {vi} et desquels les reliques ne peuvent avoir grande vertu. »

    1. Jacques Blase (Blasæus), évêque de Namur (1597-1601), puis de Saint-Omer (1601 à 1618).

    2. Paris, Jean de Bordeaux, 1610, in‑8o de 8 pages, avec une médiocre gravure d’Ignace de Loyola, agenouillé devant un crucifix et priant : Domine quid volo extra te [Seigneur que désiré-je hormis vous ?].

    3. Le français courant préfère aujourd’hui « authentifier » à « authentiquer ».

      Bourbourg (v. note [6], lettre 124) appartenait au diocèse de Saint-Omer, alors suffragant de l’archevêché de Cambrai. Le révérendissime évêque de Saint-Omer était le franciscain Jacques Blaes (ou Blase).

    4. Bienheureux.

    5. La Saint-Ignace est fêtée chaque 31 juillet.

    6. A posteriori. V. note [14], lettre 81, pour le miracle accompli, de son vivant, par Ignace de Loyola sur une poule.

29.

Ode finale (pages 80‑81) de la I. Lipsii Diva Virgo Hallensis [Sainte Vierge de Hal, de J. Lipse], {a} écrits sous la plume en argent dont l’auteur avait fait don à la basilique de Hal :

Hanc, Diva, pennam interpretem mentis meæ,
Per alta spatia quæ volavit ætheris,
Per ima quæ volavit et terræ, et maris :
Scientiæ, Prudentiæ, Sapientiæ
Operatæ semper ; ausa quæ constantiam
Describere, et vulgare ; quæ civilia,
Quæ militaria, atque poliorcetica ;
Quæ Roma magnitudinem adstruxit tuam ;
Variaque, luce scripta prisci sæculi
Affecit, et perfudit : hanc pennam tibi
Nunc, Diva merito consecravi Lipsius.
Nam numine istæc incohata sunt tuo,
Et numine istæc absoluta sunt tuo.
Porro o benignitatis aura perpetim
Hæc spiret ! et famæ fugacis in vicem,
Quam penna peperit, tu perenne gaudium
Vitamque, Diva, Lipsio pares tuo
.

[Cette plume, ô Déesse, interprète de mon esprit, s’est envolée très haut vers les cieux : elle qui volait au ras de la terre et de la mer, tout occupée de science, de droit, de philosophie ; elle qui a osé écrire et publier la constance, qu’elle fût civile, militaire, politique ; elle qui, à Rome a accru ta grandeur ; et elle qui a pourvu et baigné de lumière divers écrits de l’Antiquité. {b} C’est à toi, ô Déesse, qu’avec raison, moi, Lipse, j’ai maintenant consacré cette plume. Désormais, tout ce qu’elle entreprend et tout ce qu’elle achève se fait sur ton injonction. Succédant à l’éphémère célébrité que ma plume a engendrée, puisse cette bise de bonté souffler perpétuellement ! et puisses-tu, ô Déesse, procurer joie et vie éternelles à ton bien-aimé Lipse !]


  1. Anvers, Plantin, 1606, in‑4o, v. supra note [24].

  2. Tacite, Sénèque, Pline le Jeune et Velleius Paterculus sont les quatre auteurs latins dont Lipse a édité et commenté les ouvrages, avec une science et un talent qu’on lui reconnaît encore aujourd’hui.

30.

« Ô Vierge ! rien de plus futile ne pouvait t’être dédié par une plume, il n’y a rien de plus futile que la plume qui a écrit pour toi cet ouvrage. »

Gilles Ménage a commenté et complété ce distique dans son Anti-Baillet, {a} Du livre de Lipse, intitulé Virgo Hallensis (tome 1, pages 268‑269) :

« Monsieur Baillet. Les protestants ont tâché de décrier quelques-uns des petits livres que Lipse composa pour satisfaire sa dévotion, comme celui de Notre-Dame de Hau ou Hal. {b}

Ménage. Ce livre de Notre-Dame de Hau, intitulé Virgo Hallensis, est une énumération de miracles faits par l’intercession de la Vierge dans l’église de Notre-Dame de Hau. Et c’est au sujet de ce livre de Lipse, et de sa plume qu’il dédia à la Vierge par une plume d’argent, que Scaliger fit cette épigramme :

Post opus explicitum, quod tot miracula narrat,
Pennam Lipsiades hanc tibi, Virgo, dicat.
Nil potius levius penna tibi, Virgo dicare :
Ni forte est levius, quod tibi scripsit opus
. {c}

Lingelsheim fit contre ce livre de Lipse un écrit intitulé de Idolo Hallensi. Voyez le second Scaligerana, page 411, {d} et la lettre 315 de Scaliger, écrite à ce Lingelsheim. » {e}


  1. Le Dictionnaire de Trévoux sur Hal (v. supra note [28]) : « les Flamands disent Hau, Notre-Dame de Hau ; mais nous disons toujours Halle, ou Hall. »

  2. « À la fin de l’ouvrage qui conte tant de miracles, le poème de Lipse te dédie, ô Vierge, cette plume. Ô Vierge, il n’a rien pu te dédier de plus futile que cette plume ; et rien n’est peut-être plus futile que l’ouvrage qu’elle a écrit pour toi. »

    Pour les deux derniers vers, j’ai respecté la syntaxe latine différente des transcriptions fournies par le Grotiana et par Ménage.

  3. Secunda Scaligerana (page 427) :

    « Lingelsheimius, Autor de Idolo Hallensi est Lingelsheim, Consiliarius inferioris Consilii Palatini ; {i} c’est lui qui m’en a envoyé un exemplaire. Parce qu’il a été précepteur du prince, il a eu cet état et est aimé. {ii} Je reconnais en de Idolo Hallensi les traits de l’esprit de Lingelsheim ; je le connais fort bien, il m’a envoyé le livre et prié de lui en écrire mon jugement. »

    1. La Haye, 1688, v. note [31], lettre 97.

    2. « Lingelsheim, conseiller en la basse Chambre palatine, est l’auteur du de Idolo Hallensi ».

    3. Georg Michael Lingelsheim (Strasbourg 1556-Frankenthal 1636) avait été précepteur du futur électeur palatin, Frédéric iv von Wittelsbach (qui régna de 1583 à 1610), puis devint son conseiller, ainsi que celui de son fils et successeur, Frédéric v (1610-1632).

  4. Petrus Denaisius et l’auteur de l’anonyme Dissertatio de Idolo Hallensi… [Dissertation sur l’idole de Hal…] (1605, v. supra note [27]), mais Joseph Scaliger suspectait qu’elle fût de Lingelsheim, comme il le lui a écrit dans sa lettre datée de Leyde le 4 juin 1605 (Ép. lat. lettre cccxv, livre iv, pages 621‑622), à propos de ce petit livre quem non prius e manibus emisi, quam totum devoravim [que je n’ai pas lâché avant de l’avoir entièrement dévoré] :

    Miraborne prius acumen, leporem, elegantiam opusculi, an dolebo vicem eius, in quem ea faba cuditur, bene de literis meritum, amicum utriusque nostrum, sed sui et suarum partium adeo oblitum, ut ab invitis sui admiratoribus justissimam expresserit castigationem, quæ nisi et bonitate causæ et necessitate rei sese tueretur, ab inimicis potius quam ab amicis profecta videri posset. Equidem vates non sum ; neque tamen aliter de auctore pronuntiare possum, quam alium esse non posse, quam in quem omnes dotes ingenii et pietatis competant quibus mihi constat te præditum esse. Si fallor, non hunc primum, neque primus a justissimis argumentis in errorem ductus sum. Scio et quotidie profiteor ac testor, in vestra Germania non deesse ingenia extra aleam posita, quæ scibendo aliarum nationum homines provocare possint ; sed paucissimos esse qui illud acetum habeant, quo ille liber perfusus est, si dixero, nemini vestratium injuriam fecero. Et profecto neque Gallia mea, neque Italia, quam cum Germania meam quoque dicere possum, meliorem, quid meliorem ? talem fœtum edere posset. Quisquis est auctor, si amicus noster, non alius fuerit præter te ; si ignotus mihi, habeat me in posterum in suis ; et novum sui laudatorem et amatorem accipiat.

    Sed lectissimus ille vir, futilissimi argumenti præco, conquiescere non potuit ; neque satis putavit illa fœtura levitatis se traductum, nisi parilis vanitatis opus superiori adderet, in quo certare secum de vaniloquentia videtur. Unum exemplar huc allatum ab amico utendum accepi : ad quod percurrendum majore patientia quam pro homine Gallo opus est. Percurri tamen, et quamvis navigatione tam molesta nauseavi, tamen hanc voluptatem cæpi, quod, quæ ille magis seria existimat, ea majorem mihi cachinnum excusserunt. Qui in prius opus scripsit, habet hic quæ denuo agat : et quanquam in priore libro omne de auctore judicium exhaustum est ; in posteriore lucubratione non parvam partem scriptionis ipsum argumentum sibi vindicat. Fertilissima seges est : in cujus messe satis desudandum priusquam ad spicilegia perventum fuerit. Miseret me hominis, quem unice amo et miror. Sed ille hoc amat, id vero serio triumphat. Habeat, quandoquidem hoc morbo laborat.

    [J’admire assurément l’extrême finesse, le charme, l’élégance de l’opuscule, mais suis peiné pour celui qui en fait les frais, à savoir notre commun ami, {i} qui a bien mérité des belles-lettres ; il a néanmoins tant failli à lui-même et à ses intérêts que ses admirateurs l’ont très justement blâmé, quoiqu’à contrecœur ; si tant la légitimité de leur cause que la nécessité de leur accusation ne justifiaient leurs reproches, ils pourraient plutôt sembler proférés par des ennemis que par des amis. N’étant certes pas devin, je suis incapable de me prononcer sur l’auteur ; je me contenterai de dire qu’il ne peut s’agir que d’un homme en qui s’unissent tous les talents d’intelligence et de piété dont il me paraît clairement que vous êtes pourvu. Si je me trompe, ce ne serait pas la première fois que je le ferais, et je ne serais pas le premier que de très justes arguments ont mené à l’erreur. Je sais et, tous les jours, je professe et témoigne que votre Allemagne ne manque pas de génies sortant de l’ordinaire, dont les écrits sont capables de défier ceux des autres nations ; mais il en est fort peu qui possèdent le vinaigre qui est répandu dans ce livre, ce que je dis sans intention de blesser aucun de vos concitoyens. Et ni ma France, ni l’Italie (dont je puis dire que, comme l’Allemagne, elle est aussi ma meilleure patrie, mais pourquoi meilleure que les autres ?) ne pourraient assurément engendrer un tel enfant. Quel que soit l’auteur, s’il est mon ami, ce ne peut être que vous ; si je ne le connais pas, qu’il me compte dorénavant parmi ses amis et qu’il reçoive la louange et l’affection de celui qu’il vient de se faire. {ii}

    Néanmoins, ce très savant homme, {i} qui s’est fait le héraut d’une démonstration parfaitement futile, ne sait trouver le repos : il n’a pas suffisamment réfléchi avant de se laisser aller à produire un ouvrage d’une telle légèreté, à moins qu’il ait voulu surpasser en vanité celui qu’il a précédemment publié, où on l’a vu rivaliser en frivolité avec lui-même. {iii} J’en ai reçu un exemplaire qu’on m’envoyait ici à l’intention d’un ami : pour le parcourir, il faut plus de patience que n’en a un Français ; je l’ai toutefois parcouru et, même si cette pénible navigation m’a donné la nausée, j’y ai trouvé plaisir à éclater de rire en lisant que ce que l’auteur estime être fort sérieux. Dans son nouvel ouvrage, il rabâche ce qu’il avait écrit dans le précédent ; et du reste, si le premier livre a ruiné tout bon jugement qu’on pouvait avoir sur l’auteur, dans sa seconde élucubration, {iv} il consacre la plus grande part de ce qu’il écrit à justifier ses arguments. Le champ est très fertile : la récolte y demande assez de sueur avant de parvenir à glaner quelque chose. J’ai pitié de cet homme, que j’aime et admire profondément ; mais ce que lui aime vraiment, c’est d’être tout drapé d’honneur. Qu’il en aille donc ainsi, puisqu’il souffre de cette maladie].

    1. Juste Lipse.

    2. Scaliger avait raison d’attribuer la Dissertatio à une plume allemande, mais se trompait en pensant que c’était celle de l’ami auquel il écrivait. Dans sa réponse à Scaliger, datée de Heidelberg le 28 juin 1605 (Correspondence, volume 6, pages 76‑78), Lingelsheim a rendu à Petrus Denaisius (v. supra note [27]) ce qui lui appartenait.

      Secunda Scaligerana (page 290) :

      « Denaisius. Lingelsheim m’a écrit que l’auteur de Idolo Hallensi est Denaisius, assesseur de la Chambre impériale. Et parce qu’il vit entre des jésuites, il ne désire être nommé ; il est de Strasbourg comme Lingelsheim. »

    3. Scaliger semblait ici s’égarer dans la chronologie des deux livres de Lipse sur les vierges flamandes (v. note [29], lettre 195) : le premier (que critiquait la Dissertatio de Denaisius) était la Diva Virgo Hallensis… [La Sainte Vierge de Hal] (1604), et le second, la Diva Sichemiensis… [La Déesse de Sichem…] (1605).

    4. Fruit des veilles studieuses (v. note [2], lettre de François Citois datée du 17 juin 1639).

31.

« Et je le dis avec peine, Juste Lipse s’est laissé emporter au point même d’écrire la vie de [sainte] Marie de Hal. »

Dans sa lettre du 3 septembre 1649 (v. sa note [35]) Guy Patin a fait allusion à ce passage du De Natura et proprietatibus historiæ, Commentarius… [Commentaire sur la nature et les propriétés de l’histoire…] (Hanau, 1610) de Bartholomäus Keckermann (mort en 1609, v. note [18], lettre 181).

32.

« qui a eu beaucoup de défenseurs ».

Le livre en néerlandais {a} de Dirck Volkertszoon Coornhert (Theodorus Volchardus Coornhertius, Koornhert, Coronhert ou Guerenhert ; Amsterdam 1522-Gouda 1590), éminent érudit hollandais catholique (philosophe, théologien, juriste, politique, dessinateur, etc.), secrétaire de la ville de Haarlem, a été traduit et augmenté en latin par ses héritiers :

Defensio processus de non occidendis hæreticis, contra tria capita libri 4. Politicorum I. Lipsii. Ejusque libri Adversus Dialogistam confutatio. Sub extremum mortis fatum per suæ Patriæ libertatis studiossimum Theodorum Volchardum Coornhert conscripta.

[Défense du progrès qui consiste à ne pas tuer les hérétiques, contre trois chapitres du 4e livre des Politiques de Juste Lipse. {b} Et la Réfutation de son livre Contre un Interlocuteur. {c} Écrite juste avant sa mort par Theodorus Volchardus Coornhert, qui était très attaché à la liberté de sa patrie]. {d}


  1. Proces vant ketterdoden ende dwang der Conscientien. Tusschen Iustum Lipsium, Schijver van de Politien Anno 1589. daar vooiende Dirick Coornhert darr teghen spiekende. Het eerste deel Politijck

    [Le Progrès qui consiste à mettre à mort les hérétiques et à forcer les consciences. Entre Juste Lipse, auteur des Politiques en 1589, et Dirick Coornhert, qui sont en désaccord. La première partie des Politiques]. {i}

    1. Gouda, Jaspar Tournap, 1590, in‑8o en deux parties de 338 et 71 pages ; je ne garantis ni la transcription du titre (imprimé en lettres gothiques), ni sa traduction.

    2. Leyde, 1589, pour la première de nombreuses éditons, v. note [22], lettre 177.

    3. Iusti Lipsii Adversus Dialogistam Liber de una Religione. In quo tria Capita libri quati Politicorum explicantur.

      [Livre de Juste Lipse contre un Interlocuteur au sujet de la Religion unique. Où sont expliqués trois chapitres du quatrième livre des Politiques]. {i}

      1. Leyde, Franciscus Raphelengius, 1590, in‑4o de 62 pages : riposte de Lipse à Cornhert, son « interlocuteur » (ou antagoniste) néerlandais.
    4. Gouda, Petrus Simo Kies, 1591, in‑8o de 235 pages ; avec cette citation en exergue du titre :

      Isaiæ x. Væ qui decreta statuunt iniqua scribendaque dictant facinorosa, ad tenuium evertendas caussas

      [Malheur à ceux qui rendent des décrets iniques, et à ceux qui écrivent des arrêts injustes (Isaïe, 10:1)].

      Coornhert y débat sous la forme d’un dialogue imaginaire avec Lipse.


    Sur cette controverse, v. infra note [33] et la note C de Bayle sur Théodore Koornhert, qui explique aussi son opposition à toutes les formes de la religion chrétienne (qu’il jugeait corrompues), autre que la fidélité aux préceptes des Saintes Écritures (ce qui lui valut de graves déboires, et fait de lui un précurseur du spinozisme).

    V. notes [7], lettre 441, pour Pierre Jeannin, président au parlement de Dijon, et [17] et [18] du Grotiana 2 pour d’autres propos de Grotius sur Coornhert.

    33.

    Dans la Defensio de Coornhert (v. supra note [32], notule {d}), le passage « sur la permission de l’héréticide » se trouve aux pages 64‑66 :

    Coornhert. […] Docere et persuadere omnibus seculis palmarium fuit, sed in ea nunc (proh dolor) tempora devenimus, quæ omni mansuetudine et Christiano spiritu oppresso, articulis, carceribus, lictoribus, incendiis percrepant ; quasi præclari quid esset hominem, jam jam ipsa naturæ lege moriturum, ob quædam paradoxa, quæ intelligere nequit, in ignem injicere.

    Lipsius. Clementiæ non hic locus. Frustra inclementiæ accusamur, pag. 43..

    Coornhert. Nil alius tamen ex tuis verbis colligi potest.

    Lipsius. Miraberis quosdam ferro et igne curari, pag. 43.

    Coornhert. Curari et necari tibi idem est ?

    Lipsius. Ure, seca. A veteris medicinæ ritu sumptus sermo, pag. 44.

    Coornhert. Si de valetudinis curatione ac medendi arte scripsisses ; voculis hisce potuisses uti ; verum illas astute adeo et fallaciter (circa auctorum sensum et opinionem) ad Hæreticorum punitionem (quæ hinc exsulatum ire jussa, non tropice sed facto ipso, ustione scilicet et sectione, alibi adhuc locum habet) detorquere, si alium quemvis, Lipsium certe non decuit, qui tam acer et austerus reprehensor est, ubi illius verba juxta sensum accipis, aut distinctiones, id est, cola, semicola, puncta, aut bipuncta non satis animadvertis. An hoc tecum statuis, Lipsi, clarissimorum virorum lenociniis et flosculis abutendo in tam arduis et difficilibus rebus, te certissima argumenta et indicia admirabilis tuæ scientiæ et artis dare ? Rhetor non opus hic tuis perniciosissimis tropis.

    [Coornhert. (…) « Instruire et persuader ont de tout temps mérité la palme, mais partout en notre siècle (quel malheur !), où toute mansuétude et tout esprit chrétien ont été étouffés, retentissent lois, prisons, bourreaux, flammes ; comme si ce qu’il y avait de brillant en l’homme allait très bientôt mourir, suivant la loi qui appartient à sa nature propre, selon laquelle il jette au feu certaines opinions contraires qu’il est incapable de comprendre. »

    Lipse. « Il n’y a pas de place ici pour la clémence. C’est à la légère que nous sommes accusés d’inclémence » (page 43). {a}

    Coornhert. « Il n’y a pourtant rien d’autre qu’on puisse tirer de tes propres mots. »

    Lipse. « Tu t’étonnes qu’on en soigne certains par le fer et par le feu » (page 43). {b}

    Coornhert. « Soigner et tuer, est-ce pour toi la même chose ? »

    Lipse. « Brûle, coupe : ces mots appartiennent au rituel de l’ancestrale médecine » (page 44). {c}

    Coornhert. « Tu aurais pu employer ces mots si tu avais écrit sur la conservation de la santé et sur l’art de remédier ; mais les détourner si adroitement et si fallacieusement (eu égard à l’opinion de leurs auteurs et à ce qu’ils voulaient dire) {d} pour justifier la punition des hérétiques (qu’on a ordonné ici de bannir, non pas métaphoriquement, mais dans le fait même, à savoir le bûcher et la hache, alors qu’elle se pratique encore ailleurs) : voilà qui eût convenu à quelque autre, mais certainement pas à Lipse, ce censeur si pointu et âpre, si vous le prenez au mot, ou si vous ne prêtez pas suffisamment d’attention à ses ponctuations, c’est-à-dire à ses virgules, points-virgules, points ou deux-points. {e} Donner les preuves et les signes les plus solides de ton admirable savoir et de ton talent ne s’érige-t-il pas contre toi-même, Lipse, quand, sur des matières aussi délicates et ardues, tu abuses des subtilités et des ornements tirés des plus brillants auteurs ? Un rhéteur n’a rien à faire ici de tes tropes. »] {f}


    1. Renvoi au texte même des Politiques de Lipse, correspondant au bas de la page 70 ro de la traduction française de 1606 : « Et n’y doit point la clémence trouver place. »

    2. Bas de la page 70 ro‑vo de la traduction française de 1606 : « il y faut donner le feu, inciser et retrancher, afin qu’un membre meure, et soit perdu plutôt que tout le corps. »

      Lipse imitait ici Cicéron (Philippiques, livre viii, chapitre 5), parlant de son souhait qu’on mît à mort Catilina, au lieu de le gracier :

      In corpore si quid eius modi est, quod reliquo corpori noceat, id uri secarique patimur, ut membrum aliquod potius quam totum corpus intereat.

      [Si quelque partie de notre corps compromet l’existence du reste, nous la faisons amputer ou brûler, préférant la perte d’un membre à celle de tout le corps].

    3. La traduction française de 1606 a éludé ce passage, mais il est dans la source latine (page 39 de la 2e partie des Politiques, réédition d’Amsterdam, 1632), avec une explication de Lipse pour s’en justifier :

      Ure, seca.] O verba nata in turbas ! periissent illa, et calamus, cum scripsi. Et tamen ratione si dijudicamus, quid peccant ? A veteris medicinæ ritu sumptus sermo, qui in ulcere aut vulnere secabant, et deinde sistendo sanguini urebant.

      [Brûle, coupe.} Que ces mots ont donc semé de trouble ! Qu’ils périssent donc, avec la plume qui les a écrits, qui est la mienne ! Et pourtant, si nous les examinons avec discernement, en quoi pèchent-ils ? Ils appartiennent au rituel de l’ancestrale médecine où, en cas d’ulcère ou de blessure, on coupait, puis ensuite on brûlait pour arrêter l’hémorragie].
    4. Coornhert reprochait légitimement à Lipse d’avoir détourné la citation de Cicéron (v. supra notule {b}), qui visait le complot politique de Catilina, pour justifier la mise à mort des hérétiques.

    5. Les préliminaires des Politiques de Lipse contiennent Monita quædam, sive cautiones [Quelques avertissements ou mises en garde] que la traduction française a omis. Coornhert se référait ici à la iiie (première partie, page 14 de l’édition de 1632) :

      Ut distinctiones multo magis : id est, in fine cujusque clausulæ cola posita, semicola, puncta, aut bipuncta. Nam pro his, sententia tibi tota terminanda est scilicet, aut sustentanda : videbisque universam orationem per membra sua et periodos curiose a nobis sic discretam. Nec enim finis semper sententiæ in fine clausulæ : sed pendet ea sæpe ac hæret.

      [Quant à la ponctuation, il y a bien plus important : virgules, points-virgules, points ou deux-points marquent la fin de chaque clause. Cela vous permet de savoir si la phrase est entièrement terminée, ou seulement suspendue. Vous verrez que nous avons ainsi soigneusement scindé l’ensemble du discours en paragraphes et en phrases. En effet, la fin d’une phrase ne marque pas toujours celle d’une clause : souvent elle continue en se liant à ce qui suit].

    6. En rhétorique, la trope est une figure « par laquelle la propre et la naturelle signification d’un mot est changée en une autre » (Furetière).

    La Defensio de Coornhert ne contient pas d’échange de fato [sur le destin]. Ce considérable sujet, car il touche à la grâce (prédestination ou libre arbitre), est abondamment traité dans l’ :

    Epitome Processus de occidendis hæreticis, et vi conscientiis inferanda. Inter Iustum Lipsium Politicorum auctorem anno 1589. ea asseverantem, et Theod. Coornhetrium eadem refringentem.

    [Abrégé du progrès qui consiste à tuer les hérétiques et à forcer les consciences. Entre Juste Lipse, auteur, en 1589, des Politiques, qui en est partisan, et Theod. Coornhert qui le réprouve]. {a}


    1. Gouda, Zaffenus Hoenius, 1597, in‑8o de 235 pages, avec deux citations en exergue du titre :

      • Proverb. 24. 11. 12.

        Erue eos qui ducuntur ad Mortem : et qui trahuntur ad Interitum liberare ne cesses.
        Si dixeris, Vires non supetunt ; qui inspector est cordis, ipse intelligit ; et servatorem animæ tuæ nihil fallit, reddetque homini iuxta opera sua
        .

        [Délivre ceux qu’on traîne à la mort ; ceux qui vont en chancelant au massacre, sauve-les !
        Si tu dis : « Mais ! nous ne le savions pas ! » Celui qui pèse les cœurs ne le voit-il pas ? Celui qui veille sur ton âme ne le connaît-il pas, et ne rendra-t-il pas à chacun selon ses œuvres ? (Proverbes 24:11‑12)].

      • Psalmo 2. 10.

        Erudimini qui judicatis terram.

        [Soyez instruits, vous qui êtes les juges de la terre (Psaumes 2:10)].


    34.

    « et de chercher une situation stable. »

    La note C de Bayle sur Lipse porte sur ce point de sa biographie :

    « On l’embarrassa étrangement lorsqu’on lui fit voir les conséquences de son dogme, {a} et ce fut sans doute l’une des raisons qui l’obligèrent à sortir de la Hollande. On lui avait offert une profession à Pise, avec promesse qu’il y jouirait de la liberté de conscience, mais il refusa cette vocation. Il se fixa à Louvain, où il enseigna les belles-lettres d’une manière qui lui fut glorieuse. »


    1. Contre les hérétiques, ennemis de la religion unique préconisée par l’État, et pour leur châtiment sévère.

    V. note [7], lettre 292, pour les thermes de Spa, dans la province de Liège.

    35.

    « Lettre 34 dans la centurie particulière adressée aux Italiens et aux Espagnols. »

    Centurie iii du Iusti Lipsii Epistolarum selectarum Chilias [Millier de lettres choisies de Juste Lipse] (v. supra note [10]), lettre xxxiiii (page 246), datée de Louvain le 28 juillet 1595, à Martinus Idiaqueus, secrétaire du roi à Madrid : {a}

    Miraberis cum hanc manum vides, nomen legis. Quid mihi tecum ? Repono, Quid tibi cum optimis artibus ? quarum, omnium elogio, cum et amans et intelligens sis : mirum tibi et insolens, si ego adeam earundem ambitor et cultor ? Iungit nos hoc vinculum : nec ut in profano amore, dissociamur et æmulamur, qui sumere gestimus ex uno rivo. Itaque ea caussa fidenter me ad te misit : atque adeo cum munere, quod Principi inscriptum, id est Regis filio et futuro Regi, debetur in parte etiam Regis ministris. Accipe, inquam, nostra de Militia : accipe me auctorem una, novum clientem sive amicum dici voles ; quem si non aliud, amare vetera et honesta studia, eadem e tenebris et caligine educere, pro virili vides atque igitur si illa amas, me ama. Ita Deus et Rex, iste in ætatem, ille in ævum.

    [Vous serez surpris quand vous verrez cette écriture, et lirez mon nom. Qu’ai-je à voir avec vous ? Je réponds : qu’avez-vous à voir avec les belles-lettres ? À la louange de tous, il se trouve que vous les aimez et les entendez ; serez-vous donc surpris et trouverez-vous insolite que je me compte parmi ceux qui les briguent et les cultivent ? Ce lien nous unit, si bien qu’il ne nous est permis ni de nous désunir ni de rivaliser en cet amour profane, nous qui désirons ardemment puiser dans le même ruisseau. Voilà pourquoi je vous ai envoyé cette lettre en toute confiance ; et ce à tel point que j’y ai joint un cadeau que j’ai dédié à votre prince, c’est-à-dire au fils de votre roi, et votre futur roi, mais je le dois aussi aux ministres du roi. {b} Acceptez, dis-je, notre de Militia, {c} et, en même temps, acceptez-moi, son auteur, dont vous voudrez bien dire qu’il est votre nouveau protégé ou ami. S’il n’en est pas autrement, vous veillerez de votre mieux à aimer les antiques et honnêtes études, et à les tirer des ténèbres et de l’obscurité. Et si vous les aimez, alors aimez-moi, tout comme Dieu et votre roi, le premier pour l’éternité, le second jusqu’à votre mort].


    1. Martin de Idiáquez (Martinus Idiaqueus ; province basque espagnole de Guipuscoa 1558-Madrid 1599) avait été secrétaire d’État du Nord, chargé des affaires de Flandres, de France et d’Allemagne, de 1586 à 1592 (Real Academia de la Historia, Diccionario biográfico).

    2. V. note [13], lettre 152, pour Philippe ii, alors roi régnant d’Espagne, mort en 1598. En 1595, son seul fils vivant était Philippe, prince d’Asturie, qui succéda à son père sous le nom de Philippe iii (v. note [1] du Patiniana I‑3).

    3. Justi Lipsii De Militia Romana libri quintus. Qui est de Disciplina.

      [Cinquième livre de Juste Lipse sur l’Armée romaine, qui traite de la Discipline]. {i}

      1. Anvers, Plantin, veuve et Ioannes Moretus, 1595, in‑4o illustré de 292 pages ; ont paru ensuite ibid. et id. 1596, in‑4o illustré en deux parties de 330 et 292 pages, dédié au roi Philippe iii d’Espagne :

        Iusti Lipsii de Militia Romana Libri quinque, Commentarius ad Polybium. E parte prima Historicæ Facis.

        [Les cinq livres de Juste Lipse sur l’Armée romaine, Commentaire sur Polybe. Tiré de la première partie du Flambeau historique].


    Ernest de Bavière (1554-1612) a été archevêque-électeur de Bavière de 1583 à sa mort. Il était catholique comme le roi d’Espagne, susmentionné (notule {b}), et les deux autres souverains cités par le Grotiana, v. notes :

    • [2], lettre 47, pour la pape Clément viii ;

    • [39], notule {a}, du Patiniana I‑2, pour Ferdinand ier de Médicis, grand-duc de Toscane.

    36.

    « Les nazaréens ne répondent au nom d’aucune contrée ; mais en Palestine, tous les chrétiens étaient ainsi appelés parce que leur Seigneur était nazarien. »

    Outre ses Annotationes in libros Evangeliorum [Annotations sur les livres des Évangiles] (Amsterdam, 1641, v. note [2], lettre 53), Hugo Grotius avait publié, d’abord en néerlandais, puis en latin, un petit traité en six livres de Veritate Religionis Christianæ [sur la Vérité de la religion chrétienne] (Leyde, J. Maire, 1627, in‑24 de 202 pages), qui a connu de très nombreuses rééditions (généralement in‑12) avec augmentations. Le Grotiana transcrivait mot pour mot l’annotation g sur le chapitre v du livre ii, page 75 (édition de Paris, sans nom, 1650, in‑4o). Il s’y ajoute seulement un renvoi au verset 24:5 des Actes des Apôtres :

    Invenimus hunc hominem pestiferum et concitantem seditiones omnibus Iudæis in universo orbe et auctorem seditionis sectæ Nazarenorum.

    [Nous avons trouvé cet homme, qui est une peste, qui excite des divisions parmi tous les juifs du monde, qui est le chef de la secte des nazaréens].

    Le Dictionnaire de Trévoux (rédigé par les jésuites) a bien expliqué la distinction philologique (existant en ancien hébreu, mais omise en français) qu’il conviendrait d’établir entre les adjectifs dérivés des mots Nazareth, nazaréat et nazaréen.

    • Nazareth : « nom propre d’une ancienne ville de Palestine, située dans la tribu de Zabulon, à trente lieues de Jérusalem, vers le nord (Nazareth, Nazaretha). Cette ville est célébre dans l’Évangile, pour avoir été le lieu de la conception et de l’éducation du Sauveur du monde. »

    • Nazaréat : « état, condition de nazaréen, chez les juifs (nazarei conditio, nazareanus). Le nazaréat était une séparation du reste des hommes, surtout en trois choses : 1. le vin qu’on ne buvait point dans cet état ; 2. la chevelure, qu’on ne faisait point raser ; 3. les morts, par l’attouchement ou le voisinage desquels on avoit grand soin de ne se point souiller.

      Le nazaréat était de deux sortes, le nazaréat de jours, et le nazaréat de siècle. Le nazaréat de siècle était perpétuel, le nazaréat de jours n’était que pour un temps. Les rabbins demandent quel était ce temps et ne le déterminent que par la Cabale et par la gématrie, {a} car, parce que l’Écriture, au Livre des Nombres (6:5), {b} où elle en parle, dit Domino sanctus erit, et que le verbe hébreu erit est composé de quatre lettres, dont la première et la troisième étant prises pour des lettres numérales, font chacune dix, et les deux autres, chacune cinq, ce qui fait en tout trente : ils décident que ce nazaréat durait trente jours. »

    • Nazaréen : « nom de peuple, habitants de Nazareth. Nazarenus. Il eût été mieux de dire Nazarénien, ou Nasarénien, ne fût-ce que pour distinguer le nom des habitants de Nazareth, de celui des nazaréens, dont on vient de parler, comme ils diffèrent dans la langue originale. Car Nazaréen, habitant de Nazareth, est dérivé de Natsar, ou Netsar, qui est le nom de la ville de Nazareth, et vient de natsart, qui signifie “ sauver, conserver ”, et non pas de nazar, “ séparer ”. Mais l’usage l’a emporté, et l’on dit toujours Nazaréen. “ Et il vint demeurer en une ville appelée Nazareth, afin que cette prédiction des Prophètes fût accomplie, il sera appelé Nazaréen ” (Matthieu, 2:23).

      Nazaréen : ce mot dans l’Ancien Testament se prend pour une personne qui est distinguée et séparée des autres par quelque chose de grand : soit par sa sainteté, soit par sa dignité, soit par un vœu, Nazaræus. Il est parlé au ch. 6. du Livre des Nombres {b} du voeu qui consacrait les nazaréens à Dieu, et qui est exprimé dans notre Vulgate {c} par le mot de “ sanctifier ”. Il y avait des nazaréens qui faisaient leur vœu pour demeurer nazaréens pendant toute leur vie, tels qu’ont été Samuel, Samson, et saint Jean-Baptiste ; mais pour l’ordinaire, le voeu de nazaréen n’était que pour un certain temps ; c’est de ce dernier, dont il est parlé au ch. 6. du Livre des Nombres. Ce mot en ce sens vient de nazar, qui veut dire “ distinguer, séparer ”.

      On dit encore que les nazaréens étaient une secte particulière de gens parmi les juifs, qui s’abstenaient de manger d’aucun animal, et qui différaient du reste de la nation dans les livres canoniques et dans les sacrifices. Après la ruine de Jérusalem, les sectes des juifs ne durèrent pas longtemps. On vit néanmoins encore des nazaréens, autrement nommés minéens ; mais c’était plutôt des chrétiens qui gardaient la circoncision et les observances légales, et qui, voulant être juifs et chrétiens tout ensemble, n’étaient en effet ni l’un ni l’autre. Ils se servaient de l’Évangile de saint Matthieu dans sa langue originale et savaient l’hébreu parfaitement. Ils se joignirent aux sectateurs d’Ébion. {d}

      Nazaréen est aussi le nom qui fut donné par les juifs aux premiers chrétiens. Julien l’Apostat {e} donnait aussi ce nom aux chrétiens, et les juifs appellent encore aujourd’hui un chrétien natseri, c’est-à-dire nazaréen, ou disciple de Jésus de Nazareth. Il est dit dans l’Évangile de saint Matthieu, que Jésus demeura dans une ville appelée Nazareth, afin que ces paroles des Prophètes, “ Il sera appelé Nazaréen ”, fussent accomplies. Les commentateurs sont partagés sur l’explication de ce passage. Saint Jérôme {f} nous apprend que les premiers chrétiens appelés nazaréens, qui avaient l’original de saint Matthieu, écrit en hébreu de ce temps-là, prétendaient qu’il était pris du ch. 11 v. 1. du Prophète Isaïe, {g} où on lit netsar, qui signifie fleur ; car, quoique ce ne soit qu’une simple allusion à ce mot, les juifs conviennent avec les chrétiens que les paroles d’Isaïe s’entendent du Messie. Ce mot en ce sens vient du nom de la ville de Nazareth, où Jésus-Christ a demeuré. {h}

      Nazaréen, est aussi le nom qu’on donne à des sectaires qui ont été dans l’Église dès ses premiers commencements. Saint Épiphane {i} qui a parlé avec assez d’exactitude de cette secte (Hær. 19), nous apprend que les nazaréens ne différaient en rien des juifs pour la doctrine et pour les cérémonies, dans tout ce qui regardait l’Ancien Testament ; mais qu’ils y avaient joint le christianisme, faisant profession de croire que Jésus-Christ était le Messie. Ils tiraient leur origine des premiers chrétiens de Jérusalem, qui se retirèrent à Pella ; ce qui s’accorde très bien avec les témoignages des anciens écrivains ecclésiastiques, qui assurent que saint Matthieu prêcha l’Évangile aux juifs de Jérusalem, et de toute la Palestine, dans leur langue vulgaire. C’est pourquoi ils avaient cet Évangile écrit dans l’hébreu de ce temps-là. Saint Épiphane a cru que les nazaréens conservaient cet Évangile très entier chez eux. Il doute seulement s’ils en avaient retranché la généalogie de Jésus-Christ, qui n’était point dans l’exemplaire des ébionites. Saint Jérôme, qui l’avait traduit d’hébreu en grec et en latin, dit que bien des gens croyaient que l’Évangile hébreu, dont les nazaréens et les ébionites se servaient, était l’original de saint Matthieu. C’est ce qui a fait dire au cardinal Baronius, dans ses Annales, {i} que si l’on avait à réformer notre ancienne version latine de saint Matthieu, il faudrait plutôt la réformer sur le texte hébreu que sur le grec, qui n’est qu’une version ; mais il se trompe quand il attribue ce sentiment à saint Jérôme. Casaubon {j} a traité d’impiété cette opinion de Baronius, ne pouvant comprendre comment on peut dire que l’autorité de la version grecque dépende d’un texte qui est entièrement perdu. Il ajoute qu’il n’y a eu que les nazaréens et les ébionites, et quelques autres hérétiques qui s’en soient servis, et qu’il était rempli de fables. Mais Casaubon, qui demeure d’accord que saint Matthieu a écrit son Évangile en hébreu, doit aussi demeurer d’accord que ce que nous avons de saint Matthieu en grec n’est qu’une version, et qu’ainsi l’on a pu donner le nom d’original au texte hébreu, auquel il faudrait avoir recours, si nous l’avions tel qu’il a été écrit par cet évangéliste. D’ailleurs, il faut convenir que celui qui a été à l’usage des sectaires nazaréens avait été altéré en plusieurs endroits, que les ébionites y avaient inséré beaucoup de choses et qu’ils en avaient retranché d’autres ; mais tout cela ne nous doit point empêcher d’appeler authentique l’Évangile hébreu de saint Matthieu, avec les anciens docteurs de l’Église. S’il n’était point perdu, l’on pourrait y avoir recours, pour éclaircir plusieurs difficultés de la version grecque, comme en effet saint Jérôme y a eu recours.

      Il y avait deux sortes de nazaréens ; les uns étaient de purs nazaréens, qui gardaient la Loi de Moïse {k} avec le christianisme ; et les autres étaient véritables ébionites. Ceux-ci avaient introduit plusieurs erreurs dans la religion, et avaient corrompu exprès cet Évangile hébreu. »


      1. Explication arithmétique ou géométrique des mots dans la Cabale (v. note [27] du Borboniana 1 manuscrit).

      2. « Pendant tout le temps du vœu de son nazaréat, le rasoir ne passera point sur sa tête ; jusqu’à l’accomplissement des jours pour la durée desquels il s’est consacré au Seigneur, il sera saint [consecratur Domino, sanctus erit], laissant croître librement ses cheveux. »

      3. V. note [6], lettre 183.

      4. Le personnage dénommé Ébion n’a probablement jamais existé. On rattache plus sûrement l’ébionisme au mot hébreu ébyônim qui signifie « pauvre ».

        Les ébionites étaient une secte des premiers temps du christianisme, dont les thèses étaient proches de celles des nazaréens. La suite de l’article apporte quelques précisions sur leurs rites et croyances.

      5. V. note [15], lettre 300

      6. V. note [16], lettre 81.

      7. « Un rameau sortira du tronc de Jessé, et de ses racines croîtra un rejeton. »

      8. Tout aurait été plus simple si le mot Nazaréthien, ou Nazaréan (proposé par Hugo Grotius dans cet article du Grotiana) avait été introduit dans la langue française.

      9. V. note [6], lettre 119, pour saint Épiphane, et pour Baronius et ses Annales ecclésiastiques (écrites contre les interprétations historiques des réformés).

      10. V. note [7], lettre 36.

      11. Le Pentateuque, cinq premiers livres de l’Ancien Testament.

    37.

    « En ma chair je verrai Dieu mon Sauveur […]. C’est une corruption du traducteur » : c’est-à-dire de la Vulgate (v. note [6], lettre 183), version latine canonique de la Bible, primitivement établie par saint Jérôme (v. note [16], lettre 16) ; Grotius considérait la traduction de Job comme fautive.

    Les versets 19:25‑26 de Job sont ainsi écrits dans la Vulgate :

    Scio enim quod redemtor meus vivit, et in novissimo die de terra surrecturus sum : et rursum circumdabor pelle mea, et in carne mea videbo Deum.

    [Je sais que mon rédempteur est vivant, et je sortirai de terre le dernier jour ; et alors, je me revêtirai de ma peau, et en ma chair je verrai Dieu].

    Grotius a ainsi commenté ce passage dans ses Annotata ad Vetus Testamentum [Annotations sur l’Ancien Testament] (Paris, 1644, v. note [11], lettre 71), Ad Librum Job, chapitre xix, tome i, page 411 :

    Scio quod redemptor meus vivit, et novissimo die de terra surecturus sum. Hæc verba et quæ sequuntur Iudæi nunquam ad resurrectionem retulere, cum tamen omnia rimentur, quæ aliquam in speciem eo trahi possunt. Christiani non pauci eo usi sunt ad probandam resurrectionis fidem ab Hebræo discedere, ut notatum Mercero aliisque. Hebræa sic sonant : Scio ego redemtorem meum vivere, et illum postremo staturum in campo. Etiamsi non pellem tantum meam, sed et hoc (nempe arvinam quæ sub pelle est) consumerent, (morbi scilicet) in carne tamen meam Deum videbo (id est, propitium experiar) Ego, inquam, hisce meis oculis : ego non autem alius pro me. Deus redemptor dicitur, quia pios ex multis malis liberat. Psalm. lxxvii. 35. Esaiæ xli. 14. xliii. 14. xliv. 6. xlvii. 4. xlviii. 17. xlix. 7. Postremum in campo stare est victoris. Sic Deum dicit victorem fore adversariorum suorum ; neque vero ei esse impossibile corpus eius putredine prope exesum restituere in priorem formam, quod et fecit Deus. De voce hac supra diximus xiii. 28.

    [Je sais que mon rédempteur est vivant, et je sortirai de terre le dernier jour. Les juifs n’ont jamais rapporté ces mots et ceux qui suivent à la résurrection, quand bien même on y chercherait {a} tous ceux qui peuvent s’interpréter dans ce sens. Nombre de chrétiens y ont recouru pour établir que leur foi en la résurrection diffère de celle des hébreux, comme Mercier {b} et d’autres l’ont remarqué. Voici ce que signifient ces mots en hébreu : Moi, je sais que mon rédempteur est vivant, et il se tiendra dans le champ dernier. Même si, non seulement ma peau, mais aussi cela (c’est-à-dire la chair qui est sous la peau) a été réduit à néant (par les maladies), je verrai pourtant Dieu en ma chair (c’est-à-dire que j’éprouverai sa bienveillance à mon égard). Et ce, dis-je, de mes propres yeux, car je ne suis pas étranger à moi-même. Dieu est dit rédempteur parce qu’il délivre les croyants de nombreux maux (Psaumes, 77:35 ; {c} Isaïe, 41:14, 43:14, 44:6, 47:4, 48:17, 49:7). {d} Le champ où se tient Dieu en dernier est celui de la victoire. Ainsi est-il dit que Dieu sera victorieux de ses adversaires ; et il ne lui est en vérité par impossible de rétablir en sa première forme un corps qui a été presque entièrement rongé par sa pourriture, parce que c’est Dieu qui l’a fait. J’ai commenté ces mots au verset 13:28]. {e}


    1. Dans la Bible hébraïque.

    2. V. note [5], lettre 44, pour le théologien protestant Josias Mercier.

    3. « Et ils se souvenaient que Dieu était leur rocher et le Très-Haut était leur rédempteur. »

    4. « Ton rédempteur est le Saint d’Israël. »

      « Ainsi parle Yahvé, votre rédempteur, le Saint d’Israël. »

      « Ainsi parle Yahvé, le roi d’Israël et son rédempteur. »

      « Notre rédempteur se nomme Yahvé des armées, le saint d’Israël. »

      « Ainsi parle Yahvé, ton rédempteur, le saint d’Israël. »

      « Ainsi parle Yahvé, le rédempteur et le saint d’Israël. »

      Pour Grotius, aucune de ces citations bibliques mentionnant la « rédemption » n’annonçait explicitement le dernier jour et la résurrection des morts (eschatologie), dogme chrétien que ne partageait pas la religion juive primitive et qui reste débattu dans le judaïsme moderne.

    5. Commentaire de Grotius sur le verset 13:28 de Job (page 405 de ses Annotata), Et quasi vestimentum quod comeditur a tinea [Et comme un vêtement que la teigne a rongé] :

      In Hebræo : Ut vestimentum comedet hoc tinea : hoc cum dicit, corpus suum monstrat. Sic Paulus i. Cor. xv. 53. το φθαρτον τουτο [cet être corruptible] : quem locum explicans Tertullianus adversus Marcionem v. Oportet enim corruptivum hoc, tenens utique carnem suam dicebat Apostolus.

      [Dans le texte hébreu : Pour que la teigne ronge ceci ; et quand il dit ceci, il montre son propre corps. Paul (Première Lettre aux Corinthiens, 15:53) parle de cet être corruptible ; passage que Tertullien (Contre Marcion, v) explique ainsi : L’Apôtre était encore investi de sa propre chair quand il disait : Il faut en effet que cet être soit corruptible].


    38.

    « la pure et simple circoncision suffisait à assurer le salut ; mais aux juifs, il y fallait autre chose : préceptes légaux, etc. »

    N’appartenant pas aux 12 Tribus d’Israël, issues des 12 fils de Jacob (autrement nommé Israël), les Iduméens étaient les descendants du patriarche biblique Ésaü, frère jumeau de Jacob. Étant le premier sorti du ventre de Rébecca, Ésaü était le fils aîné d’Isaac, fils d’Abraham ; mais un jour qu’il avait faim, Ésaü céda son droit d’aînesse à son frère, contre un plat de lentilles. Tenu pour profane, comme n’ayant pas respecté la loi de primogéniture, il adopta le nom d’Édom.

    Habitant originellement l’Idumée, les Iduméens (ou Édomites, descendants d’Édom) « jouissaient de tous les droits et privilèges des juifs, excepté qu’ils ne pouvaient être du Sanhédrin » (Trévoux).

    Job, dit le Juste, arrière-petit-fils d’Ésaü, a été le seul prophète iduméen. Pour éprouver sa foi en Dieu, Satan lui fit endurer les pires épreuves, en lui faisant perdre ses biens et ses enfants, et en l’accablant de maladies, y compris la lèpre, voire la vérole, comme croyait fermement Guy Patin (v. notes [18], lettre 211, et [1], lettre 834) ; mais Job demeura ferme dans sa foi, et Dieu l’en récompensa en lui rendant le double de tout ce qu’il avait perdu dans sa lutte contre le Malin.

    39.

    V. notes :

    • [40] et [41] du Patiniana I‑2 pour la rétractation qu’Edmond Richer dut signer en 1621, sous la menace de Richelieu, afin de renier les opinions gallicanes (richérisme) qu’il avait défendues dans son livre « sur la Puissance ecclésiastique et politique » (Paris, 1611, v. note [27], lettre 337) ;

    • [3] du Naudæana 1, pour le pape Grégoire xv qui a régné sur l’Église de 1621 à 1623, et à qui Richelieu avait dû son chapeau de cardinal en 1622 ;

    • [4], lettre 430, pour le concile de Trente (1545-1563), dont les décrets n’avaient pas été ratifiés par la France ;

    • [12], lettre 59, pour le cardinal Bagni (Gianfrancesco Guido di Bagno), nonce apostolique en France de 1627 à 1630 ;

    • [27], lettre 183, pour la soumission des rebelles de La Rochelle par Richelieu, en 1628, après un siège d’un an.

    40.

    « Celui qui a rongé la chair et les os des pères et du peuple, meurt justement rongé de toute chair jusqu’aux os ! »

    Sans en nommer l’auteur, Guy Patin a cité ces vers dans sa lettre à Charles Spon du 19 juin 1643 (v. sa note [33]).

    En disant que Richelieu avait « bâti les murailles de la Sorbonne », Hugo Grotius se souvenait que le cardinal, ancien élève, sociétaire puis proviseur (depuis 1622) du plus prestigieux collège de Paris, avait entrepris (en 1627) les gigantesques travaux de reconstruction et d’agrandissement de l’établissement, dont la chapelle abrite toujours aujourd’hui son tombeau.

    41.

    « Avec le plus insolent mépris, il a plu à Richelieu de monter {a} au premier étage des maisons à l’aide d’un pont nouveau : ou bien cette machine a été fabriquée pour franchir nos murs, {b} ou bien, dit la France, elle cache quelque tragédie. Il en est venu là après de tels efforts que, je l’affirme, il pourrait se déclarer pontife. » {c}


    1. Pour « monter », le Grotiana employait le verbe « guinder » : « terme de marine, c’est hausser et élever soit les voiles, soit quelque autre chose. On le dit aussi en autres occasions » (Furetière).

    2. Virgile, v. notule {a}, note [35], lettre à Charles Spon du 19 juin 1643, où Guy Patin a aussi cité cette épigramme.

    3. Le pont est la monumentale « machine » qui véhiculait Richelieu malade dans son dernier voyage, de Lyon à Paris, en 1642 (v. notes [6], lettre 64, et [10], lettre 71).

      Le pontife, titre suprême auquel pouvait aspirer le cardinal, est un mot qui dérive, entre autres étymologies possibles (v. notule {f}, note [18] du faux Patiniana II‑1), de pontem facere, « construire un pont », par allusion au premier pont de Rome, nommé Pons Sublicius, qu’auraient bâti les prêtres fondateurs de la cité (pontifices), sur le Tibre, au viie s. av. J.‑C., pour aboutir, par des chemins incertains, au souverain pontife, le pape, doté (après Dieu) du plus haut pouvoir sur l’Église romaine.

    42.

    « Il n’y a aucun fleuve au Ciel : pourquoi donc y aurait-il besoin de ponts ? Et enfin, pourquoi y aurait-on besoin d’un pontife ? Mais puisqu’il y a trois fleuves en Enfer, qu’eux seuls aient donc leurs ponts et leurs pontifes ! »

    Andrew Melville (1545-1622), professeur de théologie réformée à Glasgow et à Saint-Andrews, est l’auteur de ce quatrain satirique, intitulé In Pontifices [Contre les pontifes], imprimé dans les Delitiæ Poetarum Scotorum hujus ævi illustrium. Pars altera [Délices des illustres poètes écossais de notre temps. Seconde partie] (Amsterdam, Johannes Blaeu, 1637, in‑12, page 118). Ses vers y sont un peu différents de la transcription fournie par le Grotiana :

    Flumen apud Superos nullum est, quid pontibus ergo
    Est opus, aut ipso denique Pontifice ?
    Ast apud infernos tot sunt flumina, sedes
    Illa habeat pontes, Pontificesque suos

    [Il n’y a aucun fleuve au Ciel : pourquoi donc y aurait-il besoin de ponts, ou même enfin d’un pontife ? Mais en Enfer, il y a quantité de fleuves, et ce séjour a ses ponts et ses pontifes]. {a}


    1. Le Cocyte (v. note [34], lettre 293), le Styx (v. note [28], lettre 334) et l’Érèbe (v. notule {a}, note [7], lettre de Reiner von Neuhaus, datée du 1er juin 1673) sont les trois principaux fleuves des enfers mythiques. V. supra note [41], notule {c}, pour le souverain pontife que Melville voulait y envoyer construire des ponts.

    43.

    Infernos, accusatif de inferni [les enfers] se lit dans les meilleurs auteurs latins classiques (Cicéron, Pline le Jeune, Virgile, Tacite, etc.), mais dans le sens non chrétien de « régions inférieures ». Hugo Grotius devait préférer inferos ; les deux mots ont pourtant la même signification et, me semble-t-il, la même tonalité prosodique.

    Grotius donnait ici à huguenot le sens large de réformé (protestant) : il y intégrait calvinistes et luthériens ; Andrew Melville était presbytérien, c’est-à-dire calviniste.

    V. note [11], lettre 65, pour George Buchanan, poète et historien écossais de langue latine, au xvie s. ; comme ailleurs Guy Patin, Grotius vantait son excellence (v. notes [32] et [34] du Grotiana 2) et en faisait ici presque l’égal de Virgile, l’étoile poétique latine du ier s. av. J.‑C.

    44.

    Trois citations latines se succèdent dans ce paragraphe.

    • « Un cheval me porte, un roi me nourrit » est un adage qu’Érasme a commenté (no 620) :

      Significans se commodissime vivere, ut qui et pedibus alienis ingrederetur, et aliena pecunia pasceretur. Huc allusit Horatius, cum in epistolis sub Aristippi persona sic ait :

      [Scurror ego ipse mihi, populo tu ;] rectius hoc est spendidius multo est. Equus ut me portet, alat rex, [officium facio].

      [Pour dire : qui marche sur les pas des autres et se repaît de leur argent vit très confortablement. Horace en a plaisanté dans ses Épîtres, quand il met dans la bouche d’Aristippe :

      « (Je suis un flatteur pour mon propre avantage, et toi tu l’es envers le peuple.) Cela est bien plus sensé et plus brillant encore. Afin qu’un cheval me porte et qu’un roi me nourrisse(, je suis courtisan) »]. {a}


      1. Épîtres, livre i, vers 19‑21, pour dépeindre le cynisme d’Aristippe ; j’ai un peu allongé la citation d’Érasme pour l’adapter au contexte du Grotiana.

    • « Un cheval me porte, le peuple, lui, me nourrit » (adaptation de Hugo Grotius au cynisme du médecin).

    • « Les rois et les princes meurent, le peuple ne meurt pas » (sans source identifiée autre que Grotius).

    45.

    V. notes :

    • [13], lettre 401, pour Petrus Forestus (Peter Van Foreest), médecin hollandais mort en 1597, qui a surtout exercé à Delft, et [27], lettre latine 4, notule {b}, pour ses 28 livres d’Observationum et curationum medicinalium [Observations et de guérisons médicales] (Francfort, 1602) ;

    • [3], lettre 139, pour Johannes Heurnius (Jan i van Heurne) et ses nombreux ouvrages médicaux ;

    • [3], lettre 463, pour son fils Otho (Otto van Heurne).

    46.

    Petrus Pavius (Pieter Paaw, Amsterdam 1564-Leyde 1617) étudia la médecine en voyageant par toute l’Europe. Ayant obtenu son doctorat à Rostock en 1587, il fut honoré d’une chaire de médecine à Leyde en 1589, qu’il occupa jusqu’à sa mort. Il y a enseigné l’anatomie en hiver et la botanique en été, et a publié une douzaine d’ouvrages, principalement consacrés à l’anatomie (Éloy).

    V. note [9], lettre 443, pour l’« Athènes batave » (Leyde, 1625) de Johannes Meursius (Jan Van Meurs), recueil établi à la louange des éminents professeurs de Leyde. L’éloge de Paaw (avec son portrait) occupe les pages 263‑266 du livre ii, mais il n’y est rien écrit sur « la maladie qui lui tourna l’esprit ».

    47.

    « qui a beaucoup écrit : sur le calcul, sur l’Idée de la médecine, sur le terme de la vie »

    Johannes Beverovicius (Jan van Beverwijk) a correspondu avec Guy Patin. V. notes :

    • [11], lettre 72, pour son livre de Calculo renum et vesicæ [sur le Calcul des reins et de la vessie] (Leyde, 1638 et 1641) ;

    • [9], lettre 76, pour son Exercitatio in Hippocratis aphorismum de calculo [Essai sur l’aphorisme d’Hippocrate à propos du calcul urinaire] (Leyde, 1641) ;

    • [23], lettre latine 4, pour son traité « sur l’Idée de la médecine des Anciens » (Leyde, 1637) ;

    • [22], lettre de Beverwijk le 30 juillet 1640, pour sa question par lettre « sur le terme de la vie » (Dordrecht, 1634, et Leyde, 1636).


    Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
    Grotiana 1.
    Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=8200
    (Consulté le 29.11.2022)

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